‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 30 sur 146 · LE LAPIN · texte numérisé non relu

LE LAPIN

La lièvre et le lapin, quoique fdrt semblables tant à Textérieur qu à l'intérieur, ne se mêlant point ensemble, font deux espèces distinctes et séparées : cependant, comme les chasseurs diseut que les lièvres mâles, dans le temps du rut, courent les lapines, et les couvrent, j'ai cherché à savoir ce qui pourroit résulter de cette union, et pour cela j'ai fait élever des lapins avec des hases, et des lièvres i^vec des lajune^; mais ces essais n'ont rien produit , et m'out seulement appris que ces animaux , dont la forme est si semblable, sont cependant de nature asse^ différente pour ne pas même produire des espèces de mulets. IJn levraut et une jeune lapine, à peu près du même Age, n'oul pas vécu trois mois ensemble; dès , qu'ils furent un peu forts, ils deviiu-ent en- 'Bsmis, et la guerre continuelle qu'ils se faisoienl finit par la mort du levraut. De deux lièvres plus âgés que j avois mis chacun avec ' ime lapine, l'un eut le même sort, et 1 autre qui éloit très-^ent et très-fort, qui ne ces-

sait de tourmenter la lapine en cherchant à la couvrir, la fit mourir à force de blessures ou de caresses trop dures, l'rois ou quaU-e lapins de différeus âges , que je fis de même appareiller avec des hases, les firent mourir eu plus ou moins de temps; ni les uns ni les autres n'ont produit : je crois cependant pouvoir assurer qu'ils se sont réellement quelquefois accouplés ; au moins y a-t-il eu souvent certitude que, malgré la résistance de U femelle, le mâle sVtoit satisfait. Il y avoit plus de raison d'attendre quelque produit de ces accouplemens que des amours du lapin et de la poule, dont on nous a fait riiistoire, et dont, suivant l'auteur, le fruit devoit être des poulets couverts de poils, ou des lapias couverts des plumes ; taudis que ce u'etoit qu'un lapin vicieux ou trop ardent, qui, faute de femelle, se servoit de la poule de la maison , comme il se seroit servi de tout autre meuble , et qu'il est hors de toute vraisemblasyce de s'attendre à quelque production enirç d«ux animaux d'espèces si

Ûrdre riîv ftongeurs . Oenre^ Lièvre. /^bwmi-/

flr^rf de.t Rongcuis

éloignées, puisque <le Tunioti du l)^vi«e et du lapin, dont les espèces sont tout-è-fiiit voisines , il ne résulte rien.

La fécondité du lapin est eneore plus grande que celle du iievre ; et, sans ajouter foi à ce que dit Wotten, que d'une seule paire qui rut mise dans une île il s'en trouva six mille au bout d'un an, il est sûr que ces animaux multiplient si prodigieusement dans les pays qui leur conviennent, que la terre ne peut fournir à leur subsistance : ils détruisent les herbes, les racines, les grains, les fruits, les légumes et même les arbrisseaux et les arbr^; et si l'on n'a voit paS contre eux le secours des furets et des chiens; ils fëroient déserter les habitans de ces campagnes. Non seulement le lapin s'accouple plus souvent et produit plus fréquemment et en plus grand nombre que le lièvre , mais il a aussi plus de ressources pour échapper à ses ennemis; il se soustrait aisément aux yeux de l'homme : les trous qu'il se creuse dans la terre, où il se retire pendant le jour, et où il fait ses petits, le mettent à l'abri du loup , du renard et de l'oiseau de proie; il y habile avec sa famille en pleine sécurité, il y élève et y nourrit ses petits jusqu'à l'âge d'environ deux mois , et il ne les lait sortir de leur retraite pour les amener au dehors que quand ils sont tout élevés : il leur évite par ta tous les inconvéniens du bas âge , pendant lequel au contraire les lièvres périssent en plus grand nombre, et souffrent plus que dans tout le reste de la vie.

Cela seul suffit aussi pour prouver que le lapin est supérieur au lièvre par la sagacité: tous deux sont conformés de même , et pour* roieni également se creuser des retraites; tous deux sont également timides à l'excès : mais l'un, plus imbécile, se contente de se former un gite à la surface de la terre , où il demeure continuellement exposé, tandis que l'autre , par un instinct plus réfléchi , se donne la peine de fouiller la terre et de s'j pratiquer un asile; et il est si vrai que c'est par ce sentiment qu'il travaille , que l'on ne voit pas le lapin domestique faire le même ouvrage; il se dispense de se creuser une retraite comme les oiseaux domestiques se dispensent de faire des nids, et cela parce qu'ils sont également à l'abri des inconvéniens auxquels sont exposés les lapins et les oiseaux sauvages. L'on a souvent remarqué que quand on a voulu peupler une garenne avec des lapins clapiers, ces lapins et ceux qu*ils produisent restoient, comme les lièvres, à la surface de la terre, et nue ce n'étoit qu'après avoir éprouvé bksx des inoonvé-

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niens, et au bout d*U9 oertain tiombre de générations, qu'ils commençoient à creuser *la terre pour se mettre en stkreté.

Ces lapins clapiers ou domestiques varient pour les couleurs, comme tous les autres animaux domestiques; le blanc, le noir et le gris sont cei^endant les seuls qui entrent ici dans le jeu de la nature : les lapins noirs sont les plus rares ; mais il y en a oeaucoup de tout blancs, beaucoup de tout gris et beaucoup de mêlés. Tous les lapins sauvagqs sont gris, et, parmi les lapins domestiques, c'est encore la couleur dominante ; car, dans toutes les portées, il se trouve toujours des lapins gris, et même^en plus grand nombre, quoique le père et la mère soient tous deux blancs , ou tou& deux noirs , ou Tun noir et l'autre blanc ; il est rart. qu'ils en fassent plus de deux ou trois qui leur ressemblent ; au lieu que les lapins gris, quoique domestiques, ne produisent d'ordniaire que des lapins de celte même couleur, et que ce n'est que très-rarement ei comme par hasard qu'ils en produisent de blancs, de noirs et de mêlés.

Ces animaux peuvent engendrer et produire à Tàge de cinq ou six mois : on assure qu'ils sont constans dans leurs amours, et que communément ils s'attachent à une seule femelle e( ne là quittent pas; elle est presque toujours en chaleur, ou du moins en élat de recevoir le mâle. Elle porte trente ou trente-un jours, et produit quatra, cinq ou six, et quelquefois sept ou huit petits : elle a, comme la femelle du lièvre, une double matrice , et peut par conséquent mettre bas en deux temps ; cependant il paroit que les supcrfélations sont moins fréquentes dans celte espère que dans celle du lièvre, peutêtre par celte même raison que les femelles changent moins souvent, qu'il leur arrive moins d'aventures , èl qu'il y a. moins d'accouplemens hors de saison.

Quelques jburs avant de mettre bas elles se creusent un nouveau lerrier, non pas en ligne droite , mais en zigzag , au fond duquel elles pratiquent une excavation, après quoi elles s'arrachent sous le ventre une assez grande quantité de poils dont elles font unA espèce de lit pour recevoir leurs petiis. Pendant les deux premiers jours elles ne les quittai pas; elles ne sortent que lorsque le besoin les presse, et reviennent dès qu'elles ont pris de la nourriture: dans ce temps elles mangent beaucoup et fort vite; elles soignent ainsi et allaitent leurs pelits pendant iilus* de six semaines. Jusqu'alors le père ne es connoit point , il n'entre pas dans ce

xo.

ANIMAUX SAUVAGES

lerrier qu*a pratiqué la mère ; souvent même, quand elle en sort et qu'elle y laisse ses pe* tits, elle en bouche l'entrée avec de la terre* détrempée de son urine : mais lorsqu'ils commencent à venir au bord du trou , et à manger du séneçon et d'autres herbes que la mère leur présente, le père semble les reconnottre, il les prend entre ses pattes, il leur lustre le poil, il leur lèche les yeux; et tous , les uns après les autres, ont également part à SCS soius : dans ce même lemps la mère lui fait beaucoup de caresses, et souvent devient pleine peu de joiurs après.

Un gentilhomme de mes voisins, qui pendant plusieurs années s'est amusé à élever des lapins, m'a communiqué ces remarques: « JTai commencé , dil-il , par avoir un mâle « et une femelle seulement : le mâle étoit M tout blanc et la femelle toute grise; et dans «leur postérité, qui fut très-nombreuse, il « y en eut beaucoup plus de gris que d au- « très , un assez bon nombre de blancs et «de mêlés, et quelques-uns de noirs....

« Quand la femelle est en chaleur, le mâle •« ne la quitte presque point ; son tempéra- «ment est si chaud, que je l'ai vu se lier « avec elle cinq ou six. fob en moins d'une « heure.... La femelle, dans le temps de lac- « couplement, se couche sur le ventre à « plate terre, les quatre pattes allongées; elle « fait de petits cris qui annoncent plutôt le « plaisir que la douleur. Leur façon de s'ac- « coupler ressemble assez à celle dés chats , « à la différence pourtant que le mâle ne « mord que très-peu sa femelle sur le chi- « gnon.... La paternité chez ces animaux est « très-respectee; j'en juge ainsi par la grande m déférence que tous les lapins ont eue pour « leur premier père, qu'il m'étoit aisé de re- « connoître à cause de sa blancheur, et qui « est le seul mâle que j'aie conservé de cette « couleur. La famille avoit beau s'augmenter, « eeux qui devenoient pères à leur tour lui m etoient toujours subordonnés : dès qu'ils M se battoient , soit pour des femelles , soit « parce qu'ils se disputoient la nourriture , «k grand-père, qui entendoit du bruit, ac- «oouroitde toute sa force; et dès qu'on

« l'aperoevôit , tout rentroit dans l'ordre; et « s'il en attrapoit quelques-uns aux prises , « il les séparoit et en fusoit sur-le-chàmp un « exemple de punition. Une autre preuve de « sa domination sur toute sa postérité, c'est « que, les ayant accoutumés à rentrer tous « à un coup de sifllet , lorsque je donnois ce « signal et quelque éloignés qu'ils fussent , je « voyois le grand-père se mettre à leur tète, « et, quoique arrivé le premier, les laisser « tous défiler devant lui et ne rentrer que le « dernier.... Je les nourrissois avec du son « de froment , du foin et beaucoup de ge- « nièvre; il leur en falloit plus d'une voiture « par semaine : ils en mangeoieut toutes les «baies, les feuilles et l'écorce, et ne lais- « soient que le gros bois. Cette nourriture « leur donnoit du fumet ; et leur chair étoit « aussi bonne que celle des lapins sauvages. » Ces animaux vivent huit ou neuf ans :

comme ils passent la plus grande partie de leur vie dans leurs terriers, où ils sont en repos et tranquilles, ils prennent un peu plus d'embonpoint que les lièvres. Leur chair est aussi fort différente par la couleur et par le goût; celle des jeunes lapereaux est très- délicate, mais celle des vieux lapins est toujours sèche et dure. Ils sont, comme je l'ai dit, originaires des climats chauds : les Grecs les connoissoient , et il paroit que les seuls endroits de l'Europe où il y en eût anciennement éloient la Grèce et l'Espagne ; de là on les a transportés dans des climats plus tempérés , comme en Italie , en France, en Allemagne, où ils se sont naturalisés; mais dans les pays plus froids, comme en Suède et dans le reste du Nord , on ne peut les élever que dans les maisons, et ils périssent lorsqu'on les abandonne à la campagne. Ils aiment, au contraire, le chaud excessif; car on en trouve dans les contrées les plus méridionales de l'Asie et de l'Afrique, comme au golfe Persique, à la baie de Saldana, en Libye, au Sénégal, en Guinée; et on en trouve aussi dans nos îles de l'Amérique , qui y ont été transportés de l'Europe, et qui y ont très-bien réussi.

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ANIMAUX CARNASSIERS

JcsQu^ici nous n'avons parlé qiie des animaux utiles : les animaux nuisibles sont en bien plus grand nombre ; et, quoique en tout , ce qui nuit paroisse plus abondant que ce qui sert, cependant tout est bien, parce que dans Punivers physique le mal concourt au bien^ et que rien en effet ne nuit à la nature. Si nuire est détruire des êtres animés, rhomme, considéré comme faisant partie du système général de ces êtres, n'esl-il pas Tespèce la plus nuisible de toutes? Lui seul immole, anéantit plus d'individus vivans que tons les animaux carnassiers n'en dévorent. Ils ne sont donc nuisibles que parce qu'ils sont rivaux de l'homme , parce qu'ils ont les mêmes appétits, le même goût pour la chair, et que, pour subvenir à un besoin de première nécessité, ils lui disputent quelquefois une proie qu'il réservoit à ses excès ; car nous sacrifions plus encore à notre intempérance que nous ne donnons à nos besoins. Destructeurs nés des êtres qui nous sont subordonnés, nous épuiserions la nature si elle n'étoit inépuisable, si, par une fécondité' aussi grande que notre déprédation, elle ne savoit se réparer elle-même et se renouveler. Mais il est dans l'ordre que la mort serve à la vie , que la reproduction naisse de la destruction : quelque grande, quelque prématiurée que soit donc la dépense de l'homme et des animaux carnassiers, le fonds, la quantité totale de substance vivante, n'est point diminué; et s'iIs^p^écipitent la destruction , ils hâtent en même temps des naissances nouvelles.

Les animaux qui, par leur grandeur, figurent dans l'univers , ne font que la plus petite partie des substances vivantes; la terre fourmille de petits animaux. Chaque plante, chaque graine, chaque particule de matière organique, contient des milliers d'atomes inanimés. Les végétaux paroissent être le premier fonds de la nature; mais ce fonds de subsistance , tout abondant, tout inépuisable qu'il est, suffirott à peine au nombre encore plus abondant d'insectes de toute espèce. Leur pullulation.

tout aussi nombreuse et souvent plus prompte que la reproduction des plantes, indique aâsez combien ils sont surabon* dans : car les plantes ne se reproduisent que tous les ans, il faut une saison entière pour en former la graine ; an lieu que dans les insectes , et surtout dans les plus petites espèces, comme celle des pucerons, une seule saison suffît à plusieurs générations. Ils miiltiplieroient donc plus que les plantes, s'il n'étoient détruits par d'autres animaux dont ils paroissent être la pâture naturelle, comme les herbes et les graines semblent être la nourriture préparée pour eux-mêmes. Aussi parmi les insectes y eu a-t-il beaucoup qui ne vivent que d'autres insectes; il yen a même quelques espèces qui, comme les araignées, dévorent indifféremment les autres espèces et la leur : tous servent de pâture aux oiseaux, et les oiseaux domestiques et sauvages nourrissent l'homme ou deviennent la proie des animaux carnassiers.

Ainsi la mort violente est un usage presque aussi nécessaire que la loi de U mort naturelle ; ce sont deux moyens de destruction et de renouvellement , dont l'un sert à entretenir-' la jeunesse perpétuelle de la nature, et dont l'autre maintient l'ordre de ses productions, et peut seul limiter le nombre dahs les espèces. Toutes deux sont des effets dépendans des causes générales : chaque individu qui naît tombe de luimême au bout d'un temps ; ou lorsqu'il est prématurément détruit par lés autres , c'est qu'il étoit surabondant. Eh! combien n'y en a-t-il pas de supprimés d'avance I que de fleurs moissonnées au printemps! que de races éteintes au moment de leur naissance ! que de germes anéantis aVant leur développement! L'homme et les animaux carnassiers ne vivent que d'individus tout formés , ou d'individus prêts à l'être : la chair , les œufs , les graines , les germes de toute espèce, font leur nourriture ordinaire; cela peut borner l'exubérance de la nature. Que l'on considère un instant quelqu'une de ces espèces inférieures (|ui servent de

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pâture AUX autres; celle des harehgs, par exemple; iU viennent par uiilliers s'offrir à nos pêcheurs; et après avoir nourri tous les aïonstr^ des^ uiers du Nord , ils fournissent encore à la subsistance de tous les peuples dp TEurope pendant une partie de Tannée. Quelle pullulaiipn prodigieuse parmi ces animaux ! et s'ils n'étoietit en grande partie détruits par les autres , quels seroieQt les eft'cta de cette immense nuUliplicatioo I eux seuls couvriroieut la surface entière de la mer : mais liientoi , se nuisant par le nombre, ils se corromproieui , ils se délruiroieui eux-mêmes ; faute de nourriture suffisante , leur fécondité diniinuerpit, la coutagiiui et la disette feroieut ce que fait la consommation; le nombre de ces animaux ne serait guère augmenté, et le i|ombre de ceux qui s'en nourrissent seroit diminué. Et comme l'on peut dire la même chose de toutes les autres espèces , il est 4oQc nécessaire que les unes vivent sur les autres; et dès lors la mort violente des animaux est un usage légitime, innocent, puisqu'il est fondé sur la nature , et qu'ils u« naissent qu'à cette condition.

Avouons cependant que le motif par le»

?uel ou voudroil en douter fait honneur à humanité : les animaux, du moins ceux ^ui ont des sens , de la chair çt du sang , •ont des éti-es sensibles; comme nous , ils fioni capables de plaisir cl sujets à la douleur. Il jr a donc une espèce d'insensibilité cruelle à sacrifier, sans nécessité , ceux surtout qui nous approchent, qui vivent avec nous , et dont le sentiment se réfl(>chit vers nous eu se marquant par les signes de la douleur; car ceux dont la nature est différente de la nôtre ne peuvent guère «tbus affecter. La piiié naturelle est fondée sur les rapports que nous avons avec lub- {et qi^i souffre; elle est d'autant plus vive que la ressemblance, la conformité de narure est plus grande : oq souffre en voyant souffrir son semblable. Compassion , ce mot exprime aisez que c'est une souffrance, une

fassioQ qu'on partage : cependant c est moins homme qui souffre que sa propre nature qui pâlit, qui se révolte machinalement, et se met d elle-même à l'unisson de douleur. L'âme a moins de part que le coi ps à ce sentiment de pitié naliu*elle , et les animaux en sont susceptibles comme l'homme; le cri de la douleur les émeut ; ils accourent pour se secourir , ils reculent à la vue d'un cadavre de leur espèce. Aiusi Thorreur et la pitié sont moins des passions de Tânie que des affections natui'elles, qui dépendent

de la sensil)ililé du corps et de la similitude de la conformation ; ce sentiment doit donc diminuer à mesure que les natures s'éloignent. Un chien qu'on frappe , un agneau qu'on égorge, nous font quelque piiié; un aibreque l'on coupe; une huître qu'on mord, ne nous en font aucune.

Dans le réel, peut-on douter que les animaux dont Torganisation est semblable à la nôtre n'éprouvent des sensations semblables ? Ils sont sensibles, puisqu'ils ont des sens ; et ils le sont d'autant plus que ces sens sont plus actifs et plus parfaits. Ceux au contraire dont les sens sont obtus ont-ils un sentiment exquis ? et ceux auxquels il manque quelque organe, quelque sens, ne manquent-ils pas de toutes les sensations qui j sont relatives ? Le mouvement est l'effet nécessaire de l'exercice du iftentiment. IVous avons prouvé que de quel-

3ue manière qu'un être fût organisé , s'il a u sentiment, il ne petit manquer de le marquer au dehors par des mouveniens extérieurs. Ainsi les plantes, quoique bien organisées , sont des êtres insensibles , aussi bien que les animaux qui , comme elles , n'ont nul mouvement apparent. Ainsi , parmi les animaux, ceux qui n'ont, comme la plante appelée sensitive , qu'un mouvement sur eux-mêmes , et qui sont privés du mouvement progressif, n'ont encore que trèspeu de sentiment ; et enfin ceux mêmes qui ont un mouvement progressif, mais qui, comme des automates, ne font qu'un petit nombre de choses , et les font toujours de la même façon, n'ont qu'une foible portion de sentiment , limiiée à un petit nombre d'objets. Dans l'espèce humaine, que d'automates! combien l'éducation, la comomnication respective des idées, n'augmentent-elles pas la quantité, la vivacité du sentiment ! quelle différence à cet égard entre l'homme sauvage et l'homme policé, la paysanne et la fentme du monde! Et de même parmi les animaux, ceux qui vivent avec nous deviennent plus sensibles par Cette communication , tandis que ceux qui demeurent sauvages n'ont que la sensH^ilité naturelle, souvent plus sûre, mais toujours moindre que l'acquise.

Au reste , en ne considérant le sentiment que comme une facul'é naturelle , et même indépendamment de son résultat apparent, c'est-à-dire des mouvemens qu'il produit nécessairement dans tous les êtres qui en sont doués , on peut encore le juger , l'estimer, et en déterminer à peu près lesdifférens degrés par des rapports physiques

AmMAUX CARNASSIERS.

«nxqiiéb il me pâroit qu'on n'a pas fait. assez d'attention. Pour que le sentiment •oit au plus haut degré dans un corps animé , il faut que ce corps fasse un tout , «equel soit non seulement sensible dans toutes ses parties , mais encore composé de manière que toutes ses parties sensibles aient entre elles une correspondance intime; en sorte que Tune ne puisse être ébranlée sans communiquer une partie de cet ébranlement à chacune des autres. Il ^feut de plus qu'il y ait im centre principal et unique auquel puissent aboutir ces différens ébraulemens , et sur lequel , comme sur un point d'appui générai et commun, se fasse la réaction de tous ces mouvemens. Ainsi rbomme et les animaux qui par leur organisation ressemblent le plus à l'homme seront les êtres les plus sensibles; ceux au contraire qui ne font pas un tout aussi complet, ceux dont les parties ont une correspondance moins intime, eeux qui ont plusieurs centres dé sentiment, et qui, sous une même enveloppe , semblent moins renfermer un tout uni(|ue , un animal partit, que (xjn tenir plusieurs centres d'existence séparés ou différens les uns des autres, seront des êtres beaucoup moins sensibles. tJn polype que l'on coupe, et dont les parties divisées vivent séparément; une guêpe, dont la tête, quoique séparée du corps. Se meut, vil, agit, et même mange, comme auparavant; un lézard auquel, en retranchant une partie de son corps, on n'ôte ni le mouvement ni le sentiment ; une écrevisse, dont les membres amputés se renouvellent;, une tortue, dont le cœur bat long-temps après a%oir été aiTaché; tous les insectes, dans lesquels les principaux viscères, comme le cœur et les poumons , ne forment pas un tout au centre de l'animal, mais sont divisés en plusieurs parties, s'étendent le long du corps , et font , pour ainsi dire, une suite de viscères, de cœurs et de trachées; tous les poissons, dont les Organes dé la circulation et de la l'espiration n'ont que peu d'action et diffèrent beaucoup de ceux des quadrupèdes, et même de ceux des cétacés; enfin tous les animaux dont Torganisaiion s'éloigne de la nôtre, ont peu de sentiment , et d'autant moins qu'elle en diffère plus.

Dans l'homme et dans les animaux qui lui ressemblent , le diaphragme parott être le centre du sentiment : c'est sur cette partie nerveuse que portent les impressions de la douleur et du plaisir; c'est sur ce point d'appui que s'eierceftt tous les mouvemens

du système sensible. La diaphragmç aéparc tpansversalèment le corps entier de l'ani* mai , et le divise assez exactement en deux

rtiea égales , dont la supérieure renferma cœur et les poumons, et riuféi'ieure contient l'estomac et les intestins. Cetta membrane est douée d'une exti'éme sensibilité; elle est d'une si grande nécessité pour la propagation et la communication du mouvement et du sentiment « que la plus légère . blessure , soit au centre nerveux, soit a la circonférence , ou même aux attaches du diaphragme , est toujours accompagnée de convulsions, et souvent suivia d'une mort violente. Le cerveau , qu'on a dît être le siège des sensations , n'est donc pas le centre du sentiment , puisqu'on peut au contraire le blesser, l'entamer, sans que la mort suive, et qu'on a l'expérience qu'après avoir enlevé une portion considérable de la cervelle , l'animal n'a pas cessé de vivre , de se mouvoir , et de sentir dans toutes ses parties.

Distinguons donc la sensation du sentiment ; la sensation n'est qu'un ébranlement dans le sens, et lé sentiment est cette même -sensation devenue agréable ou désagiéable par la propagation de cet ébranlement dans tout le système sensible : je dis la sensation devenue agréable ou désagréable, car cVst là ce qui constitue l'essence du sentiment; son caractère -unique est le plaisir ou la douleur, et tous les mouvemens qui ne tiennent ni de l'un ni de l'autre , quoiqu'ils se passent au dedans de nous-mêmes, nous sont indifléreus et ne nous affectent points C'est du sentiment que dépend tout le mouvement extérieur et l'exercice de toutes les forces de ranimai ; il n'agit qu'autant qu'il est affecté, c'est-à-dire autant qu'il sent; et cette ioiême partie « que nous regardons comme le centre du sentiment , sera aussi le centre des forces, ou, si l'on veut, le poiht d'appui commun sur lequel elles s'exercent. Le diaphragme est dans l'animal ce que le collet est dans la plante : tous deux les divisent transversalement; tous deux servent de point d'appui aux forces opix>sée^ car les tbrces qui dans un arbre poussent eu haut les parties qui doivent former le tronc et les branches, portent et appuient sur le collet, aussi bien que les forces opposées qui poussent en bas les parties qui forment les racines.

Pour peu qu'on s'examine, on s'apercevra aisément que toutes les affections intimes, les émotions vives, les épanouissemens de plaisir, les saisissemens, les dou-

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leurs, les nausées, les défaillances, toutes les impressions fortes des sensations devenues agréables ou désagréables , se font sentir au dedans du corps, à la région même du diaphragme. Il n'y a au contraire nul indice de sentiment dans le cerveau, et Ton n'a dans la tête que les sensations pures , ou plutôt les représentations de ces mêmes sensations simples dénuées des caractères du sentiment : seulement on se souvient , on se rappelle que telle ou telle sensation nous a été agréable ou désagréable ; et si cette opération , qui se fait dans la tête, est suivie d'un sentiment vif et réel , alors on en sent Timpressii^n au dedans du corps, et toujours à la région du diaphragme.

Ainsi, dans le foetus, où cette membrane est sans exercice , le sentiment e^t nul , ou si foible qu'il ne peut rien produire : aussi les petits mouvemens que le fœtus se donne sont plutôt machinaux que dépendans des sensations de la volonté.

.Quelle que soit la matière qui sert de véhicule an sentiment , et qni produit le mouvement musculaire, il est $ûr qu'elle se propage par les nerfs, et se communique dans un instant indivisible d'une extrémité à Tautre du système sensible. De quelque manière que ce mouvement s'opère, que ce soit par des vibrations, comme dans les cordes élastiques ; que ce soit par un feu subtil, par une matière semblable à celle de l'électricité , laquelle non seulement réside dans les corps animés, comme dans tous les autres corps , mais y est même continuellement régénérée par le mouvement du cœur et des poumons , par le frottement du sang dans les artères , et aussi par l'action de» causes extérieures sur les organes des sens , il est encore sdr que les nei;fs et les membranes sont les seules parties sensibles, dans le corps animal. Le sang, la lymphe, toutes les autres liqueurs, les graisses, les os, les chairs, tous les autres solides, sont par eux-mêmes insensibles z la cervelle l'est aussi; c'est une substance molle et sans élasticité , incapable dès lors de produire, de propager ou de rendre le mouvement, les vibrations ou les ébranlemens d^ sentiment. Les méninges , au contraire, sont très-sensibles; ce sont les enveloppes de tous les nerfs : elles prennent, comme eux, leur origine dans la tète; elles se divisent comme les branches des nerfs, et s'étendent jusqu^à leurs petites ramifications : ce sont, pour ainsi dire, des nerfs aplatis; elles sont de la même substance; «les ont à peu près le même degré d'élasti-

cité ; elles font partie , et partie nécessaire du système sensible. Si Ton veut donc que le siège des sensations soit dans la tête, il sera dans les méninges , et non dans ta partie médullaire du cerveau, dont ia substance est toute différente.

Ce qui a pu donner lieu à cette opinion, que le siège de toutes les sensations et le centre de toute sensibilité étoient dans le cerveau, c'est que les no-fs, qui sont les organes du sentiment, aboutissent tous à la cervelle , qu'on a regardée dès lors comme la seule partie commune qui pût en recevoir tous les ébranlemens, toutes les impressions. Cela seul a suffi pour foire du cerveau le principe du sentiment, Torgane essentiel des sensations , en un mot , le se/i' sorium commun. Cette supposition a paru si simple et si naturelle qu'on n'a fait aucune attention à l'impossibilité physique qu'elle r^iferme , et qui cependant est assez évidente; car comment se peut-il qu'une partie insensible, une substance molle et inactive, telle qu'est la cervelle, soit l'organe même du sentiment et du mouvement.^ comment se peut-il que cette partie molle et insensible, non seulement reçoive ces impressions , mais les conserve long-temps , et en propage les ébranlemens dans toutes les parties solides et sensibles? L'on dira peut-être, d'après Descartes ou d'après M. de La Peyrouie , que ce n'est point dans la cervelle , mais dans la glande pinéale ou dans le corps calleux , que réside ce principe : mais il suffit de jeter les yeux sur la conformation du cerveau pour reconnoitre que ces parties de la glande pinéale , le corps calleux, dans lesquelles on a voulu mettre le siège des sensations , ne tiennent point aux nerfs; qu'elles sont toutes environnées de la substance insensible de la cervelle , et séparées des nerfs de manière qu'elles ne peuvent -en recevoir les mouvemens; et dès lors ces suppositions tombent aussi bien que la première.

Mais quel sera dune l'usage , quelles seront les fonctions de cette partie si noble , si capitale ? Le cerveau ne se tronve-t-il pas dans tous les animaux P n'est-il pas dans l'homme, dans les quadrupèdes, dans les oiseaux, qui tous ont beaucoup de sentitiment , plus étendu , plus grand , plus considérable , que dans les poissons, les insectes et les autres animaux, qui en ont peu? Dès qu'il est comprimé, tout mouvement n'est-ii pas suspendu? toute action ne cesset-elle pas ? Si cette partie n'est pas le principe du mouvement, pourquoi y est-ella si

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nécessaire, si essentielle ? pourquoi même est-elle proportionnelle, dans chaque espèce d^animal , à la quantité de sentiment dont il est doué ?

Je crois pouvoir répondre d'une manière satisfaisante à ces questions, quelque difficiles qu'elles paroissent; mais pour cela il faut se prêter un instant à ne voir avec moi le cerveau que comme de la cervelle, et n'y rien supposer que ce que Ton peut y apercevoir par une inspection attentive et par un examen réfléchi. La cervelle, aussi bien que la moelle allongée et la moelle épinière, qui n'en sont que la prolongation, est une espèce de mucilage à peine organisé; on y distingue seulement les extrémités des petites artères qui y aboutissent ea trèsgrand nombre, et qui n'y portent pas du sang , mais une lymphe blanche et nourricière. Ces mêmes petites artères, ou vaisseaux lymphatiques , paroissent dans toute leur longueur en forme de filets très-déliés, lorsqu'on désunit les parties de la cervelle parla macération. Les nerfs, au contraire, ne pénètrent point la substance de la cervelle, ils n'aboutissent qu'à la surface; ils perdent auparavant leur solidité, leur élasticité; et les dernières extrémités des nerfs, c'est-à-dire les extrémités les plus voisines du cerveau , sont molles et presque mucilagineuses. Par cette exposition, dans laquelle il n'entre rien d'hypothétique , il paroit que le cerveau, qui est nourri par les artères lymphatiques, fournit à son tour la nourriture aux nerfs, et que l'on doit les considérer comme une espèce de végétation qui part du cerveau par troncs et par branches, lesquelles se divisent ensuite en une infinité de rameaux. Le cerveau est aux nerfs ce que la terre-est aux plantes ; les dernières extrémités des nerfs sont les racines qui, dans tout végétal , sont plus tendres et plus molles que le tronc ou les branches; elles contiennent une matière ductile , propre à faire croître et à nourrir l'arbre des nerfs; elles tirent cette matière ductile de la substance même du cerveau , auquel les artères rapportent continuellement la lymphe nécessaire pour y suppléer. Le cerveau, au lieu d'être le siège des sensations, le principe du sentiment , ne sera donc qu'un organe de sccréliou et de nutrition , mais un organe très-essentiel, sans lequel les nerfs ne pouiToient ni croître ni s'entretenir.

Cet organe est plus grand dans l'homme, dans les quadrupèdes, dans les oiseaux,, parce que le nombre ou le volume des nerfs dans ces animaux est plus grand que dans

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les poisfcons et les insectes, dont le sentiment est foible par cette même raison ; ils n'ont qu'un petit cerveau proportionné à la petite quantité de nerfs qu'il nourrit. Et je ne puis me dispenser de remarquer, à cette occasion , que l'homme n'a pas, cooune on l'a prétendu, le cerveau plus grand qu'aucun des animanx ; car il y a des espèces de singes et de cétacés qui « proportionnellement au volume de leur corps , ont plus de cerveau que l'homme; autre fait qui prouve que le cerveau n'est ni le siège des sensations ni le principe du sentiment, puisqu'alors ces animaux ai^oient plus de sensations et plus de sentiment que l'homme. Si Ton considère la manière dont se fait la nutrition des plantes, on observera qu'elles ne tirent pas les parties grossières de la terre ou de leau ; il faut que ces parties soient réduites par la chaleur en vapeivs ténues, pour que les racines puissent les pomper. De même, dans les nerts, la nutrition ne se fait qu'au moyen des parties les plus subtiles de l'humidité du cerveau , qui sont pompées par les extrémités ou racines des nerfs , et de là sont portées dans toutes les branches du système sensible. Ce système fait, comme nous Tavons dit, un tout dont les paities ont une connexion si serrée , une correspondance si intime, qu'on ne peut en blesser une sans ébranler violemment toutes les autres : la blessure, le simple tiraillement du plus petit nerf, suffit pour causer une vive irritation dans tous les autres , et mettre le corps en con%'ulsion; et l'on ne peut faire cesser la douleur et les convulsions qu'en coupant le nerf au dessus de l'endroit lésé ; . mais dès lors toutes les parties auxquelles le nerf abouti^it deviennent à jamais immobiles , insensibles. Le cerveau ne doit pas être considéré comme partie du même genre, ni comme portion organique du système desherfs, puisqu'il n'a pas les mêmes propriétés ni la même substance , n'étant ni solide , ni élastique, ni sensible. J'avoue que lorsqu'on le comprime on fait cesser l'action du sentiment; mais cela même prouve que c'est un corps étranger à ce sytèm^, qui , agissant alors par sou poids ^Ur 1^ êxtlrémilés des nerfs , les presse et les engourdit , de la même manière qu'un poids appliqué sur le bras, la jambe, ou sur quelque autre partie du corps , en engourdit les nerfs , et en amortit le sentiment. Il est si vrai que celle cessation du sentiment par la compression n'est quuue suspension, un engourdissement, qu'à rinstiuit où le cerveau.

cesM d*être eompHmét le kenlimeni renaît et tô moiivemetit te rétablit. Ta voue encore qu'en déchiraot la substance médullaire , et en blessant le cerveau jusqu'au corps calleux , ia couTulsion , la privation du sentiment , et la mort même suit : mais c'est ■ qu'alors les nerfs sont entièrement deran» ^ , qu'ils sont , pour ainsi dire , déracmes et blessés tons ensemble et dans leur ori' gfne.

Je pourrois ajouter à toutes œs raisons des faits particuliers, qui prouvent également que le cerveau n'est ni le centre du sentiment, ni le siège des sensations. On a vu des animaux, et même des enfans, naître sAns tète et sans cerveau, qui cependant avoient sentiment , mouvement et' vie. Il j a des classes entières d'animaux, eomme les insectes et les vers, dans lesquels le cerveau ne fait point une masse distincte ni un volume sensible; ils ont seulement une partie correspondante à la moelle allongée et à la moelle épinière. Il j auroit donc plus de raison de mettre le siège des sensations et du sentiment dans la moelle épinière, qui ne manque à aucun animal, que dans le cer* Yeau, qui n'est pas une partie générale et commune à tous les êtres sensibles.

Le plus grand obstacle à l'avancement des oonnoissances de l'homme est moins dans les choses mêmes que dans la manière dont il les considère; quelque compliquée que soit la machine de son corps, elle est encore plus •impie que ses idées. Il est moins ditiicile de -voir la nature telle qu'elle est, que de la reconnoitre telle qu'on nous la présente : elle ne porte qu'un voile; nous lui donnons un masque; nous la couvrons de préjugés; nous supposons qu'elle agit , qu'elle opère comme nous agissons . et pensons. Cependant ses actes sont évidens , et nos pensées sont obscures; nous portons dans ses ouvrages les abstractions cfe notre esprft , nous lui prétons nos moyens ,^ BOUS ne jugeons de ses ans que par nos vues , et nous mêlons perpétuellement à ses opérations , qui sont constantes , à ses faits , qui sont toujours certains , le produit illusoire et variable de notre imagination.

Je ne parle point de ces systèmes pure« ment arbitraires, de ces hypothèses frivoles» imaginaires, dans lesquels on reconnoit, à la première vue, qu'on nous donne la chimère au lieu de la réalité : j'entends les méthodes par lesquelles on recherche la nature. La route expérimentale elle même a produit moins de vérités que d'erreurs.

Cette voie, quoique la plus sûre, ne l'est

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néanmoiin qu'autant qu'elle est bien diri^ gée; pour peu Qu'elle soit oblique, on arrive à des plages stériles, où l'on ne voit obscu« rément que quelques objets épars : cepen / dant on s'efforce de les rassembler, en leui supposant des rapports entre eux et des propriétés communes; et comme Ton passe j et repasse avec complaisance sur les pas tor-' tueux qu'on a faits , le chemin paroi t frayé ; et quoiqu'il n'aboutisse à rien, tout le monde le suit , on adopte la méthode , et l'on reçoit les conséquences comme principes. Je pourrois en donner la preuve en exposant à nu l'origioe de ce que l'on appelle principes dans toutes les sciences, abstraites ou réelles : dans les premières la base générale des principes est l'abstraction, c'est-à-dire une ou plusieurs suppositions; dans les autres , les principes ne sont que les conséquences , bonnes ou mauvaises, des méthodes que l'on a suivies. £t pour ne parler ici que de l'anatomie, le premier qui, surmontant la répugnance naturelle, s'avisa d'ouvrir un corps humain ne crut-il pas qu'en le parcourant , en le disséquant , en le divisant dans toutes ses parties , il en connoîtroit bientôt la structure, le mécanisme et les fonctions? mais ayant trojivé la chose infiniment plus compliquée qu'on ne pensoit, il fallut bien renoncer à ces prétentions, et l'on fut obligé de faire une méthode, non pas pour connoitre et juger, mais seulement pour voir, et voir avec ordre. Cette méthode ne tut pas l'ouvrage d'un seul homme, puisqu'il a fallu tous les siècles pour la perfectionner, et qu'encore aujourd'hui elle occupe seule nos plus habiles anatomistes : cependant cette méthode n'est pas la science; ce n'est que le chemin qui . devroit y conduire , et qui peut-être y aurait conduit en effet , si , au lieu de marcher toujours sur la même ligne dans un sentier étroit , on eût éte-ndu la voie et mené de front l'anatomie de l'homme et ocUedes animaux. Car quelle couuoissance réelle peut-on tirer d'un objet isolé ? le fondement de toute science n'est-il pas dans la comparaison que l'esprit humain sait faire des objets semblables et différens, de leurs propriétés analogues ou contraires , et de toutes leurs qualiiés relatives ? L'absolu , s'il existe, n'est pas du 4'essort de nos counoissances; nous ne jugeons et ne pouvons juger des choses que far les rapports qu'elles ont entre elles. Ainsi, toutes les fois que dans une méthode on ne s'occupe que du sujet , qu'on le côusidère seul et indépendamment de ce qui hii ressemble et de ce qui en diffère, on ne peut arriver à aucune goa-

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noissance réelle * encore moins s'élever à aucun principe général ; on ne pourra donner que des noms et faire des descriptions de la chose e( de toutes ses parties : aussi, depuis fi'ois mille ans que 1 on dissè({ue des cadavres humains, Tanatomie n'est encore qu'une nomeuclature , et à peine a-t-on fait quelques i>as vers son objet réel, qui est ia science de Téconomie animale. De plus, que de défauts dans ia méthode elle-même, qui cependant devroit êire claire et simple ,

Euisqu'elle dépend de Tinspection et n'aoutil qu'à des dénominaiious ! Comme Ton a pris cette connoissance nominale pour la vraie science , on ne s'est occupé qu'à augmeuter, à multij^ier le nombre des noms , au lieu de limiter celui des choses ; on s'est appesanti sur les détails ; on a voulu trouver des différences où tout étoil semblable : en créant de nouveaux noms , on a cru donner des choses nouvelles; on a décrit avec uue exactitude minutieuse les plus petites parties, et la description de quelque partie encore plus petite , oubliée ou négligée par les analomistes précédens, §'est appelée découverte. Les clénomi nations elles-mêmes, ayant souvent été prises d'objets qui n'avoieut aucun rapport avec ceux qu'on vouloit désigner, n'ont servi qu'à augmenter la confusion. Ce que l'on appelle testes et notes dans le cerveau, qu'est-ce autre chose, sinon des parties de cervelle semblables au tout, et qui ne mériioicnt pas un nom ? Ces lioms, empruntés à l'aventure, ou donnés par préjugés, ont ensuite produit euxmêmes de nouveaux préjugés et des opinions de hasard ; d'au 1res noms donnés à des parties mal vues, ou qui même u'existoient pas, ont été de nouvelles sources d'erreurs. Que de fonctions et d'usages n'at-on pas voulu donner à la glande pi néale, à l'espace prétendu vide qu'un appelle la 'voUte dans le cerveau , tandis que l'une n'est qu'une glande, et qu'il est fort douteux que raul;*e existe, puisque cet espace vide n'est peut-éire-produit que par la main de l'anatomiste et la méthode de dissection !

Ce qu'il y a de plus difficile dans les sciences n'est donc pas dé connoitre les choses qui en font l'objet direct ; mais c'est qu'il faut auparavant les dépouiller d'une infinité d'enveloppes dont on les a couvertes, leur ôter toutes les fausses couleurs dont on les a masquées, examiner le fondement et le produit de la méthode p^r laquelle on les recherche, en séparer ce que l'on y met d'arbitraire, et enfin tâcher de reconuoiii*e les préjugés et les erreurs adoptées que ce

mélange de l'arbitraire au i-éel a fait naitre: il faut tout cela pour retrouver la nature;' mais ensuite, pour la counoitre, il né faut

{)lus que la comparer avec elle-même* Daotf 'économie animale « elle nous paroît trèsmystérieuse et trés-cachée, non seulement parce que le sujet en est fort compliqué, et qiie le corps de Thommc est de toutes ses productions la moins simple, mais surtout parce qu'on ne i*a pas comparée avec ellemême , et qu'ayant néglige ces moyens de comparaison qui seuls pou voient nous donner des lumières , on est resté dan^ l'obsourite du doute, ou dans le vague des hypo<^ thèses. Nous avons des milliers de volumes sur la description du corps humain, et à peine a-t-oti quelques mémoires commencés sur celle des animaux. Dans l'homme on a reconnu, nommé, décrit les plus petites, parties, tandis que l'on ignore si dans les animaux l'on retrouve non seulement ces petites parties , mais même les plus grandes; on attribue certaines fonctions à certains organes, sans être informé si dans d'autres êtres, quoique privés de ces ' organes, les mêmes fonctions ne s'exercent pas; en sorte que, dans toutes ces explications qu'on a voulu donner des différentes parties de l'économie animale, on a eu le double désavantage d'avoir d'abord attaqué le sujet le plus compliqué, et ensuite d'avoir raisonné sur ce ménre sujet sans fondement de relation et sans le secours de l'analogie.

Nous avons suivi partout , dans le cours de cet ouvrage, une méthode très-différente : comparant toujours- la nature avec ellemême , nous l'avons considérée dans ses rapports, dans ses opposés, dans ses ei^trémes; et pour ne citer ici qti»» les parties relatives à 1 économie animale, que nous avons eu occasion de traiter, comme la génération, les sens, le mouvement, le sentiment,' la nature des animaux , il sera aisé de recon^ noîlre qu'après le travail, quelquefois long, mais toujours nécessaire , pour écarter les fausses idées , détniire les préjugés , séparer l'arbitraire du réel de la chose, le seul art que nous ayons employé est la comparaison. Si nous avons réussi à répandre quelque lumière sur ces sujets, il faut moins l'attribuer au génie qu'a cette méthode que nous avons suivie constamment, et que nous avons rendue aussi générale, aussi étendue, que nos conuoissances nous l'ont permis; et comme tous les jours nous en acquérons de nouvelles par l'examen et la dissection des parties intérieures des animaux , et que , pour bien raisonner sur l'écunomie animale, il

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£iut aToir vu de cette façon au moins tous les genres d'animaux différens , nous .ne nous presserons pas de donner des idées générales avant d'avoir présenté les résultat» particuliers.

Nous nous contenterons de rappeler certains faits qui, quoique dépendans de la théorie du sentim.eut de l'appétit sur laquelle nous ne voulons pas, quant à présent, nous étendre davantage , suffiront cependant seuls pour prouver que l'homme , dans l'état de nature, ne s'est jamais borné à vivre d'herbes, de graines ou de fruits, et qu'il a dans tous les temps , aussi bien que la plupart des animaux , cherché à se nourrir de chair.

La diète pythagorique, préconisée^r les philosophes anciens et nouveaux, recommandée même par quelques médecins, n'a . jamais été indiquée par la nature. Dans le premier âge, au siècle d'or, Fhomme, innocent comme la colombe , mangeoît du gland, buvoit de Teau ; trouvant partout sa subsistance, il étoit sans inquiétude, vivoit indépendant, toujours en paix avec luimême, avec les animaux : mais dès qu'oubliant sa noblesse il sacrifia sa liberté pour se i*éunir aux autres, la guerre, l'âge de fer,

E rirent la place de l'âge d'or et de la paix ; . i cruauté, le goût de la chair et du sang, furent les premiers fruits d'une nature dépravée, que les mœurs et les arts achevèrent de corrompre.

Voilà ce que dans tous les temps certains philosophes austères, sauvages par tempérament, ont reproché à l'homme en société. Rehaussant leur orgueil individuel par l'humiliation de lespèce entière , ils ont exposé ce tableau , qui ne vaut que par le contraste, et peut-être parce qu'il est bon de présenter quelquefois aux hommes des chimères de bonheur.

Cet état idéal d'innocence, de haute tempérance, d'abstinence enlièi-e de la chair, de tranquillité parfaite, de paix profonde, a-t-il jamais existé ? n'est-ce pas un apologue , une fable , où l'on emploie l'homme comme un animal , pour nous donner des leçons ou des exemples? peut-on même supposer qu'il y eût des vertus avant la société? peut-on dire de bonne foi que cet état sauvage mérite nos regrets , que 1 homme animal farouche fût plus^ digne que l'homme citoyen civilisé? Oui, car tous les malheurs viennent de la société; et qu'importe qu'il y eût des vertus dans l'état de nature, s'il y avoit du bonheur, si l'homme dans cet état étoit' seulement moins malheureux qu'il ne

l'est ? La liberté , la santé , la force , ne lontelles pas préférables à la mollesse, à la sensualité, à la volupté même, accompagnée de l'esclavage ? La privation des peines vaut bien l'usage des plaisirs; et pour être heureux que faut- il, sinon de ne rien désirer ?

Si cela est , disons en même temps qu'il est plus doux de végéter que de vivre, de ne rien appéter que de satisfaire son appétit, de dormir d'un sommeil apathique que d'ouvrir les yeux poiu* voir et pour sentir ; consentons à laisser notre âme dans Fengourdissement, notre esprit dans les ténèbres , à ne nous jamais servir ni de Tune ni de l'autre , à nous mettre au dessous des animaux , à n'être enfin que des masses de matière brute attachées à la terre.

Mais au lieu de disputer, discutons ; après -avoir dit des raisons , donnons des faits. Nous avons sous les yeux, non l'état idéal, mais l'état réel de nature. Le sauvage habitant des déserts est- il un animal tranquille ? est-il un homme heureux? car nous ne supposerons pas avec un philosophe,' l'un des plus fiers censeurs de notre humanité, qu'il y a une plus grande distance de l'homme en pure nature au sauvage , que du sauvage à nous ; que les âges qui se sont écoules avant Tinveniion de l'art de la parole ont été bien plus longs que les siècles qu'il a fallu pour perfectionner les signes et les langues, parce qu'il me paroît que, lorsqu'on veut raisonner sur des faits , il faut éloigner les suppositions et se faire une loi den*y remonter au'après avoir épuisé tout ce que la nature no>us offre. Or nous voyons qu'on descend par degrés assez insensibles des nations les plus éclairées, les phis polies, à des peuples moins industrieux; de ceux-ci à d'autres plus grossiers , mais encore soumis à des rois, à des lois; de ces hommes grossiers aux sauvages, qui ne se ressemblent pas tous , mais chez lesquels on trouvé autant de nuances différentes que parmi les peuples policés; que les uns forment des nations assez nombreuses , soumises à des chefs ; que d'autres , en plus petites sociétés, ne sont soumis qu'à des usages ; qu'enfin les plus solitaires, les plus iudépendans, ne laissent pas de former des familles et d'être soumis à leurs pères. Un empire, un monarque, une famille, un père, voilà les deux extrêmes de la société: ces extrêmes sont aussi les limites de la nature ; si elles s'étendoient au delà-, n'auroit-on pas trouvé, en parcourant toutes les solitudes du globe , des animaux humains privés de la parole, sourds à la voix comme aux signes, les mâles et

ks fntidles dispersés, les petits abandonnés , etc. ? Je dis même qu'a moins que de prétendre que la ronstilution du corps humain fût toute différente de ce qu'elle est aujourd'hui, et que son accroissemeuf fût bien plus prompt, il n'est pas possible de soutenir que Fhomme ait jamais existé sans former des familles, puisque les enfans périroient s'ils n'étoieni secourus et soignés pendant plusieurs aimées ; au lieu que les . animaux nouTeau*iiés n'ont besoin de leur mère que pendant quelques -mois. Cette nécessité physique suffit donc seule pour démontrer que l'espèce humame n'a pu durer et se multiplier qu'à la faveur de la société; que l'union des pères et mères aux enfans est naturelle, puisqu'elle est nécessaire. Or cette union ne peut manquer de produire un attachement respectif ei durable entre les parens et Tenfani , et cela suffit encore pour qu'ils s'accoutument entre eux à des gestes , à des signes, à des sons , en un mot , à toutes les expressions du sentiment et du besoin : ce qui est aussi prouvé par le fait j puisque les sauvages les plus solitaires ont , comme les autres hommes, l'usage des signes et de la parole.

Ainsi l'état de pure nature est un état connu: c'est le sauvage vivant dans le désert, mais vivant en famille , connoissant ses enfans, connu d'eux, usant de la parole et se faisant entendre. La fille sauvage ramassée dans les bois de Champagne , l'homme trouvé dans les forêts d'Hanovre, ne prouvent pas le contraire : ils avoient vécu dans une solitude absolue ; ils ne pouvoient donc avoir aucune idée de société, aucun usage des signes ou de la parole : (nais s'ils se fussent seulement rencontrés, la pente de

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membres auront les mêmes manières, sui-> vront les mêmes us«(ges et parleront la même langue; à la troisième, ou tout au plus à la quatrième génération, il 'y aura de nouvelles familles qui pourront demeurer séparées, mais qui , toujours réunies par les liens communs des usages et du langage , formeront une petite nation, laquelle, s'augmentant avec le. temps, pourra, suivant les circonstances, ou devenir un peuple, ou demeurer dans un état semblable à celui des nations sauvages que nous connoissons. Cela dépendra surtout de la proximité ou de l'éloignement où ces hommes nouveaux se trouveront des hommes policés. Si , sous un climat doux, dans un terrain abondant, ils peuvent en liberté occuper un espace considérable au delà duquel ils ne rencontrent que des solitudes ou des hommes tout aussi neufs qu'eux, ils demeureront sauvages, et deviendront, suivant d'autres circonstances, ennemis ou amis de leurs voisins : mais lorsque sous un ciel dur, dans une terre ingrate , ils se trouveront gênés entre eux par le nombre et serrés par l'espace, ils feront des colonies ou des irruptions, ils se répandront, ils se confondront avec les autres peuples dont ils seront devenus les oonquérans ou les esclaves. Ainsi l'homme, en tout état, dans toutes les situations et sous tous les climats, tend également à la société; c'est un effet constant d'une cause nécessaire, puisqu'elle tient à l'essence même de l'espèce , c'est-à-dire à sa propagation. •

Yoilà pour la société; elle est, comme l'on voit , fondée sur la nature. Examinant dft « même quels sont les appétits, quel est le goût de nos sauvages , nous trouverons qu'aucun ne vit uniquement de ' fruits ,

nature les auroit entraînés, le plaisir les au- # d'herbes ou de graines ; que tous préfèicnt «roit réunis; attachés l'un à Tautre, ils- se la chair et le poisson aux autres alimeds;' ^ seroient bientôt entendus; ils auraient d'à- que l'eau pure leur déplaît, et qu'ils cher-

bord parlé la langue de l'amour entre eux , et ensuite celle de la tendresse entre eux et leurs enfans : et d'ailleurs ces deux sauvages étoient issus d'hommes en société, et avoient sans doute été abandonûés dans les bois , non pa& dans le premier âge, car ils auraient péri, mais à quatre, cinq. ou six ans, à rage, en un mol, auquel ils étoient déjà assez forts de corps pour se procurer leur subsistance, et encora trop foibles de tète pour conserver les idées qu'on leur avoit communiquées.

Examinons donc cet Jiomme en pure nature, c'est-à-dire sauvage en famille. Pour peu qu'elle prospère, il sera bientôt le chef d'une société plus nombreuse, dont tous les

chent les moyens de faire eux-mêmes ou de •> se procurer d'ailleurs une boisson moins insipide. Les sauvages du Midi boivent l'eau du palmier ; ceux du Nord avalent à longs traits l'huile dégoûtante de la baleine ; d'au-, très font des boissons fermentées; et touS| en général ont le goût le plus décidé, la passion la plus vive, pour les liqueurs fortes. | Leur industrie, dictée par les besoins de première nécessité, excitée par leurs appétits naturels, se réduit à faire des instrument

Sour la chasse et pour la pèche. Un arc , des èches, une massue, des filets, un canot, > voilà le sublime de leurs arts, qui tous n'ont pour objet que les moyens de se procurer une subsistance convenable à leur

lit ÀNIMAtrX

goût. Et eè qui ôoirricnt à leur goût oonTîeat a U oatiirt; car, comme nous Tavonsdéjà dit, rhomme ne pourroit pas se nourrir d'herbe seule ; il périroit d'inanition s'il pe preuoit des aliôiens plus substantiels: n'ayant qu*un estomac et des intestins courts, il ne peut pas , comme le bœuf, qui a quatre cslomacs et des boyaux très-longs, prendre à la fois un grand volume de cette maigre nourriture; ce qui seroit cependant absolument nécessaire pour cbmpenser la qualité par la quantité. Il en est à peu près de même des fruits et des graines , elles ne lui suffiroient pas ; il en faudrait encore un trop grand volume pour fournir la quantité de molécules or|;aniques nécessaires à la nutrition; et quoique te pain soit fait de ce qu'il y a de plus pur dans le blé, et que le blé même et nos autres grains et légumes^ ayant été perfectionnés par Tart, soient vplus substantiels et plus nourrissans que les graines qui n'ont que leurs qualités naturelles , • l'homme j réduit au pain ^t aux légumes pour toute nourriture , traîneroit à peine une TÎe foible et languissante.

Voyei ces pieux solitaires qui s'abstiennent de tout ce qui a eu vie, qui, par de saints motifs , renoncent aux dons du Créateur, se privent de la parole, fuient la société, s'enferment dans des murs sacrés contre lesquels se brise la nature; confinés dans ces asiles, ou piulot dans ces tombeaux vivans, où l'on- ne res|)tre que la mort, le visage" mortifié , les yeux éteints, ils ne jettent autour d'eux que des regards languissans ; leiir vie semble ne se soutenir que par des eHbrts : ils prennent leur nourriture sans que le besoin cesse : quoique soutenus par letur ferveur (car l'état de la tète fait à celui du corps) , ib ne résistent que pendant peu d'années à cette abstinence cruelle, ils vivent moins qu'ils ne meurent chaque jour par - une mort anticipée, et ne s'éteignent pas en finissant de vivre, mais en achevant de mourir.

Ainsi l'abstinence de toute chair, loin de convenir à la nature, ne peut que la détraire : si l'homme y étoit réduit , il ne pourroit, du moins dans ces climats , ni subsister ni se multiplier. Peut-être cette diète seroit posuble dans les pays méridionaux , où les iraiis sont plus cuiis, les plantes plus su bslantieUes, les racines plus succulentes, les graines plus nourries : cependant les Brachmanes font plutôt une secte qu'un peuple; et leur religion , quoique très-ancienne , ne s'est guère étendue au delà de leurs écoles, et jaiMÛs «u delà de leur climat

GAllNÀSSIËlid.

Cette religion, fondée aur la inclaplMr« sique, est un exemple fîvppant du sort (tes opinions humaines. On ne peut pas douter, en ramassant les débris qui nous restent, que les sciences n'aient été très^nciennement cultivées, et perfectionnées peut<êtrt au delà de ce qu'elles le sont aujourd'hui. On a vu avant nous que tous les êtres animés contenoient des molérules indestructibles, toujours vivantes, et qui passoient de corps en corps. Cette vérité, adoptée par les phi-, losophes, et ensuite par un grand nonibre d'hommes, ne conserva sa pureté que peu* dant les siècles de lumière : une révolution de ténèbres ayant succédé, on ne se souvint des molécules organiques vivantes que pour ima^iner que ce qu'il y avoit de vivant dans l'ammal étoit apparemment un tout indes* tructibie qui se sqiaroit du corps après sa mort. On appela ce tout idéal une àme, qu'on regarda bientôt comme un être réellement existant dans tous les animaux; et joignant à cet être fantastique l'idée réelle, mais défigurée, du passage des molécules vivantes, on dit qu'après la mort cette àme passoit successivement et perpéinellement de corps en corps. On n'excepta pas l'homme; on joignit bientôt le moral au métaphysique; on ne douta pas que cet être survivant ne conservât , dans sa transmigration , ses sentimcns, ses affections, ses désirs; les têtes foibles frémirent : quelle horreur, en effet , pour cette âme, lorsqu'au sortir d'un domicile agréable , il falloii aller habiter le corps infect d'un animal immonde ! On eut d'autres frayeurs (chaque crainte produit sa superstition) ; on eut |>eur, en tuant un animal, d'égoïger sa maîtresse ou son père: on respecta toutes les bêtes, on les regarda H comme son procluiin; on dit enfin qu'il falloit, par amour, par devoir, s'abaleuir de tout ce qui avoit eu vie. Voilà l'origine, et le progrès de celte religion, la plus ancienne du continent des Indes ; origine qui indique assez que la vérité, livrée à la mut, tiiude , est bientôt défigurée; qu'une opinion^' philosophique ne devient opinion populaire qu'après avoir changé de forme, mais qu'au moyen* de cette préparation elle peut devenir une religion d'autant mieux fondée que le préjugé sera plus général, et d'autant plus respectée qu'ayant pour base des vâ*itéi mal entendues , elle sera, nécessairenient environnée d'obscurités, et par conséquent Earoitra mystérieuse, auguste, ineompréensible; qu'ensuite, la crainte se mêlant au respect, cette religion dégénérera en su* perstitions, en pratiques ridieulea, lesquellti

AimUlDt CAKNASSIEKS*

,cep«n4ftat prendront r«eine, produiront des usages qui seront d'abord scrupuleusement suivis, mais qui, s'dtérant peu à peu, diangeront tellement avec le temps, ^ue Topinion même dont ils ont pris naissance ne se consei'vera plus que par de fausses traditions , par des proverbes , et finira par des contes puérils et des absurdités : d'où Ton doit conclure que toute religion fondée sur des opinions humaines est fausse et variable, et qu'il n'a jamais appartenu qua Dieu de nous donner la vraie rcNgion, qui , ne dépendant pas de nos opinions , est inaltérable, constante, et sera toujours la même.

Mais revenons à notre sujet. L'abstinenre entière de la chair ne peut qu'affoiblir la nature. L'homme, pour se bien porter, à non seulement besoin d'user de cette nourriture solide, mais même de la varier. S'il veut acquérir une vigueur complète, il faut qu'il choisisse ce qui lui convient le mieux ; et comme il ne peut se maintenir dans un état actif qu'en se procurant des sensations nouvelles, il faut qu'il donne à ses sens toute leur éteudue; qu'il se permette la variété des mets comme celle des autres objets, et qu'il prévienne le dégoût qu'occasionne l'uniformité de nourriture; mais qu'il évite les excès , qui sont encore plus nuisibles que l'abstinence.

Les animaux qui n*ont qu'un estomac et les intestins courts sont forcés , comme rhomme, à se nourrir de chair. On s'assurera de ce rapport et de cette vérité en comparant , au moyen des descriptions , le volume relatif du canal intestinal dans les animaux carnassiers et dans ceux qui ne

pour saisir, ib n*en eussent iait uiagt el nt se fussent bientôt accoutumés à la chair et au sang, puisque nous voyons que les mou* tons, (es veaux, les chèvres, les chevaux, «napgent avidement le lait, les œufs, qui sont des nourritures animales, et que, sans être aidés de l'habitude, ils ne refusent pas la viande hachée al assaisonnée de sel. Oa pourroit donc dire que le goût pour la chair et pour les autres nourritures solides est l'appétit général de tous les animaux , qui s'exerce avec plus ou moins de véhémence ou de modération, selon la conformation particulière de chaque animal, puisque, à prendre la nature entière, ce même appétit se trouve non seidement dans l'homme et dans les animaux quadrupèdes,. n.ais aussi dans les oiseaux , dans les poissons, dans les insectes.et dans les vers , auxquels en particulier il semble que toute chair ait été ultérieurement destinée,

La nutrition , dans tous les animaux , so fait par les molécules organiques, qui, se-' parées du marc de la nouiTitufe au moyen de la digestion, se mêlent avec le sang et s'assimilent à toutes les parties du corps. Mais indépendamment de ce grand effet, qui parait être le principal but de la nature^ et qui est proportionnel à la quantité des alimens, ils en produisent un autre qui ne dépend que de leur quantité, c'est-à-dtre de leur masse et de leur volume. L'estomac et les bo)aux sont des membranes souples, qui forment au dedans du corps une capacité très-considérable; ces membranes, pour se soutenir daus leur état de tension , et pour contre-balancer les forces des autres parti^qui les avoisinent, ont besoiu d'être tou-

vivent que d'herbes : on trouvera toujours Jours remplies en partie. Si, faute de preu^ que cette différenee dans leur manière de w'e de la nourriture , cette grande capacité vivre dépend de leur conformation , et qu'ils se trouve entièiement vide , les meml^ranef

f>rennent une nourriture plus ou moins solde, relativement à la capacité plus ou moins grande du magasin qui doit la recevoir.

Cependant il n'en faut pas conclure nue les animaux qui ne viveut que d'heroes soient, par nécessité physique, réduits à cette seule nourriture , comme les animaux carnassiers sont , par cette même nécessité , forcés à se nourrir de chair : nous disons seulement que ceux qui ont plusieurs estomacs, ou des boyaux très-anc pies , peuvent se passer de cet aliment substantiel et nécessaire aux autres; mais nous ne disons pas qu'ils ne pussent en user, et que si la nature leur eût donné des armes, non seulement pour se défendre, mais pour attaquer et

n'étant plus soutenues au dedans, s'affaissent, se rapprochent, se collent Tune contre l'autre; et c'est ce qui produit l'aiTaissemcnt et la foiblesse, qui sont les premiers symptômes de l'extrénie besoin. Les alimens, avant de servir à la nutrition du corps, lui servent donc de lest ; leur présence , leur volume est nécessaire pour maintenir l'équiv libre entre les parties intérieures, qui agissent et réagissent toutes les unes contre les auti'es. Lorsqu'on meurt par la faim, c*est donc moins par^ que le corps n'est pas nourri, que parce qu*il n'est pas lesté; aussi les animaux, surtout les plus gourmands^, les plus voraces, lorsqu'ils sont pressés par le besoin , ou seulement avertis par la dé*> ^Uance qu'occasionne le vide intérieur, n$

ANIMAUX CARNASSIERS

cherchant qu'à le remplir, et avalent de U terre et des pierres. Nous avons trouvé de la glaise dans Teatomac d'un loup; j'ai vu des cochons en manger; la plupart des t>iteaux avalent des cailloux, etc. Et ce a'efll

point par goût, mais par nécessité, et panïe que te plus pressant n'est pas de rafraîchir le sang par un chyle nouveau, mais de maintooir l'équilibre des forces dans les grandes parties de la machine animale.

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