‹ Œuvres complètes de Buffon avec les supplémens (volume 2)Chapitre 34 sur 146 · LE RENARD · texte numérisé non relu

LE RENARD

Le Tenai*d est fameux par ses ruses, et mérite en partie sa réputation ; ce que le loup ne fait que par la force , il le fait par adresse , et réussit plus souvent. San^ chercha à combattre les chiens ni les bergers , sans attaquer les troupeaux , sans traîner les cadavres , il est plus sûr de vivre. Il emploie plus d'esprit que de mouvement , ses ressources semblent être en lui-même : ce soni , comme l'on sait , celles qui manquent le moins. Fin autant que circonspect, ingénieux et prudent , même jusqu'à la patience , il varie sa conduiie , il a des moyens de réserve qu'il sait n'employer qu'à propos. Il veille de près à sa conservation : quoique aussi infatigable , et même plus léger que le loup , il ne se fie pas entièrement à la vitesse de sa course; il sait se mettre en sûreté en se pratiquant un asile où il se retire dans les dangers pressans, où il s'établit , où il élève ses petits : il n'est point animal vagabond, mais animal domicilié.

Cette différent , qui se fait sentir même parmi les hommes , a de bien plus grands effets et suppose de bien plus grandes causes parmi les animaux. L'idée seule du domicile présuppose une attention singulière sur soi*

même ; ensuite le choix du liçu, l'art de faire son manoir, de le rendre commode, d'en dérober l'entrée, sont autant d'indices d'un sentiment supérieur. Le renard en est doué, et tourne tout à son profit : il se loge au bord des bois, à portée des hameaux; il écoute le chant des coqs et le cri des volailles; il les savoure de loin; il prend habilement son temps, cache son dessein et sa marche, se glisse, se traîne, arrive, et fait rarement des tentatives inutiles. S'il

Sent franchir les clôtures ou passer par essous , il ne perd pas un instant , il ravage la basse-cour, il y met tout à mort, se retire ensuite lestement, en emportant sa proie, qu'il cache sous la mousse, oh porte à son terrier; il revient quelques mamens après en chercher une autre , qu'il emporte et cache de même, mais dans un autre endroit; ensuite une troisième, une ipiatrième, etc., jusqu'à ce que le jour otie mouvement dans la maison Tavenisse qu'il faut se retirer et ne plus revenir. Il fait la même manœuvre dans les pipées et dans les boqueteaux où l'on prend les grives et les bécasses au lacet; il devance le pipeur, va de très -grand matin, et souvent plof

ANIMAUX CARNASSffiRS.

d'une fois par jour, visiter les lacets, les gluaux , emporte successivement les oiseaux. qui se soni empèti'és , les dépose tous en aifîérens endroits, surtout au bord des diemins, dans les oruières, sous de la mousse, sous un çenièvre, les y laisse quelqu^ois deux ou trois jours , et sait parfaitement les retrouver au besoin. Il chasse les jeunes levrauts en plaine , saisit quelquefois les lièvres au gîte , ne les manque jamais lorsqu'ils sont blessés, déterre les lapereaux dans les garenues, découvre les nids de perdrix, de cailles, prend la mère sur les oeufs, et détruit une quantité prodigieuse de gibier. Le loup nuit plus au paysan, le renard nuit plus au gentilhonmie.

La cbasse du renard demande moins d'appareil que celle du loup ; elle est plus lacile et plus amusante. Tous les diiens ont de la répugnance pour le loup, tous les chiens, au contraire, chassent je renard Tolonliers , et même avec plaisir ; car quoiqu'il ait l'odeur très-forte , ils le préfèrent souvent au cerf, au chftvrenil, et au lièvre. On peut le chasser avec des bassets , des chiens courans , des briquets : dès qu'il se sent poursuivi, il court à son terrier; les bassets à jambes torses sont ceux qui s'y glissent le plus aisément. Cette manière est bonne pour prendre une portée entière de tenards* la mère avec les petits; pendant qu'elle >se défend et combat les bassets, on lâche de découvrir le terrier par dessus , et on la tue ou on la saisit vivante avec des pinces. Mais comme les terriers sont souvent dans les rochers, sous des troncs d'arbres, et qudquefois trop enfoncés sous terre, on ne réussit pas toujours. La façon la plus ordinaire, la plus agréable, et la plus sAre de chasser le renard , est de commencer par boucha les terriers : on place ks tireurs à portée, «m quête alors avec les briqtiets ; dès qu'ils sont tombés sur la voie, le renard gagne son gîte ; mais en arrivant il essuie une première décharge : s'il échappe à la balle, U fuit de toute sa vitesse, lait nu grand tour, et revient encore à son terticr, où on le tire une seconde fois, et où,. trouvant l'entrée fermée, il prend le parti de se sauver au loin, eu perçant droit en avant pour ne plus revenir. C'est alors qu'on se sert des chiens courans , lorsqu'on veut 1b poursuivre ; il ne laissera pas de les fatiguer beaucoup, parce qu'il passe à dessein dans les endS'oits les plus foui'rés, où les chien» ont grand' peine à U suivre» et que, ^ÊÈonà il piead k plains» il va trèfrloin sans s'arrêter.

Pour détruire les renards, il est encore

{)1us commode de tendre des pièges, on 'on met de la chair poui* appât , un pigeon, une volaille vivante, etc. Je fis un jour suspendre à neuf pieds de hauteur sur un arbre les débris d'une halte de chasse , de la viande, du pain, des os; dès la première nuit les renards s'étoient si fort exercés à sauter, que le terrain autour de l'arbre étoit battu comme une aire de grange. Le renard est aussi vorace que carnassier; il mange de tout avec une égale avidité, des œufs, du lait, du fromage, des fruits, et surtout des raisins : lorsque les levrauts et les perdrix lui manquent, il se rabat sur les rats, les mulots, les serpens, les lézards, les crapauds, etc.; il en détruit un grand nombre; c'est là le seul bien qu'il procure. Il est très-avide de miel ; il attaque les abeilles sauvages, les guêpes, les frelons, qui d'abord tâchent de le mettre en fuite en lé perçant de mille coups d'aiguillon : il se retire en effet, mais c'est eu se roulant pour les écraser ; il revient si souvent à la eharge, quil les oblige à abandonner le guêpier : alors il le déterre et en mange et le miel et la cire. Il prend ausssi les hérissons, les roule avec ses pieds, et les force à s'étendre. Enfin il mange du poisson , des écrevisses, des hannetons, des sauterelles, etc.

Cet animal ressemble beaucoup au chien, surtout par les parties intérieures ; cependant il en difiere par la tête, qu'il a plus grosse à proportion de son corps; il a »issi les oreilles plus courtes , la queue beaucoup

{>lus gi^ande , le poil plus long et plus touffu, es yeux plus inclines. Il en diilëi^ encore par une mauvaise odeur très-forte qui lui est particulière , et enfin par le caractère le plus essentiel, par le naturel; car il ne s'apprivoise pas aisément, ei jamais tout-à-fait: il languit lorsqu'il n'a pas la liberté, et meurt d'ennui quand ou veut le garder trop long- temps en domesticité. Il ne s'accouple point avec la chienne ; s'ils ne sont nas antipathiques , ils sont au moins indiftérens. Il produit en moindre nombre, et une seule fois par an; les portées sont ordinairement de quatre ou cinq , rarement de six, et jamais moins de trois. Lorsque la femelle est pleine, elle se recèle, sort rarement de son terrier, dans lequel elle prépare un lit à ses petits. Elle devient en chaleur en hiver, et l'on trouve déjà des petits renards au mois d'avril. Lorsqu'elle s'aperçoit que sa retraite est découverte , et quen son absence ses petits ont été in-

. Ordre tU~r Camasaipra. FmaiSe Jat Carnivores . Triiu iat DiailioTndra . Genre Chim. /Curirr/

Ordre des Caraa»aier9 id id..

LE WÎNAKB.

quîété^, eftff les tftins|K>H6 tmê les nns après les autres , e( tsi chercher tift autre domicile. Ils naissent les yeux fermés ; ils sont, comme les chiens, dix-huit mois on deux ans k croître, et tivent de Aiéme treize ou quatorze ans.

Le renard a les sens auAsi hons' que le loup, le sentiment plus fin, et Tofgane de la voix plus souple et plus parfait. Le loup ne se fait entendre que par des hurlement affreux : le renard glapit , aboie et pousse un son triste , semblable au cri du paon ; il a des tons difïférens selon les sentimens différons dont il est affecté; il a la toix de la chasse, Taccent du désir, le son du murmure , le ton plaintif de la tristesse , le cri de la douleur , qu'il ne fait jamais entendre qu'au ' moment où il reçoit un coup de feu qui lui casse quelque membre; car il ne crie point pour toute autre blessure , et il se laisse tuer à coups de bftton, comme le loup, sans se plaindre, mais toujours eH ée défendant avec courage. Il mord^ui^creusement , opiniâtrement , et Ton es^nligé de se servir d'un ferrement ou d'un bâton pour le faire démordre. Son glapissement est une espèce d'aboiement qui se fait par des sons semblables et très-précipités. C est ordinairement à la fin du glapissement qu'il donne un coup de voix plus fort, plus élevé, et semblable nu cri du paon. En hiver , surtout pendant la neige et la gelée , il ne cesse de donner de la voix , et il est , au contraire , presque muet en été. Cesf dans cette saison que son poil tombe et se renouvelle. L'on fait peu de cas de la peau des jeunes renards, ou des renards pris en" été. La chair du renard est moins* mauvaise que celle du loup; les chiens, et même les hommes, en mangent en automne , surtout lorsqu'il s'est nourri et engraissé. de raisins, et sa peau d'hiver fait de bonnes fourrures. Il a le sommeil profond; on l'approche aisément sans PéveiHer. Lorsqu'il dort, il se met en rond comme les chiens; lorsqu'il ne fait que se reposer , il étend les jambes de derrière et demeure étendu sur le ventre : c'est dans cette posture qu'il épie les oiseaux le long des haies. Ils ont pour lui une si grande antipathie que, dès qii'ils Paperçoivent , ils lont un petit cri aavertissement ; leà geais , les merles surtout , le conduisent du haut des arbres , répètent souvent le petit cri d'avis , et le suivent quelquefois à plus de deux ou trois eents pas.

J'ai fait élever quelques renards pris jeunes : comme ils ont une odeur très-forte, on ne peut les tenir qae dans des lieîa éloi*

gnés, dans des étïUrles. dés étâbles, oii Vbû n'est pas à portée de'lti voir souvent; et c'est peut-être par celle raison qu'ils s'apprîtoisent moins que lé loup , qu'on peut garder plus près de la maison, hc^ l'âge de cinq à six mois les jeunes renards couroient après les eanards et les poules ; il fallut les enciiaio ner. J'en fis garder trois pendant deux ans , nUe femelle et deux mâles ; on tenta inutilement de les faire aCcoUpfer avec dcl chiennes : quoiqu'ils n'eussent jamais vu de femelles de leur espèce , et qu ilâ parussetit pressés du besoin de jouir, ils ne purent s'j déterminer, ils refusèrent constamment toutes les chiennes; mais des qu'on leur présenta leur femelle légitime, ils la couvrirent quoique enchaînés * et elle produisit quatre petits. Ces mêmes renards qui se jetoient sur les poules lorsqu'ils éfoient en liberté n'y touchoient plus dès qu'ils avoîeht leur chaîne : on attachoit souvent auprès d'eux une poule vivante ; on les laissoit passer la nuit ensemble, on les faisoit même jeûner auparavant ; malgré le besoin et la commodité, ils n'oublioient pas qu'ils étoîent enchaînés , et ne touchoient point â la poule. Cette espèce est une des plus sujettes auX influences du climat , et l'on y trouve pres-

3ue autant de variétés que dans les espèces 'animaux domestiques. La plupart de nos renards sont roux , mais II s'en troitve aussi dont le poil est gris et argenté; tous deux ont le bout de la queue blanc. Les derniers s'appellent en ..Bourgogne renards charbonniers , parce qu'ils ont les pieds plus noirs que les autres. Ils pâroissent aussi avt)ir le corps plus court, parce que leur poil est plus fourni. Il y en a d'autres qui ont le corps réellement plus long que les autres, et qui sont d'un gris sale , à peu près de la couleur des vieux loups ; mais je ne puis décider si cette différence de couleur est une vraie variété, ou si elle n'est produite que par l'âge de l'animal , qui peut-être blanchit en vieillissant. Dans les pays dU Nord il y en a de toutes couleurs, des noirs, des bleus, des gris, des gris de fer, des gris argentés, des blancs, àei blancs â pieds fauvies , des blancs à fête noire , des blancs avec le bout de la queue noir , des roux avec la gorge et le ventre entièrement blancs, sans aucun mélange de noir, et enfin des croisés qui ont une ligne noire le long de l'épine du dos , et une autre ligne noire sur les épaules , qui traverse la première : ces derniers sont plus grands que les autres , et ont la gorge noire. L'espèce commune est plus généralement répandue qu'aucune dès

ANIM4XJX CARNASSIERS.

•utrei : on h U«iive partout en Europe, danf TAsie septentrionale et tempérée; on k tromre de même en Amérique; mais elle est fort rare en Afrique et dans les pays ▼oisins de réqualeur. Les ▼ojageurs qui disent en aYoir tu à Calicut etdams les autres prorinœs méridionales des Indes ont pris des diacab pour des renards. Aristote luimême est tombé dans une erreur semblable, lorsqu^il a dit que 1rs renards d*Égyple étoîent plus petits que œux de Grèce : ces petits renards d^Égypte sont des putois, dont Fodeur est insupportable. Nos renards , originaires des climats froids, sont devenus naturels aux pays tempérés , et ne se sont pas étendus vers le midi au delà de TEspagne et du Japon. Ik sont originaires des pays froids, puisqu'on y trouTe toutes les variétés de Tespèce, et qu'on ne les trouve que là ; d'ailleurs ils supportent aisément lé froid le plus extrême : il y en a du côté du pôle antarctique comme vers le pôle arctique. La fourrure des renards blancs n*est pas fort estimée, pan^e que le poil tombe aisément; les gris argentés sont meilleurs ; les bleus et les croisés sont recherchés à cause de leur rareté ; mais les noirs sont les plus

Erédeux de tous; c'est, après la zibeline, i fourrure la plus belle et la plus chère. On en trouve au Spitzberg , en Groenland , en liiponie, au Canada, où il y en a aussi de croisés, et où Tespèce commune est moins rousse qu'en France , et a le poil plus long et plus fourni.

* Les voyageurs nous disent que les renards du Groenland'sont assez semolables aux chiens par la tête et par les pieds , et qu'ik aboient comme eux. La plupart sont gris ou bleus, et quelques uns sont blancs. Ils changent rarement de couleur ; et quand le poil dans Tespèce bleue commence à muer, il devient pâle, et la fourrure n'est plus bonne à rien. Ils vivent d'oiseaux et de leurs œufs; et lorsqu'ils n'en peuvent pas attraper, ils se contentent de mouches, de crabes, et de ce qu'ils pèchent. Ils font leurs tanières dans les fentes des rochers.

Au Kamtschatkp les renards ont un poil épais, si luisant et si beau que la Sibérie n'a nen à leur comparer en ce genre. Les plus estimés sont les châtain n<^r, ceux qui ont le ventre noir et le corps touge, et aussi ceux à poil couleur de fer.

Nous avons parlé des renards noirs de Sibérie , dont les fourrures se vendent encore bien plus cher que celles de ces renards rouges ou châtain noir du Kamtschatka.

Bn Norwége il y a des renards blancs,

des renards bais et des mufs; d'autres qd iml deux raies noires sur les reins : ceux-ci et les tout noirs sont les plus estimés. On en fidt un très-grand commerce. Dans le seul port de Rer^ien on embarque tous les ans plus dç quatre mille de ces peaux de renards. Pontoppidan, qui souvent donne dans le merveilleux, prétend qu'un renard avoit mis par rangées plusieurs têtes de poissons à quelque distance d'une cabane de pécheurs; qu'on ne pouToil guère deviner son but; mais que, peu de temps après, un corbeau qui vint fondre sur ces tètes de poissons fut la proie du renard. Il ajoute que l ces animaux se servent de leur queue pour | prendre les écrevisses, etc.

On pourroit croire que l'espèce du renard dont nous avons indiqué plusieurs variétés se seroit répandue d'un pôle à l'autre, car les voyageurs ont indiqué des animaux sous ce nom au Spitzberg et à la Terre-de-Feu , ainsi qu'aux iles Malouines. Le capitaine Phipps rapporte qu'on trouve des renards sur Jltf grande terre de Spitzberg et dans les îles adjacentes; qu'à la vérité il n'y en a pas une grande quantité, et qu'indépendamment de la couleur, qui est blanche, ils diffèrent encore de notr^ renard, en ce qu'ils ont les oreilles beaucoup plus arrondies, et qu'ils ont très-peu d'odeur. H ajoute avoir mangé de la chair de ces animaux, et l'avoir trouvée bonne.

M. de Kougainville nous apprend qu'il n'a trouvé qu'une seule espèce de quadrupèdes dans les iles Malouines ou Falkland , et que cette espèce tient â celles du loup et du renard. Cet animal se creuse un terrier; sa queue est plus longue et plus fournie de poils que celle du loup ; il habite dans les dunes sur les bords de la mer ; il suit les oiseaux, très-nombreux dans ces iles; il se fait des routes avec intelligence, toujours par le plus court chemin, d'une baie à l'autre ; il est de la taille d'un cbien ordinaire, dont il a aussi l'aboiement , mais foible ; il détruit beaucoup d'œufs et de jeunes oiseaux. Ces indications ne seraient pas suffisantes pour décider si les animatix du nord de notre continent sont les mêmes que ceux de l'Amérique australe et des iles Falkland : mais ayant reçu deux individus de ces animaux des îles Falkland , et les ayant soigneusement comparés avec les renards de l'Europe, nous avons reconnu qu'ils étoient absolument de la même espèce. Il en est de même du renard blanc, qui probablement est de la même race que les renards blancs du Spitzberg, dQQt le cajtitaine Phij^ps a parfê

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