LE PETIT AIGLE
La troisième espèce est l’aigle tacheté, que j’appelle petit aigle , et dont Aristote donne une notion exacte, en disant que c’est un oiseau plaintif r dont le plumage est tacheté, et qui est plus petit et moins fort que les autres aigles : et en effet, il n’a pas deux pieds et demi de longueur de corps , depuis le bout du bec jusqu’à l’extrémité des pieds; et ses ailes sont encore plus courtes à proportion, car elles n’ont guère que quatre pieds d’envergure. On l’a appelé acjuila plcinga, aquiia ciartga, aigle plaintif, aigle criard; et ces noms ont été bien appliqués, car il pousse continuellement des plaintes ou des cris lamentables. On l’a surnommé anataria, parce qu’il attaque les canards de préférence; et morphna , parce que son plumage, qui est d’un brun obscur, est marqueté sur les jambes et sous les ailes de plusieurs taches blanches, et qu’il a aussi sur la gorge une grande zone blanchâtre. C’est de tous les aigles celui qui s’apprivoise le plus aisément; il est plus foible, moins fier et moins courageux que les autres : c'est celui que les Arabes ont appelé zimiech , pour le distinguer du grand aigle, qu’ils appellent zumach. La grue est sa plus forte proie; car il ne prend ordinairement que des canards , et d’autres moindres oiseaux, et des rats. L’espèce, quoique peu nombreuse en chaque lieu, est répandue partout, tant en Europe 1 cpi’en Asie2, en Afrique, où on la trouve jusqu’au cap de Bonne-Espérance 3 dans ce continent : mais il ne paroît pas qu’elle soit en Amérique ; car, après avoir comparé les indications des voyageurs , j’ai présumé que l’oiseau qu’ils appellent l 'aigle de V (Jrénoque , qui a quelque rapport avec celui-ci par la variété de son plumage, est néanmoins un oiseau d’espèce différente. Si ce petit aigle, qui est beaucoup plus docile,
1. On trouve ce petit aigle aux environs de Dantzick; on le trouve aussi , quoique rarement, dans les montagnes de Silésie. ( Voyez Schwenc/ife/d , page 220. )
2. On le trouve en Grèce , puisque Aristote en tait mention ; en Perse , comme on le voit par le témoignage de Chardin; et en Arabie, ou il porte le nom de zimiech ou aigle foible.
3. On le trouve au cap de Bonne-Espérance; car il me paroît que c’est le même aigle que K.olbe appelle aigle canardiere , qui se jette principalement »ur les canards. ( Kolbe , partie ni, page 139.
plus aisé à apprivoiser que les deux autres , et qui esl aussi moins lourd sur le poing et moins dangereux pour son maître, se fût trouvé égalemenl courageux, on n’auroit pas manqué de s’en servir pour la chasse : mais il est aussi lâche que plaintif et criard; un épervier bien dressé suffit pour le vaincre et l’abat(re4. D’ailleurs, on voit par les témoignages de nos ailleurs de fauconnerie, qu’on n’a jamais dressé, du moins en France, que les deux premières especes d’aigles, savoir le grand aigle ou aigle fauve, el l’aigle brun ou noirâtre, qui est l’aigle commun. Pour les instruire, il faut les prendre jeunes, car un aigle adulte est non seulement indocile, mais indomptable. Il faut les nourrir avec la chair du gibier qu’on veut leur faire chasser. Leur éducation exige des soins encore plus assidus que celle des autres oiseaux de fauconnerie. Nous donnerons le précis de cet art à l’article du faucon. Je rapporterai seulement ici quelques particularités que l’on a observées sur les aigles, tant dans leur état de liberté que dans celui de captivité.
La femelle, qui, dans l’aigle, comme dans toutes les autres espèces d’oiseaux de proie, est plus grande que ie mâle , et semble aussi, dans l’état de liberté, plus hardie, plus courageuse el plus line, ne paroît pas conserver ces dernières qualités dans l’état de captivité. On préfère d’élever des mâles pour la chasse, et l’on remarque qu’au printemps , lorsque commence la saison des amours, ils cherchent à s’enfuir pour trouver une femelle; en sorte que, si l’on veut les exercer à la chasse dans cette saison, on risque de les perdre , à moins qu’on ne prenne la précaution d’éteindre leurs désirs en les purgeant assez violemment. On a aussi observé que
4. C’est à cette espèce d’aigle lâche qu’il faut rapporter le passage suivant : « Il y a aussi des « aigles dans les montagnes voisines de Tauris «(eu Perse); j’en ai vu vendre un cinq sous par « des paysans. Les gens de qualité volent cet oiseau « avec l’épervier : ce vol est tout-à-fait quelque « chose de curieux et de fort admirable; la façon «dont l’épervier abat l'aigle, c’est qu’il vole au « dessus fort haut , fond sur lui avec beaucoup de « vitesse, lui enfonce les serres dans les flancs, et « de ses ailes lui bat. la tète en volant toujours. II « arrive pourtant quelquefois que l’aigle et l’épervier «tombent tous deux ensemble.» {Voyage de Chardin, Londres, 1686, pages 292 et 293.)
OISEAUX DE PROIE
quand l’aigîe, en partant du poing, vole contre terre et s’élève ensuite en ligne droite, c’est signe qu’il médite sa fuite; il faut alors le rappeler promptement en lui jetant son past; mais s’il vole en tournoyant au dessus de son maître sans se trop éloigner, c’est signe d’attachement et qu’il ne fuira point. On a encore remarqué que l’aigle dressé à la chasse se jette souvent sur les autours et autres moindres oiseaux de proie : ce qui ne lui arrive point lorsqu’il ne suit que son instinct; car alors il ne les attaque pas comme roie, mais seulement pour leur en disputer u enlever une autre.
Dans l’état de nature, l’aigle ne chasse seul que dans le temps où la femelle ne peut quitter ses œufs ou ses petits. Comme c’est la saison où le gibier commence à devenir abondant par le retour des oiseaux , il pourvoit aisément à sa subsistance et à celle de sa femelle : mais dans tous les autres temps de l’année , le mâle et la femelle paraissent s’entendre pour la chasse ; on les voit presque toujours ensemble, ou du moins à peu de distance l’un de l’autre. Les habitans des montagnes , qui sont à portée de les observer, prétendent que l’un des deux bat les buissons, tandis que l’autre se tient sur quelque arbre ou sur quelque rocher poui saisir le gibier au passage. Ils s’élèvent souvent à une hauteur si grande, qu’on les perd de vue ; et , malgré ce grand éloignement , leur voix se fait encore entendre trèsdistinctement , et leur cri ressemble alors à l’aboiement d’un petit chien. Malgré sa grande voracité , l’aigle peut se passer longtemps de nourriture, surtout dans l’état de captivité, lorsqu’il ne fait point d’exercice. J’ai été informé par un homme digne de foi qu’un de ces oiseaux de l’espèce commune, pris dans un piège à renard, avoit passé cinq semaines entières sans aucun aliment , et n’avoil paru affoibli que dans les huit derniers jours , au bout desquels on le tua, pour ne pas le laisser languir plus longtemps.
Quoique les aigles en général aiment les lieux déserts et les montagnes, il est rare d’en trouver dans celles des presqu’îles étroites, ni dans les îles qui ne sont pas d’une grande étendue; ils habitent la terreferme dans les deux conlinens , parce qu’ordinairement les îles sont moins peuplées d’animaux. Les anciens avoient remarqué qu’on n’avoit jamais vu d’aigles dans l’ile- de Rhodes; ils regardèrent comme un prodige que, dans le temps où l’empereur Tibère se trouva dans celle île, un aigle vint se poser
sur le toit de la maison où il étoit logé. Les aigles ne font en effet que passer dans les îles sans s’y habituer, sans y faire leur ponte; et lorsque les voyageurs ont parlé d’aigles dont on trouve les nids sur le bord des eaux et dans les îles, ce ne sont pas les aigles dont nous venons de parler, mais les balbuzards et les orfraies, qu’on appelle communément aigles de mer, qui sont des oiseaux d’un naturel différent , et qui vivent plutôt de poisson que de gibier.
C’est ici le lieu de rapporter les observations anatomiques que l’on a faites sur les parties intérieures des aigles , et je ne peux les puiser dans une meilleure source que dans les Mémoires de MM. de l’ Académie des Sciences , qui ont disséqué deux aigles , l’un mâle, et l’autre femelle, de l’espèce commune. Après avoir remarqué que les yeux étoient fort enfoncés, qu’ils avoient ime couleur isabelle avec l’éclat d’une topaze, que la cornée s’élevoit avec une grande convexité, que la conjonctive étoit d’un rouge fort vif, les paupières très-grandes, chacune étant capable de couvrir l’œil entier, ils ont observé sur les parties intérieures que la langue étoit cartilagineuse par le bout, et charnue par le milieu; que le larynx étoit carré, et non pas en pointe, comme il l’est à la plupart des oiseaux qui ont le bec droit; que l’œsophage, qui étoit fort large, s’élargissoit encore davantage au dessous pour former le ventricule ou estomac; que cet estomac n’étoit point un gésier dur, qu’il étoit souple et membraneux comme l’œsophage, et qu’il étoit seulement plus épais par le fond; que ces deux cavités, tant du bas de l’œsophage que du ventricule , étoient fort amples et proportionnées à la voracité de l’animal ; que les intestins étoient petits comme dans les autres animaux qui se nourrissent de chair; qu’il n’y avoit point de cæcum dans le mâle , mais que la femelle en avoit deux assez amples et de plus de deux pouces de longueur; que le foie étoit grand et d’un rouge fort vif, ayant le lobe gauche plus grand que le droit ; que la vésicule du bel étoit grande, et de la grosseur d’une grosse châtaigne ou marron; que les reins étoient petits à proportion et en comparaison de ceux des autres oiseaux ; que les testicules du mâle n’étoient que de la grosseur d’un pois, et de couleur de chair tirant sur le jaune, et que l’ovaire et le conduit de l’ovaire dans la femelle étoient comme dans les autres oiseaux.
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