‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 12 sur 361 · PI. S · texte numérisé non relu

PI. S

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L’ORFRAIE. 3 7

taie sur le milieu de l’ouverture de la pupille : il a de plus observé que l’inconvénient de cette conformation paroît être compensé par la transparence parfaite de la partie circulaire qui environne la pupille, laquelle partie dans les autres oiseaux est opaque et de couleur obscure. Ainsi l’observation d’Aristote est bonne, en ce qn’il a très-bien remarqué que l’orfraie avoit les yeux couverts d’un petit nuage; mais il ne s’ensuit pas nécessairement qu’elle voie beaucoup moins que les autres, puisque la lumière peut passer aisément et abondamment par le petit cercle, parfaitement transparent, qui environne la pupille. Il doit seulement résulter de cette conformation que cet oiseau, porte sur le milieu de tous les objets qu’il regarde une tache ou un petit nuage obscur, et qu’il voit mieux de côté que de face : cependant, comme je viens de le dire, on ne s’aperçoit pas par le résultat de ses actions qu’il voit plus mal que les autres oiseaux. Il est vrai qu’il ne s’élève pas à beaucoup près à la hauteur de l’aigle, qu’il n’a pas non plus le vol aussi rapide, qu’il ne vise ni ne poursuit sa proie d’aussi loin ; ainsi il est probable qu’il n’a pas la vue aussi nette ni aussi perçante que les aigles; mais il est sûr en même temps qu’il ne l’a pas , comme les chouettes, offusquée pendant le jour, puisqu’il cherche et ravit sa proie aussi bien le jour que la nuit 1, et principalement le matin et le soir. D’ailleurs, en comparant cette conformation de l’œil de l’orfraie avec celle des yeux de la chouette ou des autres oiseaux de nuit, on verra qu’elle n’est pas la même, et que les résultats doivent en être différons. Ces oiseaux ne voient mal ou point du tout pendant le jour que parce que leurs yeux sont trop sensibles , et qu’il ne leur faut qu’une très-petite quantité de lumière pour bien voir : leur pupille est parfaitement ouverte et n’a pas la membrane ou petit taie qui se trouve dans l’œil de l’orfraie. La pupille, dans tous les oiseaux de nuit, dans les chats et quelques autres quadrupèdes qui voient dans l’ obscurité , est ronde et d’un grand diamètre, lorsqu’elle ne reçoit l’impression que d’une lumière foible, comme celle du crépuscule; elle devient au contraire perpendiculairement Ion-

i. J’ai été informé, par des témoins oculaires , que l’orfraie prend du poisson pendant la nuit , et qu’alors on entend de fort loin le bruit qu’elle fait en s’abaissant sur les eaux. M. Salerne dit aussi que, quand l’orfraie s’abat sur un étang pour saisir sa proie , elle fait un bruit qui paroît terrible, surtout la nuit. ( Ornithologie , page 6. )

gue dans les chats, et Peste ronde en se rétrécissant concentriquement dans les oiseaux de nuit, dès que l’œil est frappé d’une forte lumière. Cette contraction prouve évidemment que ces animaux ne voient mal que parce qu’ils voient trop bien, puisqu’il ne leur faut qu’une très-petite quantité de lumière; au lieu que les autres ont besoin de tout l’éclat du jour, et voient d’autant mieux qu’il y a plus de lumière ; à plus forte raison l’orfraie, avec sa taie sur la pupille, auroit besoin de plus de lumière qu’aucun autre , s’il n’y avoit pas de compensation à ce défaut. Mais ce qui excuse entièrement Aristote d’avoir placé cet oiseau avec les^oiseaux de nuit, c’est qu’en effet il pêche et chasse la nuit comme le jour ; il voit plus mal que l’aigle à la grande lumière , il voit peut-être aussi plus mal que la chouette dans l’obscurité; mais il tire plus de parti, plus de produit que l’un ou l’autre , de cette conformation singulière de ses yeux , qui n’appartient qu’à lui , et qui est aussi différente de celle des yeux des oiseaux de nuit que des oiseaux de jour.

Autant j’ai trouvé de vérité dans la plupart des faits rapportés par Aristote dans son Histoire des Animaux, autant il m’a paru d’erreurs de fait dans son traité De Mirabilibus ; souvent même on y trouve énoncés des faite absolument contraires à ceux qu’il rapporte dans ses autres ouvrages ; en sorte que je suis porté à croire que ce traité De Mirabilibus n’est point de ce philosophe, et qu’on ne 1e lui auroit pas attribué si l’on se fût donné la peine d’en comparer les opinions et surtout les faits avec ceux de son Histoire des Animaux. Pline, dont le fond de l’ouvrage sur l’histoire naturelle est en entier tiré d’Aristote, n’a donné tant de faits équivoques ou faux que parce qu’il les a indifféremment puisés dans les différens traités attribués à Aristote, et qu’il a réuni les opinions des auteurs subséquens, la plupart fondées sur des préjugés populaires. Nous pouvons en donner un exemple sans sortir du sujet que nous traitons. L’on voit qu’Aristole désigne et spécifie parfaitement l’espèce de Yhaliœtus ou balbuzard dans son Histoire des Animaux , puisqu’il en fait la cinquième espèce de ses aigles, à laquelle il donne des caractères très -distinctifs : et l’on trouve en même temps dans le traité De Mirabilibus que Yhaliœtus n’est d’aucune espèce, ou plutôt ne fait pas une espèce; et Pline, amplifiant cette opinion , dit non seulement que les balbuzards (haliœti) n’ont point d’espèce,

OISEAUX DE PROIE

et qu’ils proviennent des mélanges des aigles de différentes espèces, mais encore que ce qui naît des balbuzards ne sont point de petits balbuzards, mais des orfraies, desquelles orfraies naissent , dit-il , de petits 'vautours, lesquels, ajoute-t-il encore, produisent de grands vautours qui n’ont plus de faculté d’engendrer. Que de faits incroyables sont compris dans ce passage ! que de choses absurdes et contre toute analogie ! car en étendant, autant qu’il est permis ou possible, les limites des variations de la nature , et en donnant à ce passage l’explication la moins défavorable, supposons pour un instant que les balbuzards ne soient en effet que des métis provenant de l’union de deux différentes espèces d’aigles; ils seront féconds comme le sont les métis de quelques autres oiseaux, et produiront entre eux des seconds métis, qui pourront remonter à l’espèce de l’orfraie si le premier mélange a été de l’orfraie avec un autre aigle. Jusque là les lois de la nature ne se trouvent pas entièrement violées : mais dire ensuite que de ces balbuzards devenus orfraies il provient de petits vautours qui eu produisent de grands, lesquels ne peuvent plus rien produire, c’est ajouter trois faits absolument incroyables à deux qui sont déjà difficiles à croire; et, quoiqu’il y ait dans Pline bien des choses écrites légèrement, je ne puis me persuader qu’il soit l’auteur de ces trois assertions, et j’aime mieux croire que la fin de ce passage a été entièrement altérée. Quoi qu’il en soit, il est très-certain que les orfraies n’ont jamais produit de petits vautours, ni ces petits vautours bâtards d’autres grands vautours mulets qui ne produisent plus rien. Chaque espèce , chaque race de vautours engendre son semblable : il en est de même de chaque espèce d’aigle , et encore de même du balbuzard et de l’orfraie; et les espèces intermédiaires , qui peuvent avoir été produites par le mélange des aigles entre eux , ont formé des races constantes qui se soutiennent et se perpétuent comme les autres par la génération. Nous sommes particulièrement assurés que le mâle balbuzard produit avec sa femelle des petits semblables à lui, et que si les balbuzards produisent des orfraies, ce ne peut être par eux-mêmes, mais par leur mélange avec l’orfraie : il en seroit de l’union du balbuzard mâle avec l’orfraie femelle comme de celle du bouc avec la brebis; il en résulte un agneau , parce que la brebis domine dans la génération; et il résulteroit de l’autre mélange une orfraie, parce qu’en général ce sont

les femelles qui dominent, et que, d’ordinaire, les métis ou les mulets féconds remontent à l’espèce de la mère, et que même les vrais mulets, c’est-à-dire les métis inféconds, représentent plus l'espèce de la femelle que celle du mâle, (le qui rend croyable cette possibilité du mélange et du produit du balbuzard et de l’orfraie , c’est la conformité des appétits, du naturel, et même de la figure de ces oiseaux; car, quoiqu’ils diffèrent beaucoup par la grandeur, l’orfraie étant de près d’une moitié plus grosse que le balbuzard , ils se ressemblent assez par les proportions, ayant tous les deux les ailes et les jambes courtes en comparaison de la longueur du corps, le bas des jambes et les pieds dénués de plumes : tous deux ont le vol moins élevé, moins rapide que les aigles; tous deux pèchent beaucoup plus qu’ils ne chassent, et ne se tiennent que dans les lieux voisins des étangs et des eaux abondantes en poissons; tous deux sont assez communs en France et dans les autres pays tempérés; mais, à la vérité, l’orfraie, comme plus grande, ne pond que deux œufs, et le balbuzard en produit quatre; celui-ci a la peau qui recouvre la base du bec, et les pieds, ordinairement bleus, au lieu que, dans l’orfraie, celte peau de la base du bec et les écailles du bas des jambes et des pieds sont ordinairement d’un jaune vif et foncé. Il y a aussi quelque diversité dans la distribution des couleurs sur, le plumage ; mais toutes ces petites différences n’empèchent pas que ces oiseaux ne soient d’espèces assez voisines pour pouvoir se mêler; et des raisons d’analogie me persuadent que le mélange est fécond, et que le balbuzard mâle produit, avec l’orfraie femelle , des orfraies ; mais que la femelle balbuzard , avec l’orfraie mâle, produit des balbuzards, et (pie ces bâtards, soit orfraies, soit balbuzards, tenant presque tout de la nature de leurs mères, ne conservent que quelques caractères de celle de leurs pères, par lesquels caractères ils diffèrent des orfraies ou balbuzards légitimes. Par exemple, on trouve quelquefois des balbuzards a pieds jaunes, et des orfraies à pieds bleus, quoique communément le balbuzard les ail bleus, et l’orfraie les ait jaunes; cette variation de couleur peut provenir du mélange de ces deux espèces. De même on trouve des balbuzards, tels que celui qu’ont décrit MM. de l’Académie, qui sont beaucoup plus grands et plus gros que les autres; et en même temps on voit des orfraies beaucoup moins grandes que les autres, et dont la petitesse ne peut être altri-

L’ORFRAIE

buée ni au sexe ni à l’âge, et ne peut dès lors provenir tpie du mélange d’une plus petite espèce, c’est-à-dire du balbuzard avec l’orfraie.

Comme cet oiseau est des plus grands, que par cette raison il produit peu, qu’il ne pond que deux œufs une fois par an , et que souvent il n’élève qu’un petit, l’espèce n’en est nombreuse nulle part; mais elle est assez répandue : on la trouve presque partout en Europe, et il paroît même qu’elle est commune aux deux continens, et que ces oiseaux fréquentent les lacs de l’Amérique septentrionale r.

i. il me paroît que c’est à l’orfraie qu’il faut

rapporter le passage suivant. « Il y a encore quan- « tité d’aigles qu’ils appellent en leur langue sortie claqua; elles font ordinairement leurs nids sur le « bord des eaux ou de quelque autre précipice, tout «au dessus des plus hauts arbres ou rochers , de « sorte qu’elles sont fort difficiles à avoir : nous «en dénichâmes néanmoins plusieurs nids; mais « nous n’y trouvâmes pas plus d’un ou deux ai- « glons. J’en pensois nourrir quelques uns lors- « que nous étions sur le chemin des Hurons à Qué- « bec : mais tant pour être trop lourds à porter , « que pour ne pouvoir fournir au poisson qu’il « leur falloir, n’ayant autre chose à leur donner, « nous en fîmes chaudière : et nous les trouvâmes « fort bons, car ils étoient encore jeunes et tendres.» ( F ojage au pajs des Iiurons , par Sagar Théodat, page 297.)

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