‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 134 sur 361 · LA PERDRIX GRISE · texte numérisé non relu

LA PERDRIX GRISE

rets, et l’on dit même assez communément qu’elles lie passent jamais la nuit dans les buissons ni dans les vignes : cependant on a trouvé un nid de perdrix dans un buisson au pied d’une vigne. Elles commencent à s’apparier dès la fin de l’iiiver après les grandes gelées , c’est-à-dire que chaque mâle cherche alors à s’assortir avec une femelle : mais ce nouvel arrangement ne se fait pas sans qu’il y ait entre les mâles, et quelquefois entre les femelles, des combats fort vifs. Faire la guerre et l’amour ne sont presque qu’une même chose pour la plupart des animaux , et surtout pour ceux en qui l’amour est un besoin aussi pressant qu’il l’est pour la perdrix : aussi les femelles de cette espèce pondent-elles sans avoir eu de commerce avec le mâle , comme les poules ordinaires. Lorsque les perdrix sont une fois appariées, elles ne se quittent plus, et vivent dans une union et une fidélité à toute épreuve. Quelquefois, lorsqu’après la pariade il survient des froids un peu vifs, toutes ces paires se réunissent et se reforment en compagnie.

Les perdrix grises ne s’accouplent guère , du moins en Fiance, que sur la fin de mars, plus d’un mois après qu’elles ont commencé de s’apparier, et elles ne se mettent à pondre que dans le mois de mai et même de juin, lorsque l’hiver a été long. En général, elles font leurs nids sans beaucoup de soins et d’apprêts; un peu d’herbe et de paille grossièrement arrangées dans le pas d’un bœuf ou d’un cheval , quelquefois même celle qui s’y trouve naturellement, il ne leur en faut pas davantage : cependant on a remarqué que les femelles un peu âgées et déjà instruites par l’expérience des pontes précédentes apportoient plus de précaution que les toutes jeunes , soit pour garantir le nid des eaux qui pourroient le submerger, soit pour le mettre en sûreté contre leurs ennemis , en choisissant un endroit un peu élevé et défendu naturellement par des broussailles. Elles pondent ordinairement dequinze à vingt œufs , et quelquefois jusqu’à vingtcinq ; mais les couvées des toutes jeunes et celles des vieilles sont beaucoup moins nombreuses, ainsi que les secondes couvées que des perdrix de bon âge recommencent lorsque la première n’a pas réussi , et qu’on appelle en certains pays des recoq uées. Ces œufs sont à peu près de la couleur de ceux de pigeon : Pline dit qu’ils sont blancs. La durée de l’incubation est d’environ trois semaines , un peu plus, un peu moins, suivant les degrés de chaleur.

La femelle se charge seule de couver , et

pendant ce temps elle éprouve une mue considérable, car presque toutes les plumes du ventre lui tombent : elle couve avec beaucoup d’assiduité, et ou prétend qu’elle ne quitte jamais ses œufs sans les couvrir de feuilles. Le mâle se tient ordinairement à portée du nid , attentif à sa femelle , et toujours prêt à l’accompagner lorsqu’elle se lève pour aller chercher la nourriture ; et son attachement est si fidèle et si pur , qu’il préfère ces devoirs pénibles à des plaisirs faciles que lui annoncent les cris répétés des autres perdrix , auxquels il répond quelquefois , mais qui ne lui font jamais abandonner sa femelle pour suivre l’étrangère. Au bout du temps marqué , lorsque la saison est favorable et que la couvée va bien , les petits percent leur coque assez facilement , courent au moment même qu’ils éclosent, et souvent emportent avec eux une partie de leur co quille ; mais il arrive aussi quelquefois qu’ils ne peuvent forcer leur prison , et qu’ils meurent à la peine : dans ce cas , on trouve les plumes du jeune oiseau collées contre les parois intérieures de l’œuf; et cela doit arriver nécessairement , toutes les fois que l’œuf a éprouvé une chaleur trop forte. Pour remédier à cet inconvénient, on met les œufs dans l’eau pendant cinq ou six minutes ; l’œuf pompe à travers sa coquille les parties les plus ténues de l’eau; et l’effet de cette humidité est de disposer les plumes qui sont collées à la coquille à s’en détacher plus facilement : peut-être aussi que cette espèce de bain rafraîchit le jeune oiseau , et lui donne assez de force pour briser sa coquille avec le bec. li en est de même des pigeons, et probablement de plusieurs oiseaux utiles dont on pourra sauver un grand nombre par le procédé que je viens d’indiquer, ou par quelque autre procédé analogue.

Le mâle , qui n’a point pris de part au soin de couver les œufs , partage avec la mère celui d’élever les petits ; ils les mènent en commun, les appellent sans cesse, leur montrent la nourriture qui leur convient, et leur apprennent à se la procurer en grattant la terre avec leurs ongles. Il n’est pas rare de les trouver accroupis l’un auprès de l’autre , et couvrant de leurs ailes leurs poussins , dont les têtes sortent de tous côtés avec des yeux fort vifs ; dans ce cas , le père et la mère se déterminent difficilement à partir , et un chasseur qui aime la conservation du gibier se détermine encore plus difficilement à les troubler dans une fonction si intéressante : mais enfin si un chien s’emporte, et qu’il les approche de trop près,

la perdrix grise.

c’esl loujours le mâle qui part le premier, en poussant des cris particuliers, réservés pour cette seule circonstance : il ne manque guère de se poser à trente ou quarante pas; et on en a vu plusieurs lois revenir sur le chien en battant des ailes: tant l’amour paternel inspire de courage aux animaux les plus timides ! Mais quelquefois il inspire encore à ceux-ci une sorte de prudence et des moyens combinés pour sauver leur couvée : on a vu le mâle , après s’ètre présenté, prendre la fuite, mais fuir pesamment et en (rainant l’aile, comme pour attirer l’ennemi par l’espérance d’une proie facile , et fuyant toujours assez pour n’ètre point pris, mais assez pour décourager le chasseur; il I écarte de plus en plus de la couvée : d’autre coté, la femelle , qui part un instant après le mâle, s’éloigne beaucoup plus et toujours dans une autre direction; à peine s’est-elle abattue, qu’elle revient sur-le-champ en courant le long des sillons , et s’approche de ses petits, qui sont blottis, chacun de son côté, dans les herbes et dans les feuilles; elle les rassemble promptement ; et, avant que le chien qui s’est emporté après le mâle ait eu le temps de revenir , elle les a déjà emmenés fort loin , sans (pie le chasseur ait entendu le moindre bruit. C’est une remarque assez généralement vraie parmi les animaux, que l'ardeur qu’ils éprouvent pour l’acte de la génération est la mesure des soins qu’ils prennent pour le produit de cet acte : tout est conséquent dans la nature, et la perdrix en est un exemple; car il y a peu d’oiseaux aussi lascifs , comme il en est peu qui soignent leurs petits avec une vigilance plus assidue et plus courageuse. Cet amour de la couvée dégénère quelquefois en fureur contre les couvées étrangères , que la mère poursuit souvent et maltraite à grands coups de bec.

Les perdreaux ont les pieds jaunes en naissant; cette couleur s’éclaircit ensuite et devient blanchâtre, puis elle brunit, et enfin devient tout-à-fait noire dans les perdrix de trois ou quatre ans. C’est un moyeu de connoître loujours leur âge; on le commit encore à la forme de la dernière plume de l’aile, laquelle est pointue après la première mue, et qui, l’année suivante, est entièrement arrondie.

La première nourriture des perdreaux ce sont les œufs de fourmis , les petits insectes qu’ils trouvent sur la terré, et les herbes; ceux qu’on nourrit dans les maisons refusent la graine assez long-temps, et il y a apparence que c’est leur dernière nourri-

ture : à tout âge ils préfèrent la laitue, la chicorée , le mouron , le laiteron , le séneçon, et même la pointe des blés verts; des le mois de novembre on leur en trouve le jabot rempli , et pendant 1 hiver ils savent bien l’aller chercher sous la neige ; lorsqu’elle est endurcie par la gelée, ils sont réduits à aller auprès des fontaines chaudes qui ne sont point glacées, et a vivre des herbes qui croissent sur leurs bords, et qui leur sont très-contraires : en été, on ne les voit pas boire.

Ce n’est qu’après trois mois passés que les jeunes perdreaux poussent le rouge; car les perdrix grises ont aussi du rouge à coté des tempes entre l’œil et l’oreille , et le moment où ce rouge commence à paroitre est un temps de crise pour ces oiseaux, comme pour tous les autres qui sont dans le même cas : cette crise annonce làge adulte. Avant ce temps, ils sont délicats, ont peu d’ailes, et craignent beaucoup l’humidité : mais , après qu’il est passé, ils deviennent robustes, commencent à avoir de l’aile, à partir tous ensemble, à ne se plus quitter; et si on est parvenu à disperser la compagnie, ils savent se réunir malgré toutes les précautions du chasseur.

C’est en se rappelant qu’ils se réunissent. Tout le monde connoit le chant des perdrix, qui est fort peu agréable : c’est moins un chant ou un ramage qu’un cri aigre imitant assez bien le bruit dune scie, et ce n’est pas sans intention que les mythologistes ont métamorphosé en perdrix l’inventeur de cet instrument. Le chant du mâle ne diffère de celui de la femelle qu’en ce qu’il est plus fort et plus traînant; le mâle se distingue encore de la femelle par un éperon obtus qu’il a à chaque pied , et par une marque noire, en forme de fer à cheval, qu’il a sous le ventre , et que la femelle n’a pas.

Dans cette espèce comme dans beaucoup d’autres, il naît plus de mâles que de femelles 1 , et il importe pour la réussite des couvées de détruire les mâles surnuméraires, qui ne font que troubler les paires assorties et nuire à la propagation. La manière la plus usitée de les prendre, c’est de les faire rappeler au temps de la pariade par une femelle à qui, dans cette circonstance, on donne le nom de chanterelle : la meilleure pour cet usage est celle qui a été prise vieille; les mâles accourent à sa voix et se livrent aux chasseurs , en donnant dans les

i. Cela va à environ un tiers de plus, selon M. Leroy.

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