‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 232 sur 361 · LE PIQUE-BOEUF · texte numérisé non relu

LE PIQUE-BOEUF

M. llrisson est le premier qui ait décrit et fait eonuoître ce petit oiseau , envoyé du Sénégal par M. Adanson. Il a environ quatorze pouces de vol , et n’est guère plus gros qu’une alouette huppée. Son plumage n’a rien de distingué : en général , le gris brun domine sur la partie supérieure du corps, et le gris jaunâtre sur la partie inférieure. Le bec n’est pas d’une couleur constante; dans quelques individus il est tout brun ; dans d’autres, rouge à la pointe et jaune à la base ; dans tous il est de forme presque quadrangulaire , et ses deux pièces sont renflées par le bout en sens contraire. La queue est étagée, et on y remarque une

petite singularité, c’est que les douze pennes dont elle est composée sont toutes fort pointues. Enfin, pour ne rien oublier de ce que la figure ne peut dire aux yeux, la première phalange du doigt extérieur est étroitement unie avec celle du doigt du milieu.

Cet oiseau est très-ft’iand de certains vers ou larves d’insectes qui éclosent sous l’épiderme des bœufs, et y vivent jusqu’à leur métamorphose : il a l’habitude de se poser sur le dos de ces animaux et de leur entamer le cuir à coups de bec, pour en tirer ces vers ; c’est de là que lui vient son nom de pujue-bœuf.

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L’ÉTOURNEAU1

le est i>eu d’oiseaux aussi généralement connus que celui-ci , surtout dans nos climats tempérés ; car outre qu’il passe toute l’année dans le canton qui l’a vu naître ,

x. En latin, sturnus, stumellus ; en italien, sturiio, s t onia , stornello ; en espagnol , estornino ; en allemand , slaar, slaer, stoer, starn , rinder-star (parce qu’ils suivent les troupeaux de bœufs) , spreche , sp relie ; eu anglois , s tare , star/l, starling , sterlynç.

Polydore Virgile prétend que cet oiseau , appelé sterling en anglois , a donné son nom à la livre numéraire angloise, dite sterling. Il auroit pu faire venir tout aussi naturellement du mot franfois

sans jamais voyager au loin 2, la facilité qu’on trouve à le priver et à lui. donner une sorte d’éducation, fait qu’on en nourrit beaucoup en cage , et qu’on est dans le cas

étourneau notre livre tournois : mais il est constant que ce mot tournois est formé du mot Tours, nom d’une ville de France , et il est probable que le mot sterling est formé du nom d’une ville d’Écosse , appelée Sterling.

2. Il paroit que dans des climats plus froids , tels que la Suède et la Suisse , ils sont moins sédentaires et deviennent oiseaux de passage.

L’ETOURiN EAL .

de les voir souvent et de iort près; eu sorte qu’on a des occasions sans nombre d’observer leurs habitudes et d’étudier leurs mœurs, dans l’étal de domesticité comme dans l’état de nature.

Les merles sont de tous les oiseaux ceux avec qui l’étourneau, n° 75, a le plus de rapport ; les jeunes de l’une et l’autre espèce se ressemblent même si parfaitement, qu’on a peine «à les distinguer Mais lorsqu’avec le temps ils ont pris chacun leur forme décidée, leurs traits caractéristiques, on reconnoît que l’étourneau diffère du merle par ies mouchetures et les reflets de son plumage, par la conformation de son bec plus obtus, plus plat et sans échancrure vers la pointe 1 2, par celle de sa tête aussi plus aplatie, etc. Mais une autre différence fort remarquable, et qui tient à une cause plus profonde, c’est que l’espèce de l’étourneau est une espèce isolée dans notre Europe, au lieu que les espèces des merles y paroissenl fort multipliées.

Les uns et les autres se ressemblent encore, en ce qu’ils ne changent point de domicile pendant l’hiver : seulement ils choisissent, dans le canton où ils sont établis, les endroits les mieux exposés3 et qui sont le plus à portée des fontaines chaudes; mais avec cette différence que les merles vivent alors solitairement, ou plutôt qu'ils continuent de vivre seuls, ou presque seuls, comme ils font le reste de l’année ; au lieu que les étourneaux n’ont pas plus tôt fini leur couvée, qu’ils se rassemblent en troupes très-nombreuses : ces troupes ont une manière de voler qui leur est propre, et semble soumise à une tactique uniforme et régulière, telle ([ue seroil celle d’une troupe disciplinée, obéissant avec précision à la voix d’un seul chef. C’est à la \oix de l’instinct que les étourneaux obéissent, et leur instinct les porte à se rapprocher toujours du centre du peloton, tandis que la rapidité de leur vol les emporte sans cesse au delà ; en sorte que cette multitude d’oiseaux , ainsi

1. Cette ressemblance entre les jeunes merles et les jeunes étourneaux est telle , que j’ai vu un procès véritable, une instance juridique, entre deux particuliers , dont l’un réclamoit un étourneau ou sansonnet qu’il prétendoit avoir mis en pension chez l’autre pour lui apprendre à parler, siffler, chanter, etc. , et l’autre représentoit un merle fort bien élevé, et réclamoit son salaire, prétendant en effet n’avoir reçu qu’un merle.

2. M. Barrère dit que l’étourneau a le bec quadrangulaire. 11 conviendra au moins que les angles en sont fort arrondis.

3. C’est apparemment ce qui a fait dire à Aristote que l’étourneau se tient caché pendant Hiiver.

réunis par une tendance commune vers le même point, allant et venant sans cesse, circulant et se croisant en tous sens, forme une espèce de tourbillon fort agité, dont la masse entière, sans suivre de direction bien certaine, paroît avoir un mouvement général de révolution sur elle-même, résultant des mouvemens particuliers de circulation propres à chacune de ses parties, et dans lequel le centre tendant perpétuellement à se développer, mais sans cesse pressé, repoussé par l’effort contraire des lignes environnantes qui pèsent sur lui, est constamment plus serré qu’aucune de ces lignes , lesquelles le sont elles-mêmes d’autant plus qu’elles sont plus voisines du centre.

Cette manière de voler a ses avantages et ses incoiivéniens. Elle a ses avantages contre les entreprises de l’oiseau de proie qui , se trouvant embarrassé par le nombre de ces foibles adversaires, inquiété par leur battement d’ailes, étourdi par leurs cris, déconcerté par leur ordre de bataille, enfin ne se jugeant pas assez fort pour enfoncer des lignes si serrées, que la peur concentre encore de plus en plus, se voit contraint fort souvent d’abandonner une si riche proie sans avoir pu s’en approprier la moindre partie.

Mais, d’autre côté, un inconvénient de cette façon de voler des étourneaux c’est la facilité qu’elle offre aux oiseleurs d’en prendre un grand nombre à la fois , en lâchant a la rencontre d’une de ces volées un ou deux oiseaux de la même espèce, ayant à chaque patte une ficelle engluée : ceux-ci ne manquent pas de se mêler dans la troupe, et, au moyen de leurs allées et venues perpétuelles, d’en embarrasser un grand nombre dans la ficelle perfide, et de tomber bientôt avec eux aux pieds de l’oiseleur.

C’est surtout le soir que les étourneaux se réunissent en grand nombre, comme pour se mettre en force et se garantir des dangers de la nuit ; ils la passent ordinairement tout entière, ainsi rassemblés, dans les roseaux, où ils se jettent vers la fin du jour avec grand fracas. Ils jasent beaucoup le soir et le malin avant de se séparer, mais beaucoup moins le reste de la journée, et point du tout pendant la nuit.

Les étourneaux sont tellement nés pour la société , qu’ils 11e vont pas seulement de compagnie avec ceux de leur espèce , mais avec des espèces différentes. Quelquefois au printemps et en automne, c’est-à-dire avant et après la saison des couvées, on les voit se mêler et vivre avec les corneilles ei le»

L’ETOURNEAU.

choucas , comme aussi avec les liîornes et les mauvis, et même avec les pigeons.

Le temps des amours commence pour eux sur la fin de mars ; c’est alors cpie chaque paire s’assortit : mais ici comme ailleurs ces unions i dont es sont préparées par la guerre, et décidées par la force. Les femelles n’ont pas le droit de faire un choix; les mâles, peut-être plus nombreux et toujours plus pressés, surtout au commencement, se les disputent à coups de bec , et elles appartiennent au vainqueur. Leurs amours sont presque aussi bruyans que leurs combats ; on les entend alors gazouiller continuellement ; chanter et jouir, c’est toute, leur occupation ; et leur ramage est même si vif, qu’ils semblent ne pas connoître la langueur des intervalles.

Après qu’ils ont satisfait au plus pressant des besoins, ils songent à pourvoir à ceux de la future couvée, sans cependant y prendre beaucoup de peine; car souvent ils s’emparent d’un nid de pivert, comme le pivert s’empare quelquefois du leur ; lorsqu’ils veulent le construire eux-mêmes, toute la façon consiste à amasser quelques feuilles sèches, quelque - brins d’herbe et de mousse, au fond d’un tr ou d'arbre on de muraille. C’est sur ce matelas fait sans art que la femelle dépose cinq ou six œufs d’un cendré verdâtre, et qu’elle les couve l’espace de dix-huit à vingt jours : quelquefois elle fait sa ponte dans les colombiers, au dessus des entablemens des maisons , et même dans des trous de rochers sur les côtes de la mer, comme on le voit dans l’ile de Wight et ailleurs. On m’a quelquefois apporté dans le mois de mai de prétendus nids d’étourneaux qu’on avoit trouvés, disoit-on , sur des arbres; mais, comme deux de ces nids entre autres ressembloient tout-à fait à des nids de grives, j’ai soupçonné quelque supercherie de la part de ceux qui me les avoient apportés ; à moins qu’on ne veuille imputer la supercherie aux étourneaux euxmêmes, et supposer qu’ils s’emparent quelquefois des nids de grives et d’autres oiseaux, comme nous avons vu qu’ils s’emparoient souvent des trous de piverts. Je ne nie pas cependant que, dans certaines circonstances, ces oiseaux ne fassent leurs nids eux-mêmes ; un habile observateur m’ayant assuré avoir vu plusieurs de ces nids sur le même arbre. Quoi qu’il en soit, les jeunes étourneaux restent fort long-temps sous la mère ; et, par celte raison, je douterois que cette espèce fît jusqu’à trois couvées par an , comme l’assurent quelques auteurs, si ce

n’est dans les pays chauds, où l’incubation, l’éducation et toutes les périodes du développement animal, sont abrégées eo raison du degré de chaleur.

En général, les plumes des étourneaux sont longues et étroites, comme dit Reion; leur couleur est, dans le premier âge, un brun noirâtre , uniforme , sans mouchetures comme sans reflets. Les mouchetures ne commencent à paroître qu’après la première mue , d’abord sur la partie inférieure du corps, vers la fin de juillet; puis sur la tête,

- et enfin sur la partie supérieure du corps , aux environs du 20 août. Je parle toujours des jeunes étourneaux qui étoient éclos au commencement de mai.

J’ai observé que , dans cette première mue, les plumes qui environnent la base du bec tombèrent presque toutes à la fois , en sorte que cette partie fut chauve pendant le mois de juillet, comme elle l’est habituellement dans la frayonne pendant toute l’année. Je remarquai aussi que le bec étoit presque tout jaune le i5 de mai : cette couleur se changea bientôt en couleur de corne, et Reion assure qu'avec le temps elle devient orangée.

Dans les mâles, les yeux sont plus bruns ou d’un brun plus uniforme, les mouchetures du plumage plus tranchées, plus jaunâtres, et la coul ur rembrunie des plumes qui n’ont point de mouchetures, est égayée par des reflets plus vifs, qui varient entre le pourpre et le vert foncé. Outre cela, le mâle est plus gros ; il pèse environ trois onces et demie. M. Salerne ajoute une autre différence entre les deux sexes ; c’est que la langue est pointue dans le mâle et fourchue dans la femelle. U semble en effet queM. Linnæus ait vu cette partie pointue en certains individus, et fourchue en d’autres; pour moi , je l’ai vue fourchue dans les sujets que j’ai eu occasion d’observer.

Les étourneaux vivent de limaces, de vermisseaux, de scarabées, surtout de ces jolis scarabées d’un beau vert bronzé luisant, avec des reflets rougeâtres, qu’on trouve au mois de juin sur les fleurs et principalement sur les roses ; ils se nourrissent aussi de blé, de sarrasin, de mil, de panis, de chènevis, de graine de sureau, d’olives, de cerises, de raisins, etc. On prétend que cette dernière nourriture est celle qui co-rige le mieux l’amertume naturelle de leur chair r, et que

1. Voyez Schwenckfeld , M. Salerne, etc Cardan dit que, pour bonifier la chair des étourneaux , il ne s’agit que de leur couper la tète sitôt qu’ils sont tués; Albin, qu’i! faut leur enlever la peau ; d’au-

L’ÉTOURNEAU

les cerises sont celle pour laquelle ils montrent un appétit de préférence : aussi s’en sert-on comme d’un appui infaillible pour les attirer dans de^ nasses d’osier que l’on tend parmi les roseaux où ils ont coutume de se retirer tous les soirs, et l’on en prend de cette manière jusqu’à cent dans une seule nuit ; mais celle chasse n’a plus lieu lorsque la saison des cerises est passée.

Ils suivent volontiers les bœufs et autre gros bétail paissant dans les prairies, attirés, dit-on, par les insectes qui voltigent autour d’eux , ou peut-être par ceux qui fourmillent dans leur fiente, et en général dans toutes les prairies. C'est de cette habitude que leur est venu le nom allemand rinderstaren. Ou les accuse encore de se nourrir de la chair des cadavres exposés sur les fourches patibulaires ; mais ils n’y vont apparemment que parce qu’ils y trouvent des insectes. Pour moi, j’ai fait élever de ces oiseaux, et j’ai remarqué que, lorsqu’on leur présentoit de petits morceaux de viande crue , ils se jetoient dessus avec avidité et les mangeoient de même : si c’étoit un calice d’œillet, contenant de la graine formée, ils ne le saisissoient pas sous leurs pieds, comme font les geais, pour l’éplucher avec le bec; mais, le tenant dans le bec, ils lesecouoient souvent et le frappoient à plusieurs reprises contre les bâtons ou le fond de la cage, jusqu’à ce que le calice s’ouvrît et laissât paroitre et sortir la graine. J’ai aussi remarqué qu’ils buvoienl à peu près comme les gallinacés, et qu’ils prenoient grand plaisir à se baigner. Selon toute apparence, l’un de ceux que je faisois élever est mort de refroidissement , pour s’èlre trop baigné pendant l’hiver.

Ces oiseaux vivent sept ou huit ans , et même plus, dans l’état de domesticité. Les sauvages ne se prennent point à la pipée, parce qu’ils n’accourent point à l’appeau, c’est-à-dire au cri de la chouette. Mais, outre la ressource des ficelles engluées et des nasses dont j’ai parlé plus haut , on a trouvé le moyen d’en prendre des couvées entières à la fois, en attachant aux murailles et sur les arbres où ils ont coutume de nicher des pots de terre cuite, d’une forme commode, et que ces oiseaux préfèrent souvent aux trous d’arbre et de muraille pour y faire leur ponte. On en prend aussi beaucoup au lacet

très , que tes étourneaux de montagne valent mieux que les autres : mais tout cela doit s’entendre des jeunes ; car, malgré les montagnes et les précautions, la chair des vieux sera toujours sèche, amère, et un très-mauvais manger.

et à la panlière. En quelques endroits de l’Ilalie, on se sert de bcleltes apprivoisées pour les tirer de leurs nids, on plutôt de leurs trous; car le grand art de l’homme est de se sert ir d’une espèce esclave pour étendre son empire sur les autres.

Les étourneaux oui une paupière interne, les narines à demi recouvertes par une membrane , les pieds d’un brun rougeâtre 1 , le doigt extérieur uni à celui du milieu jusqu’à la première phalange, l’ongle postérieur plus fort qu’aucun autre; le gésier peu charnu, précédé d’une dilatation de l’œsophage, et contenant quelquefois de petites pierres dans sa cavité; le tube intestinal long de vingt pouces d’un orifice à l’autre; la vésicule du fiel à l’ordinaire; les cæcum fort petits, et plus près de l’anus qu’ils ne le sont ordinairement dans les oiseaux.

En disséquant un jeune étourneau de ceux qui avoient été élevés chez moi , j’ai remarqué que les matières contenues dans le gésier et dans les intestins étoient absolument noires, quoique cet oiseau eut été nourri uniquement avec de la mie de pain et du lait. Cela suppose une grande abondance de bile noire, et rend en même temps raison de l’amertume de la chair de ces oiseaux, et de l’usage qu’on a fait de leurs excrémeus dans les cosmétiques.

Un étourneau peut apprendre à parler indifféremment françois , allemand , latin , grec, etc. , et à prononcer de suite des phrases un peu longues : son gosier souple se prête à toutes les inflexions, à tous les accens. U articule franchement la lettre r, et soutient très-bien son nom de sansonnet , ou plutôt de chansonnet , par la douceur de son ramage acquis, beaucoup plus agréable que son ramage naturel.

Cet oiseau est fort répandu dans l’ancien continent : on le trouve en Suède , en Allemagne , en France, en Italie, dans lîle de Malle, au cap de Bonne-Espérance , et partout, à peu près le même : au lieu que les oiseaux d’Amérique , auxquels on a donné le nom d 'étourneaux , forment des espèces assez multipliées, comme nous le verrons bientôt.

Variétés de l’ Étourneau.

Quoique l’empreinte du moule primitif ait été assez ferme dans l’espèce de notre

i. Je ne sais pourquoi Willughby a dit: Tibiœ ad articulos usque ptumosœ. Je n'ai rien vu de pareil dans tous les étourneaux qui m’ont passé sous tes Veux.

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