Voyage de Desmarchais , tome III , pages 3ar et
LE CONDOR. 5 r
et laisse tomber à terre pour le tuer, et se repaître ensuite de sa chair. » Il n’est pas nécessaire de faire sur cela des réflexions critiques; il suffit d’y opposer des faits plus vrais, tels que ceux qui viennent de précéder et ceux qui vont suivre. Il me paroit que l’oiseau presque grand comme une autruche, dont il est parlé dans l’ Histoire des navigations aux terres australes, ouvrage que M. le président de Brosses a rédigé avec autant de discernement que de soin, doit être le même que le condor des Américains et le roc des Orientaux : de même il me paroît que l’oiseau de proie des environs de Tarnasar, ville des Indes orientales, qui est bien plus grand que l’aigle, et dont le bec sert à faire une poignée d’épée , est encore le condor, ainsi que le vautour du Sénégal T, qui ravit et enlève des enfans ; que l’oiseau sauvage de Laponie , gros et grand comme un mouton , dont parlent Regnard et La Martinière , et dont Olaüs Magnus a fait graver le nid , pourroit bien être encore le même. Mais , sans aller prendre nos comparaisons si loin, à quelle autre espèce peut-on rapporter le laemmer geler des Allemands ? Ce vautour des agneaux ou des moutons, qui a souvent été vu en Allemagne et en Suisse en différeras temps, et qui est beaucoup plus grand que l’aigle, ne peut être que le condor. Gesner rapporte, d’après un auteur digue de foi (George Fabricius), les faits suivans. Des paysans d’entre Miesen et Brisa, villes d’Allemagne , perdant tous les jours quelques pièces de bétail qu’ils cherchoient vainement dans les forêts, aperçurent un très-grand nid posé sur trois chênes, construit de perches et de branches d’arbres, et si étendu, qu’un char pouvoit être à l’abri dessous ; ils trouvèrent dans ce nid trois jeunes oiseaux déjà si grands , que leurs ailes étendues avoient sept aunes d’envergure; leurs jambes étoient plus grosses que celles d’un lion , leurs ongles aussi grands et aussi gros que les doigts d’un homme. Il y avoit dans ce nid plusieurs peaux de veaux et de brebis. M. Yaîmont de Bomare et M. Salerne ont pensé , comme moi , que le laemmer geier des Alpes devoit être le condor du Pérou.
Il a, dit M. de Bomare, quatorze pieds de vol , et fait une guerre cruelle aux chèvres , aux brebis, aux chamois, aux lièvres et aux marmottes. M. Salerne rapporte aussi un fait très-positif à ce sujet, et qui est assez important pour le citer ici tout au long. «En 1719, M. Déradin, beau-père de M. Du Lac, tua à son château de Mylourdin, paroisse de Saint-Martin d’Abat , un oiseau qui pesoit dix-huit livres, et qui avoit dix-huit pieds de vol. Il voloit depuis quelques jours autour de l’étang; il fut percé de deux balles sous l’aile. Il avoit le dessus du corps bigarré de noir, de gris et de blanc , et le dessous du ventre rouge comme de l’écarlate , et ses plumes étoient frisées. On le mangea tant au château de Mylourdin qu’à Châteauneuf-sur-Loire. Il fut trouvé dur, et sa chair sentoit un peu le marécage. J’ai vu et examiné une des moindres plumes de ses ailes; elle est plus grosse que la plus grosse plume de cygne. Cet oiseau singulier sembleroit être le contur ou condor. » En effet, l’attribut de grandeur excessive doit être regardé comme un caractère décisif ; et, quoique le laemmer geier des Alpes diffère du condor du Pérou par les couleurs du plumage , on ne peut s’empêcher de les rapporter à la même espèce, du moins jusqu’à ce que l’on ait une description plus exacte de l’un et de l’autre.
Il paroît, par les indications des voyageurs, que le condor du Pérou a le plumage comme une pie, c’est-à-dire mêlé de blailc et de noir; et ce grand oiseau tué en France, au château de Mylourdin, lui ressemble donc, non seulement par la grandeur, puisqu’il avoit dix-huit pieds d’envergure et qu’il pesoit dix-huit livres, mais encore par les couleurs, étant aussi mêlé de noir et de blanc. On peut donc croire, avec toute apparence de raison, que cette espèce principale, et première dans les oiseaux, quoique très-peu nombreuse, est néanmoins répandue dans les deux continens , et que , pouvant se nourrir de toute espèce de proie, et n’ayant à craindre que les hommes , ces oiseaux fuient les lieux habités , et ne se trou vent que dans les grands déserts ou les hautes montagnes.