LE CONDOR
Si la faculté de voler est un attribut essentiel à l’oiseau , le condor doit être regardé comme le plus grand de tous L’autruche , le casoar, le dronle, dont les ailes et les plumes ne sont pas conformées pour le vol, et qui, par cette raison, ne peuvent quitter la terre , ne doivent pas lui être comparés ; ce sont, pour ainsi dire , des oiseaux imparfaits , des animaux terrestres , bipèdes , qui font une nuance mitoyenne entre les oiseaux et les quadrupèdes dans un sens, tandis que les roussettes , les rougettes et les chauvesouris, font une semblable nuance, mais en sens contraire , entre les quadrupèdes et les oiseaux. Le condor possède même à un plus haut degré que l’aigle toutes les qualités , toutes les puissances que la nature a départies aux espèces les plus parfaites de cette classe d’êtres ; il a jusqu’à dix-huit pieds de vol ou d’envergure , le corps , le bec et les serres, à proportion aussi grandes et aussi fortes , le courage égal à la force, etc. Nous
i. Par cette habitude des ailes déployées, il paroît encore que ces oiseaux sont du genre des vautours, qui tous tiennent leurs ailes étendues lorsqu’ils sont posés.
ne pouvons mieux faire, pour donner une idée juste de la forme et des proportions de son corps, que de rapporter ce qu’en dit le P. Feuillée, le seul de tous les naturalistes et voyageurs qui en ait donné une description détaillée. « Le condor est un oiseau de proie de la vallée d’Ylo au Pérou... J’en découvris un qui étoit perché sur un grand rocher; je l’approchai à portée de fusil et le tirai ; mais , comme mon fusil n’étoit chargé que de gros plomb, le coup ne put entièrement percer la plume de son parement. Je m’aperçus cependant à son vol qu’il étoit blessé; car, s’étant levé fort lourdement , il eut assez de peine à arriver sur un autre grand rocher, a cinq cents pas de là, sur le bord de la mer : c’est pourquoi je chargeai de nouveau mon fusil d’une balle et perçai l’oiseau au dessous de la gorge. Je m’en vis pour lors le maître et courus pour l’enlever. Cependant il disputait encore avec la mort; et, s’étant mis sur son dos, il se défendoit contre moi avec ses serres tout ouvertes , en sorte que je ne savois de quel côté le saisir ; je crois même que, s’il n’eût pas été blessé à mort , j’aurois eu beaucoup de peine à en venir à bout. Enfin je le traînai du haut du rocher en bas , et , avec le secours d’un matelot, je le portai dans ma tente pour le dessiner et mettre le dessin en couleur.
« Les ailes du condor, que je mesurai fort exactement , avoienl -, d’une extrémité à l’autre, onze pieds quatre pouces; et les grandes plumes , qui étoient d’un beau noir luisant, avoient deux pieds deux pouces de longueur. La grosseur de son bec étoit proportionnée à celle de son corps ; la longueur du bec étoit de trois pouces et sept lignes; sa partie supérieure étoit pointue , crochue et blanche à son extrémité et tout le reste étoit noir. Un petit duvet court, de couleur minime , couvroit toute la tête de cet oiseau : ses yeux étoient noirs et entourés d’un cercle brun et rouge ; tout son parement et le dessous du ventre jusqu’à l’extrémité de la queue étoient d’un brun clair : son manteau, de la même couleur, étoit un peu plus obscur. Les cuisses étoient couvertes jusqu’au genou de plumes brunes, ainsi que celles du parement; le fémur avoit dix pouces et une ligne de longueur et le tibia cinq pouces et deux lignes. Le pied étoit composé de trois serres antérieures et d’une postérieure : celle-ci avoit un pouce et demi de longueur et une seule articulation ; cette serre étoit terminée par un ongle noir et long de neuf lignes : la serre antérieure du milieu du pied ou la grande serre avoit cinq
OISEAUX UE PROIE
pouces huit lignes et trois articulations, et l’ongle qui la terminoit avoit un pouce neuf lignes et étoit noir comme sont les autres : la serre intérieure avoit trois pouces deux lignes et deux articulations et étoit terminée par un ongle de la même grandeur que celui de la grande serre ; la serre extérieure avoit trois pouces et quatre articulations et l’ongle étoit d’un pouce. Le tibia éloit couvert de petites écailles noires; les serres étoient de même, mais les écailles en étoient plus grandes.
« Ces animaux gîtent ordinairement sur les montagnes où ils trouvent de quoi se nourrir; ils ne descendent sur le rivage que dans la saison des pluies : sensibles au froid, ils y vien nent chercher la chaleur. Au reste, quoique ces montagnes soient situées sous la zone torride, le froid ne laisse pas de s’y faire sentir; elles sont presque toute l’année couvertes de neige , mais beaucoup plus en hiver, où nous étions entrés depuis le 21 de ce mois.
« Le peu de nourriture que ces animaux trouvent sur le bord de la mer, excepté lorsque quelques tempêtes y jettent quelques gros poissons, les oblige à n’y pas faire de longs séjours ; ils y viennent ordinairement le soir, y passent toute la nuit et s’en retournent le matin. »
Frézier, dans son Voyage de la mer du Sud, parle de cet oiseau dans les termes suivans ; « Nous tuâmes un jour un oiseau de proie, appelé condor, qui avoit neuf pieds de vol, et une crête brune qui n’est point déchiquetée comme celle du coq ; il a le devant du gosier rouge, sans plumes, comme le coq-d’Inde; il est ordinairement gros, et fort à pouvoir emporter un agneau. Garcilasso dit qu’il s’en est trouvé au Pérou qui avoient seize pieds d’envergure. »
En effet, il paroît que ces deux condors indiqués par Feuillée et par Frézier étoient des plus petits et des plus jeunes de l’espèce; car tous les autres voyageurs leur donnent plus de grandeurs. Le P. d’Abbeville et de Laët assurent que le condor est deux fois plus grand que l’aigle , et qu’il est d’une telle force, qu’il ravit et dévore une brebis entière, qu’il n’épargne pas même les cerfs, et qu’il renverse aisément un homme. U s’en est vu , disent Acosta et Garcilasso , qui , ayant les ailes étendues , avoient quinze et même seize pieds d’un bout de l’aile à l’autre. Ils ont le bec si fort qu’ils percent la peau d’une vache ; et deux de ces oiseaux en peuvent tuer et manger une, et même ils 11e s’abstiennent pas des hommes. Heureusement
il y en a peu : car, s’ils étoient en grande quantité , ils détruiroient tout le bétail. Desmarchais dit que ces oiseaux ont plus de dix-huit pieds de vol ou d’envergure, qu’ils ont les serres grosses, fortes et crochues, et que les Indiens de l’Amérique assurent qu’ils empoignent et emportent une biche ou une jeune vache comme ils feroient un lapin ; qu’ils sont de la grosseur d’un mouton ; que leur chair est coriace et sent la charogne ; qu’ils ont la vue perçante, le regard assuré et même cruel; qu’ils ne fréquentent guère les forêts, qu’il leur faut trop d’espace pour remuer leurs grandes ailes, mais qu’on les trouve sur les bords de la mer et des rivières, dans les savanes ou prairies naturelles l.
M. Ray, et presque tous les naturalistes après lui , ont pensé que le condor étoit du genre des vautours , à cause de sa tête et de son cou dénués de plumes. Cependant on pourroit en douter encore, parce qu’il paroît que son naturel tient plus de celui des aigles. U est, disent les voyageurs, courageux et très-fier; il attaque seul un homme, et tue aisément un enfant de dix à douze ans; il arrête un troupeau de moutons, et choisit à son aise celui qu’il veut enlever; il emporte les chevreuils , tue les biches et les vaches , et prend aussi de gros poissons. Il vit donc, comme les aigles, du produit de sa chasse ; il se nourrit de proies vivantes , non pas de cadavres : toutes ces habitudes sont plus de l’aigle que du vautour. Quoi qu’il en soit, il me paroît que cet oiseau, qui est encore peu connu , parce qu’il est rare partout , 11’est cependant pas confiné aux seules terres méridionales de l’Amérique: je suis persuadé qu’il se trouve également en Afrique, en Asie, et peut-être même en Europe. Garcilasso a eu raison de dire que le condor du Pérou et du Chili est le même oiseau que le ruc/i ou roc des Orientaux, si fameux dans les contes arabes, et dont Marc Paul a parlé ; et il a eu encore raison de citer Marc Paul avec les contes arabes, parce qu’il y a dans sa relation presque autant d’exagération. «Il se trouve, dit-il, dans File de Madagascar une merveilleuse espèce d’oiseau qu’ils appellent roc, qui a la ressemblance de l’aigle, mais qui est sans comparaison beaucoup plus grand... les plumes des ailes étant de six toises de longueur, et le corps grand à proportion; il est de telle force et puissance , que seul et sans aucune aide il prend et arrête un éléphant , qu’il enlève en l’air