‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 360 sur 361 · LE JASEUR · texte numérisé non relu

LE JASEUR

temps où elle étoit moins civilisée, par conséquent plus forte, plus indépendante de l'équilibre qui s’établit à la longue entre toutes les puissances de la nature? ou bien les jaseurs seraient- ils chassés de temps en temps de leurs demeures par des disettes locales, qui les forcent d’aller chercher ailleurs une nourriture qu’ils ne trouvent point chez eux? On prétend que, lorsqu'ils s’en retournent, ils vont fort loin dans les pa)s septentrionaux, et cela est confirmé par le témoignage de M. le comte de Slrahlenberg, qui , comme nous l’avons dit plus haut, en a vu dans la 1 ai tarie.

La nourriture qui plaît le plus à cet oiseau , lorsqu’il se trouve dans un pays de vignes, ce sont les raisins; d’où Aldrovande a pris occasion de lui donner le nom d'ampelis , qu’on peut rendre en françois par celui de vreite. Après les raisins, il préfère, dit-on, les haies de troène, ensuite celles de rosier sauvage, de genièvre, de laurier, les pignons, les amandes , les pommes, les sorbes , les groseilles sauvages , les figues, et en général tous les huits tondaus et qui abondent en suc. Celui qu’Aldrovande a nourri pendant près de trois mois ne mangeoit des baies de lierre et de la chair crue qu à toute extrémité, et il n’a jamais touché aux grains; il buvoit souvent, et à huit ou dix reprises à chaque fois. On donnoit à celui qu on a tâché d élever dans la ménagerie de Vienne de la mie de pain blanc, des carottes hachées, du chènevis concassé et des grains de genièvre , pour lequel il montrait un appétit de préférence; mais , malgré tous les soins qu’on a pris pour le conserver, il n’a vécu que cinq ou six jours. Ce n’est pas que le jaseur soit difficile à apprivoiser, et qu’il ne se façonne en peu de temps à l’esclavage ; mais un oiseau accoutumé à la liberté , et par conséquent à pourvoir lui-même à tous ses besoins, trouvera toujours mieux ce qui lui convient en pleine campagne que dans la volière la mieux administrée. M. de Réaumur a observé que les jaseurs aiment la propreté, et que ceux qu’on tient dans les volières font constamment leurs ordures dans un même endroit.

Ces oiseaux sont d’un caractère loul-à-fait social ; ils vont ordinairement par grandes troupes , et quelquefois ils forment des volées innombrables : mais, outre ce goût général qu’ils ont pour la société , ils paraissent capables entre eux d’un attachement de choix, et d’un sentiment particulier de bienveillance, indépendant même de l’attrait réciproque des sexes ; car non seulement le mâle

et la femelle se caressent mutuellement et se donnent tour à tour à manger, mais on a observé les mêmes marques de bonne intelligence et d’amitié de mâle à mâle comme de femelle à femelle. Celte disposition à aimer, qui est une qualité si agréable pour les autres, est souvent sujette à de grands inconvéniens pour celui qui en est doué; elle suppose toujours en lui plus de douceur que d’activité, plus de confiance que de discernement, plus de simple ilé que de prudence* plus de sensibilité que d énergie, et le précipite dans les pièges que des êtres moins aimans , et plus dominés par l’intérêt personnel , multiplient sous ses pas: aussi ces oiseaux passent-ils pour être des plus stupides , et ils sont de ceux que l’on prend en plus grand nombre. On les prend ordinairement avec les grives, qui passent en même temps , et leur chair est à peu près de même goût1; ce qui est assez naturel, vu qu ils vivent à peu près des mêmes choses. J ajoute qu’on en tue beaucoup à la fois, parce qu’ils se posent fort près les uns des autres.

Us ont coutume de faire entendre leur cri lorsqu’ils partent; ce cri est zi , zi, ri : selon Friscli et tous ceux qui les ont vus vivans , c’est plutôt un gazouillement qu’un chant; et le nom de jaseurs qui leur a été donné indique assez que, dans les lieux où on les a nommés ainsi , on ne leur connoissoit ni le talent de chanter, ni celui de parler, qu’ont les merles; car jaser n’est ni chanter ni parler. M. de Réaumur va même jusqu’à leur disputer le titre de jaseurs. Néanmoins le prince d’Aversperg dit que leur chant est très-agréable. Cela se peut concilier : il est très-possible que le jaseur ait un chant agréable dans le temps de l’amour, qu’il le fasse entendre dans les pays où il perpétue son espèce; que partout ailleurs il ne fasse que gazouiller et que jaser , lors même qu’il est en liberté ; enfin que , dans les cages étroites, il 11e dise rien du tout.

Son plumage est agréable dans l’état do repos : mais pour en avoir une idée complété , il faut le voir lorsque l’oiseau déploie ses ailes, épanouit sa queue, et relève sa huppe , en un mot lorsqu’il étale toutes ses beautés ;• c’est-à-dire qu’il faut le voir voler,

1. Gesner nous dit que c’est un gibier délicat , qu’on sert sur les meilleures tables , et dont le foie est fort estimé. Le prince d’Averr.perg assure que la cbair du jaseur est d’un goût préférable à celle de la grive et du merle; et d’autre coté, Sehwenekfeld avance que c’est un manger médiocre et peu sain : tout cela dépend beaucoup de la qualité des choses dont l’oiseau s’est nourri.

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mais le voir d’ün peu près. Ses yeux, qui sont d’un beau rouge, brillent d’un éclat singulier au milieu de la bande noire sur laquelle ils sont placés; ce noir s’étend sous la gorge et tout autour du bec : la couleur vineuse plus ou moins foncée de la tète, du cou, du dos, et de la poitrine, et la cou* leur cendrée du croupion, sont entourées d’un cadre émaillé de blanc, de jaune, et de rouge, formé par les différentes taches des ailes et de la queue; celle-ci est cendrée à son origine, noirâtre dans sa partie moyenne , et jaune à son extrémité : les pennes des ailes sont noirâtres, les troisième et quatrième marquées de blanc vers la pointe , les cinq suivantes marquées de jaune, toutes les moyennes de blanc, et la plupart de celles-ci terminées par ces lames plates de couleur rouge dont j’ai parlé au commencement de cet article. Le bec et les pieds sont noirs, et plus courts à proportion que dans le merle. La longueur totale de l’oiseau est, selon M. buisson, de sept pouces un quart, sa queue de deux pouces un quart, son bec de neuf lignes, ainsi que son pied, et son vol de treize pouces. Pour moi, j’en ai observé un qui avoit toutes les dimensions plus fortes; peut-être que cette différence de grandeur n’indique qu’une variété d’âge ou de sexe , ou peut-être une variété individuelle.

J’ignore quelle est la livrée des jeunes, mais Aldrovande nous apprend que le bord de la queue est d’un jaune moins vif dans les femelles , et qu’elles ont sur les pennes moyennes des ailes des marques blanchâtres, et non pas jaunes, comme elles sont dans les mâles. Il ajoute une chose difficile à croire, quoiqu'il l’atteste d’après sa propre observation , c’est que dans les femelles la queue est composée de douze pennes, au lieu que, selon lui, elle n’en a que dix dans les mâles. Il est plus aisé, plus naturel de croire que le mâle ou les mâles observés par Aldrovande avoient perdu deux de ces pennes.

Variété du Jaseur.

On a dû remarquer, en comparant les dimensions relatives du jaseur, qu’il avoit beaucoup plus de vol à proportion que notre merle et nos grives. De plus , Aldrovande a observé qu’il avoit le sternum conformé de la manière la plus avantageuse pour fendre l’air et seconder l’action des ailes : on ne doit donc pas être surpris s’il entreprend

quelquefois de si longs Voyages dans notre Europe; et comme d’ailleurs il passe l’cté dans les pays septentrionaux , on doit naturellement s'attendre à le retrouver en Amérique : aussi l’y a-t-on trouvé en effet. Il en étoit venu plusieurs du Canada à M. de Réaumur, où on lui a donné le nom de récollet, à cause de quelque similitude observée entre sa huppe et le froc d’un moine. Du Canada il a pu facilement se répandre , et il s’est répandu du côté du sud. Catesbv l’a décrit parmi les oiseaux de la Caroline; Fernandès l’a vu dans le Mexique aux environs de Tezcuco 1 , et j’en ai observé un qui avoit été envoyé de Cayenne. Cet oiseau ne pèse qu’une once, selon Catesby : il a une huppe pyramidale lorsqu’elle est relevée , le bec noir et à large ouverture; les yeux placés sur une bande de même couleur, séparée du fond par deux traits blancs ; l’extrémité de la queue bordée d’un jaune éclatant , le dessus de la tête, la gorge , le cou, et le dos , d’une couleur de noisette vineuse plus ou moins foncée; les couvertures et les pennes des ailes, le bas du dos, le croupion, et une grande partie de la queue, de différentes teintes de cendré; la poitrine blanchâtre , ainsi que les couvertures inférieures de la queue; le ventre et les flancs d’un jaune pâle. Il paroît , d’après cette description et d’après les mesures prises , que ce jaseur américain est un peu plus petit que celui d’Europe , qu’il a les ailes moins émaillées, et d’une couleur un peu plus rembrunie; enfin , que ces mêmes ailes ne s’étendent pas aussi loin par rapport à la queue : mais c’est évidemment le même oiseau que notre jaseur , et il a , comme lui , sept ou huit des pennes moyennes de l’aile terminées par ces petites appendices rouges qui caractérisent cette espece. M. Brooke, chirurgien dans le Maryland , a assuré à M. Edwards tque les femelles étoient privées de ces appendices , et qu’elles n’avoient pas les couleurs du plumage aussi brillantes que les mâles. Le jaseur de Cayenne que j’ai observé n’avoit pas en effet ces mêmes appendices , et j’ai aussi remarqué quelques légères différences dans son plumage , dont les couleurs étoient un peu moins vives, comme c’est l’ordinaire dans les femelles.

i. Il dit qa’il se plaît dans les montagnes, qu’il vit de petites graines , que son chant n’a rien de remarquable, et que sa chair est un manger médiocre.

FIN Dlî TOME VII.

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