LE JASEUR
L’attribut caractéristique qui distingue cet oiseau, n° 261 , de tout autre, ce sont de petites appendices rouges qui terminent plusieurs des pennes moyennes de ses ailes. Ces appendices ne sont autre chose qu'un prolongement de la côte au delà des barbes, lequel prolongement s’aplatit en s’élargissant eu forme de petite palette, et prend une couleur rouge. On compte quelquefois jusqu’à huit pennes de chaque côté, lesquelles ont des appendices. Quelques-uns ont dit que les mâles en avoient sept , et les femelles cinq; d’autres, que les femelles n’en avoient point du tout. Pour moi, j’ai observé des individus qui en avoient sept à l’une des ailes et cinq à l’autre, quelques-uns qui n’en avoient que trois , et d’autres qui n’en avoient pas une seule , et qui avoient encore d’autres différences de plumage; enfin j’ai remarqué que ces appendices se partagent quelquefois longitudinalement en deux branches à peu près égales, au lieu de former de petites palettes d’une seule pièce comme à l’ordinaire.
C’est avec grande raison que M. Linnæus a séparé cet oiseau des grives et des merles, ayant très-bien remarqué qu’indépendamment des petites appendices rouges qui le distinguent, il étoit modelé sur des proportions différentes , qu’il avoit le bec plus court, plus crochu, armé d’une double dent ou échancrure , qui se trouve près de a pointe dans la pièce inférieure comme dans la supérieure, etc.2. Mais il est diffi-
1. On trouve clans la liste qu’a donnée M. Brisson des synonymes du jaseur, le xomotl de Seba , bien différent clu xomotl de Fernandès , qui , à la vérité, est huppé, mais qui a le dos et les ailes noirs, et la poitrine brune; cjui , de plus, est palmipède, et dont les Mexicains emploient les plumes pour en former ces singuliers tissus qui font partie de leur luxe sauvage. Or le xomotl de Seba est presque aussi différent du jaseur île Bohème , au moins quant aux couleurs du plumage, que du xomotl de Fernandès ; car il a la tête rouge, du rouge sur le dos et la poitrine , du rouge sur la queue, du rouge sur les ailes , et le bec jaune.
2. Le docteur Lister prétend avoir observé, dans un de ces oiseaux , que les bords du bec supérieur n’étoient point échancrés près de la pointe ; ce qui ne pourroit être regardé que comme une singularité individuelle très-rare. Mais cette observation , vraie ou fausse, a corrigé le docteur Lister d’une erreur où il étoil tombé d’abo,d , en associant, comme a lait M. Linnæus , le jaseur aux pies-
grièches.
cile de comprendre comment il a pu l’assdr** cier avec les pies-grièches , en avouant qu’il se nourrit de baies , et qu’il n’est point oiseau carnassier. A la vérilé , il a plusieurs traits de conformité avec les pies-grièches et les écorcheurs, soit dans la distribution des couleurs, principalement de celles de la tête, soit dans la forme du bec, etc.; mais la différence de l’insiinct, qui est la plus réelle, n’en est que mieux prouvée, puisque , avec tant de rapports extérieurs et de moyens semblables, le jaseur se nourrit et se conduit si différemment.
Ce n’est pas chose aisée de déterminer le climat propre de cet oiseau : on se tromperoit fort si , d’après les noms de geai Je Bohême y de jaseur de Bohême , à' oiseau Je Bohême, que Cxesner, M. Brisson et plusieurs autres lui ont donnés, on se persuadoit que la Bohême fût son pays natal , ou même son principal domicile ; il ne fait qu’y passer, comme dans beaucoup d’autres contrées 3. En Autriche', on croit que c’est un oiseau de Bohème et de Styrie, parce qu’on le voit en effet venir de ces côtés-là ; mais en Bohème on seroit tout aussi fondé à le regarder comme un oiseau de la Saxe , et en Saxe comme un oiseau du Danemark ou des autres pays que baigne la mer Baltique. Les commerçans anglois assurèrent au docteur Lister, il y a près de cent ans, que les jaseurs étoient fort communs dans la Prusse. Bzaczynski nous apprend qu’ils passent dans la grande et petite Pologne et dans la Lithuanie. On a mandé de Dresde à M. de Réaumur, qu’ils niclioient dans les environs de Pélersbourg. M. Linnæus a avancé , apparemment sur de bons mémoires, qu’ils passent l’été et par conséquent font leur ponte dans les pays qui sont au delà de la Suède; mais ses correspondans ne lui ont appris aucun détail sur cette ponte et ses circonstances. Enfin M. de Strahlenberg a dit à Friseh qu’il en avoit trouvé en Tartarie dans des trous de rocher ; c’est sans doute dans ces trous qu’ils font leurs nids. Au reste , quel que soit le domicile de choix des jaseurs , je veux dire celui où , rencontrant une température convenable, une nourriture abondante et facile, et toutes les com-
3. Friscli assure, d’après les habitans clu pays, que les jaseurs ne nichent point dans la Bohème , et qu’ils viennent de plus loin.
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modilés relatives à leur façon de vivre, ils jouissent de l’existence, et se sentent pressés de la transmettre à une nouvelle génération, toujours est-il vrai qu’ils ne sont rien moins que sédentaires, et qu’ils font des excursions dans toute l’Europe. Ils se montrent quelquefois au nord de l’Angleterre , en France, en Italie et sans doute en Espagne : mais, sur ce dernier article , nous en sommes réduits aux simples conjectures; car il faut avouer que l’histoire naturelle de ce beau royaume, si riche, si voisin de nous , habité par une nation si renommée à tant d’autres égards, ne nous est guère plus connue que celle de la Californie et du Japon I.
Les migrations des jaseurs sont assez régulières dans chaque pays, quant à la saison ; mais s’ils voyagent tous les ans, comme Aldrovande l’avoit ouï dire , il s’en faut bien qu ils tiennent constamment la même route. Lejeune prince Adam d’Aversperg, chambellan de leurs majestés impériales, l'un des seigneurs de bohème qui a les plus belles chasses, et qui en fait le plus noble usage, puisqu’il les fait contribuer aux progrès de l’histoire naturelle , nous apprend dans un mémoire adressé à M. de Buffon 2, que cet oiseau passe tous les trois ou quatre ans3 4 * des montagnes de Rohème et de Styrie dans l’Autriche au commencement de l’automne, qu’il s’en retourne sur la fin de celte saison, et que, même en Rohème, on n’en voit pas un seul pendant l’hiver ; cependant on dit qu’en Silésie c’est en hiver qu’il se trouve de ces oiseaux sur les montagnes. Ceux qui se sont égarés en France et en Angleterre y ont paru dans le fort de l’hiver, et toujours en petit nombre 4; ce qui donneroit lieu de croire que ce n’étoit en effet que des égarés qui avoient été séparés du gros de la troupe par quelque accident , et qui étoient ou trop fatigués pour rejoindre leurs camarades, ou trop jeunes pour retrouver leur chemin. On
1. Il paroît que Gesner n’avoit point vu le jaseur, et il dit qu’il est rare presque partout : d’où l’on peut conclure qu’il est rare; au moins en Suisse.
2. Ce prince a accompagné son Mémoire d’un jaseur empaillé, qu’il conservoit dans sa collection, et dont il a fait présent au Cabinet du Roi.
3. D’autres disent tous les cinq ans, d’autres tous les sept ans.
4. Les deux dont parle le docteur Lister furent tués près d’York, sur la fin de janvier ; les quatre dont parle Saterne furent trouvés dans un colombier de la Beauce , au fort de l’hiver. On avoit dit
à Gesner que cet oiseau ne paroissoit que rarement, et presque toujours en temps d’hiver (p. 020); mais, dans le tangage ordinaire, le mot hiver peut
bien signifier la fin de l’automne, qui est souvent la saison des frimas.
pourroit encore Inférer de ees faits, que la France et l’Angleterre , de même que la Suisse, ne sont jamais sur la route que suivent les colonnes principales ; mais on n’en peut pas dire autant de l’Italie ; car on a vu plusieurs fois ces oiseaux y arriver en très-grand nombre, notamment en l’année 1571 , au mois de décembre; il n’étoit pas rare d’y en voir des volées de cent et plus, et on en prenoit souvent jusqu'à quarante à la fois. La même chose avoit eu lieu au mois de février i53o6, dans le temps que Charles-Quint se faisoil couronner à Rolo gne; car , dans les pays où ees oiseaux ne se montrent que de loin en loin, leurs apparilions font époque dans l’histoire politique, et d’autani plus que, lorsqu’elles sont très-nombreuses, elles passent, on ne sait trop pourquoi, dans l’esprit des peuples pour annoncer la peste, la guerre ou d autres malheur-. : cependant il faut excepter de ces malheurs an moins les Iremblemeus de terre ; car, dans l’apparition de i55i, on remarque que les jaseurs, qui se ré j andirent dans le Modénois, le Plaisantin, et presque dans toutes les parties de l’Italie6, évitèrent constamment d’enirer dans le Ferrarois, comme s ils eussent pressenli le tremblement de terre qui s’y lil peu de temps après, et qui mit en fuite les oiseaux même du pays.
On ne sait pas précisément quelle est la cause qui les détermine à quitter ainsi leur résidence ordinaire pour voyager au loin ; ce ne sont pas les grands froids, puisqu’ils se mettent en marche dès le commencement de l’automne, comme nous l’avons vu, et que d’ailleurs ils ne voyagent que tous les trois ou quatre ans, ou même que tous les six ou sept ans, et quelquefois en si grand nombre , que le soleil en est obscurci : seroit-ce une excessive multiplication qui produiroitees migrations prodigieuses, ces sortes de débordemens , comme il arrive dans l’espèce des sauterelles, dans celle de ces rats du nord appelés lemi/igs , et comme il est arrivé même à l’espèce humaine dans les
5. Comme l’Italie est un pays plus chaud que l’Allemagne , ils peuvent s’y trouver encore plus lard, et je ne doute pas que dans des pays plus septentrionaux ils ne restassent une grande partie de l’hiver dans les années où cette saison ne seroit pas rigoureuse.
6. Voyez Aldrovandi Ornithoiogia , tom. I, p. 800. ï 1 Il est vrai que cet auteur ne parle, à l’endroit cité, à que du Plaisantin et du Modénois ; mais il avoit 1 dit plus haut qu’on lui avoit envoyé des jaseurs , sous différens noms , de presque tous les canton* 1 < d’Italie (page 7s6)-