‹ Œuvres complètes de Buffon (volume 2)Chapitre 51 sur 361 · LA PIE-GRIÈCHE GRISE · texte numérisé non relu

LA PIE-GRIÈCHE GRISE

Cette pie-grièche est très-commune dans nos provinces de France, et paroît être naturelle à notre climat; car elle y passe l’hiver et ne le quitte en aucun temps : elle habite les bois et les montagnes en été, et vient dans les plaines et près des habitations i en hiver; elle fait son nid sur les arbres les plus élevés des bois ou des terres en i montagnes. Ce nid est composé au dehors de mousse blanche entrelacée d’herbes lon- - gués , et au dedans il est bien doublé et tapissé de laine; ordinairement il est appuyé sur une branche à double et triple fourche. La femelle, qui ne diffère pas du

mâle par la grosseur, mais seulement par la teinte des couleurs plus claires que celles du mâle, pond ordinairement cinq ou six, et quelquefois sept, ou même huit œufs gros comme ceux d’une grive; elle nourrit ses petits de chenilles et d’autres insectes dans les premiers jours, et bientôt elle leur fait manger de petits morceaux de viande que leur père leur apporte avec, un soin et une diligence admirables. Bien différente des autres oiseaux de proie, qui chassent Ipurs petits avant qu’ils soient en état de se pourvoir d’eux-mêmes, la piegrièche garde et soigne les siens tout le

OISEAUX DE PROIE

temps du premier âge; et quand ils sont adultes, elle les soigne encore; la famille ne se sépare pas ; on les voit voler ensemble pendant l’automne entier, et encore en hiver, sans qu’ils se réunissent en grandes troupes. Chaque famille fait une petite bande à part, ordinairement composée du père, de la mère et de cinq ou six petits, qui tous prennent un intérêt commun à ce qui leur arrive, vivent en paix et chassent de concert, jusqu’à ee que le sentiment ou le besoin d’amour, plus fort que tout autre sentiment, détruise les liens de cet attachement, et enlève les enfans à leurs parens : la famille ne se sépare que pour en former de nouvelles.

Il est aisé de reconnoître les pies-grièches de loin , non seulement à cause de celte petite troupe qu’elles forment après le temps des nichées, mais encore à leur vol, qui n’est ni direct ni oblique à la même hauteur, et qui se fait toujours du bas en haut et de haut en bas alternativement et précipitamment; on peut aussi les reconnoître sans les voir, à leur cri aigu troui, /roui , qu’on entend de fort loin , et qu’elles ne cessent de répéter lorsqu’elles sont perchées au sommet des arbres.

Il y a, dans celte première espèce, variété pour la grandeur, et variété pour la couleur. Nous avons au Cabinet une piegrièche qui nous a été envoyée d’Italie et qui ne diffère de la pie-grièche commune que par une teinte de roux sur la poitrine et le ventre, n° 3-2, fig. i ; on en trouve d’absolument blanches dans les Alpes; et ces pies-grièches blanches, aussi bien que celles qui ont une teinte de roux sur le ventre, sont de la même grandeur que la pie-grièche grise, qui n’est elle-même pas plus grosse que le mauvis, autrement la grive mauviette 1 ; mais il s’en trouve d’autres en Allemagne et en Suisse, qui sont un peu plus grandes, et dont quelques naturalistes ont voulu faire une espèce particulière, quoiqu’il n’y ait aucune autre différence entre ees oiseaux que celle d’un peu plus de grandeur; ce qui pourroit bien provenir de la nourriture, c’est-à-dire de l’abondance ou de la disette des pays qu’ils

i. Elle diffère de la première en ce qu’elle est plus grande et plus grosse, et en ce qu’elle aies plumes scapulaires et les petites couvertures du dessus des ailes d’une couleur roussâtre; mais, comme elle ressemble par tout le reste à la piegrièche commune, ces différences, qui peut-être ne sont pas générales ni bien constantes, ne nous paroissent pas suffisantes pour établir une espèee distincte et séparée de la memière.

habitent : ainsi la pie-grièche grise varie, même dans nos climats d’Europe, par la grandeur et par les couleurs. On ne doit donc pas être surpris si elle varie encore davantage dans les climats plus éloignés, tels que ceux de l’Amérique , de l’Afrique et des Indes. La pie-grièche grise de la Louisiane, n° 47 6, fig. 2, est le même oiseau que la pie-grieche grise d’Europe, de laquelle elle paroît différer aussi peu que la pie-grièche d’Italie; on n’y remarqueroit même aucune différence bien sensible, si elle n’étoit pas un peu plus petite et un peu plus foncée de couleur sur les parties supérieures du corps.

La pie-grièche du cap de Bonne-Espérance, n° 477, lig. 1 ; la pie-grièche grise du Sénégal, n° 297, fig. 1 , et la pie-grièche bleue de Madagascar, n° 298 , fig. 1 , sont encore trois variétés très- voisines l’une de l’autre, et appartiennent également à l’espèce commune de la pie-grièehe grise d’Europe; celle du Cap ne diffère de celle d’Europe qu’en ce qu’elle a toutes les parties supérieures du corps d’un brun noirâtre; celle du Sénégal les a d’un brun plus clair, et celle de Madagascar a ces mêmes parties d’un beau bleu : mais ces différences dans la couleur du plumage, tout le reste étant égal et semblable d’ailleurs, 11e suffisent pas, à beaucoup près, pour en faire des espèces distinctes et séparées de la pie-grièche commune. Nous donnerons plusieurs exemples de ehangemens de couleur tout aussi grands dans d’autres oiseaux, même dans notre climat; à plus forte raison ces ehangemens doivent-ils arriver dans des climats différens et aussi éloignés les uns des autres. L’influence de la température se marque par des rapports que des gens attentifs ne doivent pas laisser échapper; par exemple, nous trouvons ici que la pie-grièche étrangère qui ressemble le plus à notre pie-grièche d’Italie est celle de la Louisiane; or la température de ces deux climats n’est pas fort inégale , et nous trouvons, au contraire, que celle du Cap, du Sénégal et de Madagascar ressemble moins , parce que ces climats sont en effet d’une température très- différente de celle d’Italie.

U en est de même du climat de Cayenne , où la pie-grièche prend un plumage varié de longues taches brunes , n° 297 ; mais comme elle est de la même grandeur que notre piegrièche grise , et qu’elle lui ressemble à tous autres égards , nous avons cru pouvoir la rapporter avec fondement à cette espèce commune.

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Ordre des Oiseaux de proie. Famille des Diurnes.

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