LE SOLITAIRE ET L’OISEAU DE NAZARE
d’histoire de chacune , ou du moins comme une notice des nouvelles espèces à examiner, de même que l’on voit dans les cartes géographiques une indication de terres inconnues : dans tous les cas , ce sera un avis aux naturalistes qui se trouveront à portée d’observer ces oiseaux de plus près , de les comparer, s’il est possible, et de nous en donner une connoissance plus distincte et plus précise. Les seules questions que l’on a faites sur des choses ignorées ont valu souvent plus d’une découverte.
Le solitaire de l’île Rodrigue est un trèsgros oiseau , puisqu’il y a des mâles qui pèsent jusqu’à quarante-cinq livres : le plumage de ceux-ci est ordinairement mêlé de gris et de brun; mais, dans les femelles, c’est tantôt le brun et tantôt le jaune blond qui domine. Carré dit que le plumage de ces oiseaux est d’une couleur changeante, tirant sur le jaune , ce qui convient à celui de la femelle , et il ajoute qu’il lui a paru d’une beauté admirable.
Les femelles ont au dessus du bec comme un bandeau de veuve ; leurs plumes se renflent des deux côtés de la poitrine en deux touffes blanches, qui représentent imparfaitement le sein d’une femme ; les plumes des cuisses s'arondissent par le bout en forme de coquilles, ce qui fait un fort bon effet ; et, comme si ces femelles sent oient leurs avantages , elles ont grand soin d’arranger leur plumage, de le polir avec le bec, et de l’ajuster presque continuellement , en sorte qu’une plume ne passe pas l’autre. Elles ont, selon Léguât, l’air noble et gracieux tout ensemble; et ce voyageur assure que souvent leur bonne mine leur a sauvé la vie. Si cela est ainsi, et que le solitaire et le dronte soient de la même espèce, il faut admettre une très-grande différence entre le mâle et la femelle quant à la bonne mine.
Cet oiseau a quelque rapport avec le dindon; il en auroit les pieds et le bec, si ses pieds n’étoient pas plus élevés et son bec plus crochu : il a aussi le cou plus long proportionnellement, l’œil noir et vif, la tête sans crête ni huppe, et presque point de queue ; son derrière , qui est arrondi à peu près comme la croupe d’un cheval , est revêtu de ces plumes qu’on appelle couver turcs.
Le solitaire ne peut se servir de ses ailes pour voler; mais elles ne lui sont pas inutiles à d’autres égards : l’os de l’aileron se renfle à son extrémité en une espèce de bouton sphérique qui se cache dans les plumes et lui sert à deux usages; premièrement pour
se défendre , comme il fait aussi avec le bec ; en second lieu, pour faire une espèce de battement ou de moulinet, en pirouettant vingt ou trente fois du même côté dans l’espace de quatre à cinq minutes : c’est ainsi, dit-on , que le mâle rappelle sa compagne avec un bruit qui a du rapport à celui d’une crécerelle, et s’entend de deux cents pas.
On voit rarement ces oiseaux en troupes, quoique l’espèce soit assez nombreuse ; quelques-uns disent même qu’on n’en voit guère deux ensemble.
Us cherchent les lieux écartés pour faire leur ponte : ils construisent leur nid de feuilles de palmier amoncelées à la hauteur d’un pied et demi ; la femelle pond dans ce nid un œuf beaucoup plus gros qu’une œuf d’oie, et le mâle partage avec elle la fonction de couver.
Pendant tout le temps de l’incubation, et même celui de l’éducation, ils ne souffrent aucun oiseau de leur espèce à plus de deux cents pas à la ronde : et l’on prétend avoir remarqué que c’est le mâle qui chasse les mâles , et la femelle qui chasse les femelles ; remarque difficile à faire sur un oiseau qui passe sa vie dans les lieux les plus sauvages et les plus écartés.
L’œuf, car il paroît que ces oiseaux n’en pondent qu’un, ou plutôt n’en couvent qu’un à la fois; l’œuf, dis-je, ne vient à éclore qu’au bout de sept semaines 1 , et le petit n’est en état de pourtoir à ses besoins que plusieurs mois apres : pendant tout ce temps, le père et la mere en ont soin ; et cette seule circonstance doit lui procurer un instinct plus perfectionné que celui de l’autruche, laquelle peut en naissant subsister par ellemême, et qui , n’ayant jamais besoin du secours de ses père et mère, vit isolée, sans aucune habitude intime avec eux , et se prive ainsi des avantages de leur société , qui , comme je l’ai dit ailleurs , est la première éducation des animaux et celle qui développe le plus leurs qualités naturelles : aussi l’autruche passe-t-elle pour le plus stupide des oiseaux.
Lorsque l’éducation du jeune solitaire est finie, le père et la mère demeurent toujours unis et lidèles l’un à l’autre , quoiqu’ils aillent quelquefois se mêler parmi d’autres oiseaux de leur espèce : les soins qu’ils ont donnés en commun au fruit de leur union semblent en avoir resserré les liens : et,
r. Aristote fixe au trentième jour le terme de l’incubation pour les plus pros oiseaux , têts que l’aigle, l’outarde, l’oie; il est vrai qu’il ne cite point l’autruche en cet endroit.
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lorsque la saison les y invite, ils recommencent une nouvelle ponte.
On assure qù’à tout âge on leur trouve une pierre dans le gésier, comme au dronte; cette pierre est grosse comme un œuf de poule, plate d'un côté, convexe de l’autre, et un peu raboteuse et assez dure pour servir de pierre à aiguiser : on ajoute que celte pierre est toujours seule dans leur estomac, et qu’elle est téop grosse pour pouvoir pass r par le canal intermé«Raire (pii lait la seule communication du jabot au gêner; d’où l’on vôudioit conclure (pie cette pierre se forme naturellement , et à la maniéré des bézoards, dans le gésier du solitaire : mais pour moi j’en conclus seulement que cet oiseau èst granivore; qu’il avale des pierres et des cailloux comme tous les oiseaux de cette classe, notamment comme l’autruche, le touyou , le ca.soav, et le dronte, et (pie le canal de communication du jabot au gésier est susceptible d une dilatation plus grande que ne I a cru Léguât.
Le seul nom de solitaire indique un naturel sam âgé : et comment ne le seroi.t-il pas? comment un oiseau qui compose lui seul toute la couvée, et qui par conséquent passe les premiers temps de sa vie sans aucune société avec d’autres oiseaux de son âge , et n’ayant qu’un commerce de nécessité avec ses pere et mère, sauvages eux-mêmes, ne seroit-i! pas maintenu par 1 exemple et par l’habitude ? On sait combien les habitudes premières ont d influence sur les premières inclinations qui forment le naturel; et il est à présumer (pie toute espèce où la femelle ne couvera qu’un œuf à la fois sera sauvage comme notre solitaire : cependant il paroit encore plus timide que sauvage, car il se laisse approcher, et s’approche même assez familièrement , surtout lorsqu’on ne court pas après lui, et qu’il n’a pas encore beaucoup d expéi ience ; înûis il es! impossible de l’apprivoiser. On l’attrape difficilement dans les bois, où il peut échapper aux chasseurs par la ruse et par son adresse à se cacher; mais, comme if né court pas fort vite, on le prend aisément dans les plaines et dans les lieux ouverts. Quand on l’a arrêté, il ne jette alictm cri, mais il laisse tomber des larmes , ’et refuse opiniâlrément toute nourriture. M, Caron, directeur de la compagnie des Indes à Madagascar, en ayant fait embarquer deux venant de l ile de Bourbon pour les envoyer au roi, ils moururent dans le vaisseau, sans avoir voulu boire ni manger.
Le temps de leur donner la chasse est depuis le mois de mars au mois de septembre,
PEUVENT VOLER
qui est l'hiver des contrées qu’ils habitent, et qui est aussi le temps où ils sont le plus gras : la chair des jeunes surtout est d’uu goût excellent.
Telle est 1 idée que Léguât nous donne du solitaire : il en parle non seulement comme témoin oculaire , mais connue un observateur qui s étoil attaché particulièrement et long-temps à étudier les mœurs et les habitudes de eet oiseau ; et en effet sa relation, quoique gâtée en quelques endroits par des idées fabuleuses * , contient néanmoins plus de détails historiques sur le solitaire que je n’en trouve dans une foule d’écrits sur des oiseaux plus généralement et plus anciennement connus. On parle de l’autruche depuis trente siècles , et l’on ignore aujourd’hui combien elle pond d’œufs et combieu elle est de temps à les couver.
L’oiseau de Nazareth , appelé sans doute ainsi par corruption, pour avoir été trouvé dans l’ile de Nazare, a été observé par Fr. Cauche dans l’île Maurice, aujourd’hui i’ile Françoise ; c’est un très-gros oiseau et plus gros qu’un cygne : au lieu de plumes, il a tout le (orps couvert d’un duvet noir; et cependant il n’est pas absolument sans plumes, car il eu a de noire, aux ailes et de frisées sur le croupion , qui lui tiennent lieu de queue ; il a le bec gros, recourbé un peu par dessous ; les jambes (c’est-à -dire les pied:.) hautes et couvertes d’écailles , trois doigts à chaque pied, le cri de l’oison , et sa chair est médiocrement bonne.
La femelle ne pond qu’un œuf, et cet œuf est blanc et gros comme un pain d’un sou: ou trouve ordinairement à coté une pierre blanche, de la grosseur d un œuf de poule; et peut-être cette pierre faii-elle ici le même effet que ces œufs de craie blanche que les fermieres ont coutume de mettre dans le nid où elles veulent faire pondre leurs poules : celle de Nazare pond à terre dans les forêts sur de petits tas d’herbes et de feuilles qu’elle a formés ; si on tue le petit, ou trouve une pierre grise dans son gésier. La figure de eet oiseau, est-il dit dans une note, se trouve dans le Journal de la seconde navigation des Hollaudois aux Indes orientales ; et ils l’appellent oiseau de nausée : ces dernières paroles semblent décider la question de l’identité de l’espèce entre le dronte et l’oiseau de Nazare, et la prouveroient en effet , si leurs descriptions ne pré-
i. Par exemple, au sujet du premier accouplement des jeunes solitaires, où son imagination prévenue lui a fait voir les formalités d’une espèce de mariage, au sujet de la pierre de l’estoinac, etc.
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sentoient des différences essentielles, notamment dans le nombre des doigts ; mais, sans entrer dans cette discussion particulière, et sans prétendre résoudre un problème où il n’y a pas encore assez de données , je me contenterai d'indiquer ici les rapports et les différences cpii résultent de la comparaison des trois descriptions.
Je vois d’abord, en comparant ces trois oiseaux à la lois, qu’ils appartiennent au même climat et presque aux mêmes contrées: car le dronte habite file de Bourbon et l’ile Françoise , à laquelle il semble avoir donné son nom d '(le aux Cygnes, comme je l’ai remarqué pkts haut. Le solitaire habitoit l ile Rodrigue dans le temps qu’elle étoit entièrement déserte, et on l’a vu dans l’ile de Bourbon ; l’oiseau de Nazare se trouve dans l’ile de Nazare, d’où il a tiré son nom, et dans l’île Françoise* : or ces quatre îles sont voisines les unes des autres; et il est à remarquer qu’aucun de ces oiseaux n’a été aperçu dans le continent.
Ils se ressemblent aussi tous trois plus ou moins par la grosseur, par l’impuissance de voler, par la forme des ailes, de la queue et du corps entier; et on leur a trouvé à tous une ou plusieurs pierres dans le gésier, ce qui les suppose tous trois granivores: outre cela, ils ont tous trois une allure fort lente; car, quoique Léguât ne dise rien de celle du solitaire, on peut juger, par la figure qu’il donne de la femelle2, que c’est un oiseau très-pesant.
Comparant ensuite ces mêmes oiseaux pris deux à deux, je vois qui le plumage du dronte se rapproche de celui du solitaire pour la « ouleur , et de eeiui de l’oiseau de Nazare pour la qualité de la plume qui n’est que du duvet , et (pie ces deux derniers oiseaux conviennent encore en ce qu’ils 11e pon lent et ne couvent qu’un œuf.
Je vois de plus qu’on a appliqué au dronte et à l’oiseau de Nazare le même nom d oiseau de dégoût.
Voila les rapports, et voici les différences :
Le solitaire a les plumes de la cuisse arrondies par le bout en coquilles ; ce qui suppose de véritables plumes, comme eu ont ordinairement les oiseaux, et non du duvet, comme en ont le dronte et l’oiseau de Nazare.
La femelle du solitaire a deux touffes de plumes blanches sur la poitrine : ou ne dit rien de pareil de la femelle des deux autres.
ï. Voyez ci-dessus l’histoire de ces oiseaux. 2. y ojuge de Léguai, tome I.
Le dronte a les plumes qui bordent la base du bec disposées en manière de capuchon; et cette disposition est si frappante, qu’on en a fait le trait caractéristique de sa dénomination {Cycnus cucullatus ) ; de plus il a les yeux dans le liée, ce qui n’est pas moins frappant; et l’on peut croire que Léguât n’a rien vu de pareil dans le solitaire, puisqu'il se contente de dire de cet oiseau qu’il avoit tant observé, que sa tète étoit sans crête et sans huppe; et Gauche ne dit rien du tout de celle de l’oiseau de Nazare.
Les deux derniers sont haut montés, au lieu que le droute a les pieds très-gros et très-courts.
Celui-ci , et le solitaire, qu’on dit avoir à peu près les pieds du dindon, ont quatre doigts, et l’oiseau de Nazare n’en a que trois, selon le témoignage de Gauche.
Le solitaire a un battement d’ailes trèsremarquable , et qui u'a point été remarqué dans les deux autres.
Enfin il paroil (pie la chair des solitaires, et surtout des jeunes , est excellente; que celle de l’oiseau de Nazare est médiocre, et celle du dronte mauvaise.
Si cette comparaison , qui a été faite avec la plus grande exactitude, ne nous met pas eu étal de prendre un parti sur la question proposée, c’est parce (pie les observations ne son! ni assez multipliées ni assez sûres. Il seroit donc à désirer que les voyageurs, et surtout les naturalistes, qui se trouveront à portée, examinassent ces trois oiseaux, et qu’ils en lissent une description exacte, qui porterait principalement ,
Sur la forme de la tète et du bec;
Sur la qualité des plumes ;
Sur la iorme et les dimensions des pieds;
Sur le nombre dés doigts;
Sur 1rs différences qui se trouvent entre le mâle et la femelle;
Entre les poussins et lesadulles;
Sur leur fa ou de marcher et de courir ;
En ajoutant, autant qu'il seroit possible, ce que l’on sait dans le pa\s sur leur génération, c’èst-à-di* j sur leur manière de se rappeler, de s’accoupler, de faire leur nid et de couver;
Sur le nombre , la forme, la couleur, le poids et le volume de leurs cents;
Sur le temps de l'incubation;
Sur leur maniéré d’élever leurs petits;
Sur la façon dont ils se nourrissent euxmêmes ;
Enfin sur la forme et les dimensions de leur estomac, de leurs intestins et de leurs parties sexuelles.
L’OUTARDE
La première chose que l’on doit se proposer lorsqu'on entreprend d’éclaircir l’histoire d’un animal , c’est de faire une critique sévère de sa nomenclature, de démêler exactement les différens noms qui lui ont été donnés dans toute-* les langues et dans tous les temps, de distinguer, autant qu’il est
fiossihle, les especes différentes auxquelles es mêmes noms ont été appliqués ; c’est le seul moyen de tirer parti des connoissances des anciens, et de les lier utilement aux découvertes des modernes, et par conséquent le seul moyen de faire de véritables progrès en histoire naturelle. En effet , comment, je ne dis pas un seul homme, mais une génération entière, mais plusieurs générations de suite, pourroient-ellcs faire complètement l’histoire d’un seul animal? Presque tous les animaux craignent l’homme et le fuient ; le caractère de supériorité que la main du Très-Haut a gravé sur son front leur inspire plus de frayeur que de respect ; ils ne soutiennent point ses regards; ils se défient de ses embûches; ils redoutent ses armes ; ceux mêmes qui pourroient se défendre par la fo ce, ou résister par leur masse, se i eurent dans les déserts que nous ne daignons pas leur disputer, ou se retranchent dans des forêts impénétrables : les petits, sûrs de nous échapper par leur petitesse, et rendus plus hardis uar leur foiblcsse même, vivent chez nous malgré nous, se nourrissent à nos dépens, quelquefois même de notre propre substance, sans nous être mieux connus ; et parmi le grand nombre de classes intermédiaires, renfermées entre ces deux classes extrêmes, les uns se creusent des retraites souterraines, les autres s’enfoncent dans la profondeur des eaux, d’autres se perdent dans le vague des airs, et tous disparoissent devant le tyran de la nature. Comment donc pourrions-nous , dans un court espace de temps, voir tous les animaux dans toutes les situations où il faut les a\oir vus pour connoitre à fond leur naturel, leurs moeurs, leur instinct, en un mol, les principaux faits de leur histoire? On a beau rassemblera grand fiais des suites nombreuses de ces animaux, conserver avec soin leur dépouille extérieure, y joindre leurs squelettes artistement montés, donner à chaque individu son attitude propre et
son air naturel : tout cela ne représente que la nature morte, inanimée, superficielle; et si quelque souverain avoit conçu l’idée vraiment grande de concourir à l’avancement de cette belle partie de la science, en formant de vastes ménageries , et réunissant sous les yeux des observateurs un grand nombre d’espèces vivantes, on y prendroit encore des idées imparfaites de la nature : la plupart des animaux, intimidés par la présence de l'homme, importunés par ses observations, tourmentés d’ailleurs par l'inquiétude inséparable de la captivité, ne montreroient que des mœurs altérées, contraintes, et peu dignes des regards d’un philosophe, pour qui la nature libre, indépendante, et, si l’on veut, sauvage, est la seule belle nature.
Jl faut donc, pour connoitre les animaux avec quelque exactitude, les observer dans l’état sauvage, les suivre jusque dans les retraites qu ils se sont choisies eux-mêmes, jusque dans ces antres profonds et sur ces rochers escarpés où ils vivent en pleine liberté : il faut même, en les étudiant , faire en sorte de n’en être point aperçu ; car ici l’œil de l’observateur, s’il n’est en quelque façon invisible, agit sur le sujet observé, et l'altéré réellement : mais comme il est fort peu d’animaux, surtout parmi ceux qui sont ailés, qu’il soit facile d’étudier ainsi, et que les occasions de les voir agir d’après leur naturel véritable, et montrer leurs mœurs franches et pures de toute contrainte, ne se présentent que de loin en loin, il s’ensuit qu’il faut des siècles et beaucoup de hasards heureux pour amasser tous les faits nécessaires, une grande attention pour rapporter chaque observation à son véritable objet, et conséquemment pour éviter la confusion des noms, qui de toute nécessité entraîneroit celle des choses; sans ces précautions, l’ignorance la plus absolue seroit préférable à une prétendue science, qui ne seroit au fond qu’un ti^su d incertitudes et d’erreurs. L’outarde nous en offre un exemple frappant. Les Grecs lui avoient donné le nom d'otis ; Aristote en parle en trois endroits sous ce nom, et tout ce qu’il en dit convient exactement à notre outarde : mais les Latins, trompés apparemment par la ressemblance des mots, l’ont confondue avec Yotus, qui
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est un oiseau de nuit. Pline ayant dit, avec raison, que l’oiseau appelé otis par les Grecs se nommoit avis tarda en Espagne, ce qui convient à l’outarde, ajoute que la chair en est mauvaise, ce qui convient à Votas, selon Aristote et la vérité, mais nullement à l’outarde ; et cette méprise est d’autant plus facile à supposer, que Pline, dans le chapitre suivant , confond évidemment Y otis avec Yotus , c’est-à-dire l’outarde avec le hibou.
Alexandre Myndien, dans Athénée, tombe aussi dans la même erreur, en attribuant à Votas ou à l 'otis, qu’il prend pour un seul et même oiseau, d’avoir les pieds de lièvre, c’est-à-dire velus, ce qui est vrai de Votas , hibou qui, comme la plupart des oiseaux de nuit, a les jambes et les pieds velus, ou plutôt couverts jusque sur les ongles de plumes effilées, et non de Yods , qui est notre outarde, et qui a non seulement le pied , mais encore la partie inférieure de la jambe immédiatement au dessus du tarse, sans plumes.
Sigismond Galenius ayant trouvé dans Hésyehius le nom de raphos , dont l’application n’étoit point déterminée, l’appropria de son bon plaisir à l’outarde; et depuis, MM. Moehring et Brisson font appliqué au dronte, sans rendre compte des raisons qui les y ont engagés.
Les Juifs modernes ont détourné arbitrairement l’ancienne acception du mot hébreu anapha, qui signilioit une espèce de milan, et par lequel ils désignent aujourd’hui l’outarde.
M. Brisson, après avoir donné le mot otis comme le nom grec de l’outarde, selon Belon , donne ensuite le mot otida pour son nom grec, selon Aldrovande, ne prenant pas garde que otida est l'accusatif de otis , et par conséquent un seul et même nom ; c’est connue s’il eût dit que les uns l’appellent tarda, et les autres tardam.
Schwencfeld prétend que le tetrix dont parle Aristote , et qui étoit Yourax des Athéniens, est aussi notre outarde; cependant le peu que dit Aristote du tetrix ne convient point à l’outarde : le tetrix niche parmi les plantes basses, et l’outarde parmi les blés, les orges, etc., que probablement Aristote 11’a point voulu désigner par l’expression générique de plantes basses. En second lieu , voici comment s’explique ce grand philosophe : « Les oiseaux qui volent peu, comme les perdrix et les cailles, ne font point de nids, mais pondent à terre sur de petits tas de feuilles qu’elles ont
amoncelées ; l’alouette et le tetrix font aussi de même. » Pour peu qu’on fasse d’attention à ce passage, on voit qu’il est d’abord question des oiseaux pesans et qui volent peu ; qu’Aristote parle ensuite de l’alouette et du tetrix, qui nichent à terre comme ces oiseaux qui volent peu , quoique apparemment ils soient moins pesans, puisque l’alouette est du nombre , et que si Aristote eût voulu parler de notre outarde sous le nom de tetrix , il l’eût rangée sans doute , comme oiseau pesant, avec les perdrix et les cailles et non avec les alouettes, qui, par leur vol élevé, ont mérité, selon Schwencfeld lui-même , le nom de célipètes.
Longolius et Gesner pensent l’un et l’autre que le tetrax du poete Nemesianus n’est autre chose que 1 outarde, et ii faut avouer qu’il en a à peu près la grosseur et le plumage. Mais ces rapports ne sont pas suffi sans pour emporter l’identité de l’espèce, et d’autant moins suffîsans, qu’en comparant ce que dit Nemesianus de son tetrax avec ce que nous savons de notre outarde , j’y trouve deux différences marquées : la première c’est que le tetrax paroit familier par stupidité, et qu’il va se précipiter dans les pièges qu’il a vu qu’on dressoit contre lui ; au lieu que l’outarde ne soutient pas l’aspect de l’homme , et qu’elle s’enfuit fort vite, du plus loin quelle l’aperçoit : en second lieu, le tetrax faisoit son nid au pied du mont Apennin ; au lieu qu’Aldrovande , qui étoit Italien, nous assure positivement qu’on ne voit d’outardes en Italie que celles qui y ont été apportées par quelque coup de vent. Il est vrai que Willughby soupçonne qu’elles ne sont point rares dans ces contrées, et cela, sur ce qu’en passant par Modène , il en vit une au marché : mais il me semble que cette outarde unique , aperçue au marché d’une ville comme Modene, s’accorde encore mieux avec le dire d’Aldrovande quavec la conjecture de Willughby.
M. Perrault impute à Aristote d’avoir avancé que Y otis , en Scythie , ne couve point ses œufs comme les autres oiseaux, mais qu’elle les enveloppe dans une peau de lievre ou de renard , et les cache au pied d’un arbre , au haut duquel elle se perche : cependant Aristote n’attribue rien de tout cela à 1 outarde, mais à un certain oiseau de Scythie, probablement un oiseau de proie, puisqu’il savoit écorcher les lierres et les renards, et qui seulement étoit de la grosseur d’une outarde, ainsi que Pline et Gaza le traduisent ; d’ailleurs , pour peu
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qu’Aristote connût l’outarde, il ne pouvoit ignorer qu’elle ne se perche point.
Le nom composé de trapp-gansz , que les Allemands ont appliqué à cet oiseau, a donné lieu à d’autres erreurs; trappe n signitie marcher, et l’usage a attaché à ses dérivés une idée accessoire de lenteur, de même qu'au gradaùm des Latins et à Yandante des Italiens; et en cela le mol trapu peut très-bien être appliqué à l’outarde, qui, lorsqu’elle n’est point poursuivie, marche lentement et pesamment : il lui conviendroit encore, quand cette idée accessoire de lenteur n’y seroit point attachée, parce qu’en caractérisant un oiseau par l’habitude de marcher c’est dire as ez qu'il vole peu.
A* l'égard du mot gansz , il est susceptible d’équivoque : ici il doit peut-être s’écrire comme je l’ai écrit avec un z final; et de cette manière il signifie beaucoup, et annonce un superlatif; au lieu que lorsqu’on l’écrit par un s (gans), il signifie une oie. Quelques auteurs l’ayant pris dans ce dernier sens, l’on traduit en latin par anscr trappus ; et cette erreur de nom influant sur la chose, on n’a pas manqué de dire que l’outarde étoil un oiseau aquatique, qui se plaisoit dans les marécages ; et Aldrovande lui-même, quiavoit été averti de celte équivoque-de noms par un médecin hollandois, et qui penchoit à prendre le mot gansz dans le même sens que moi, fait cependant dire à Reion , en le traduisant en latin, que l’outarde aime les marécages, quoique Reion dise précisément le contraire; et cette erreur en pro luisant une autre, on a donné le nom < Y outarde à un oiseau véritablement aquatique, à une espece d’oie noire et blanche que l’on trouve en Canada et dans plusieurs endroits de l’ Amérique septentrionale. C’est sans doute par une suite de cette méprise qu’on envoya d’I cosse à Gesner la figure d’un oiseau palmipède , sous le nom de gustard e , qui est le nom que l’on donne dans ce pays à l’outarde véritable* et que Gesner fait dériver de tarde, lent, tardif, et de guss et goose, qui en hollandois et en anglois signifient une oie. Voilà donc l’outarde. qui est un oiseau tout-à-fait terrestre, travestie en un oiseau aquatique, avec lequel elle n’a cependant rien de commun; et celle bizarre métamorphose a été produite évidemment par une équivoque de mots.
Ceux qui ont voulu justifier ou excuser le nom d 'miser trappus ou tranpgans , ont été réduits à dire, les uns (pie les outardes voloient par troupes comme les oies, les autres qu’elles étoient de la même grosseur ;
comme si la grosseur, ou l’habitude de voler par troupes pouvoienl seules caractériser une espèce : à ce compte, les vautours et les coqs de bruyère pourroient être rangés avec l’oie. Mais c’est trop insister sur une absurdité : je me hâte de terminer cette liste d’erreurs et celte critique peut-être un peu longue, mais que j’ai crue nécessaire.
Belau a prétendu que le te Iran aller de Pline étoit I outarde , mais c'est sans fondement , puisque Pline parle au même endroit de {'avis tarda. Il est vrai (pie Reion, défendant son erreur par une attire , avance que l'avis tarda des Espagnols et Yotis des Grecs désignent le duc : mais il faudroit prouver auparavant, i° que l’outarde se tient sur les hautes montagnes, comme Pline l’assure du tetrao a/ter ( giguunt eos Alpes'), ce qui est contraire à ce qui a été dit de cet oiseau par tous les naturalistes, excepté M. Barrère ‘ ; 2,J que le duc, et non l’outarde, a été en effet connu en Espagne sous le nom d 'avis tarda , el en Grece sous celui â'otis ; assertion insoutenable, et combattue par le témoignage de presque tous les écrivains. Ce qui peut avoir trompé Reion, c’est que Pline donne son second tetrao comme l'un des plus gros oiseaux après l'autruche ; ce qui , suivant Reion, ne peut convenir qu’à l’outarde : mais nous verrous dans la suite que le grand /cf/m ou coq de bruyère surpasse quelquefois l’outarde en grosseur; et si Pline ajoute que la chair de cet avis tarda est un mauvais manger, ce qui convient beaucoup mieux à l otus, hibou ou moyen duc, qu'à Yotis, outarde, Belon auroit pu soupçonner que ce naturaliste confond ici Yotis avec lotus, comme je l'ai remarqué plus haut , et qu’il attribue à une seule espèce les propriétés de deux espèces très-différentes, désignées dans ces recueils par des noms presque semblables ; mais il n'auroit pas dû conclure que l’um tarda est en effet un duc.
Le même Belon penchoit à croire que son cedicnenuts étoil un ostardeau : et en effet cet oiseau n’a que troi ■> doigts, et tous antérieurs comme 1 outarde; mais il a le bec très-différent, letar e plus gros, le cou plus court . et il paroit avoir plus de rapport avec le pluvier qu’avec l’outarde : c’est ce ([lie nous examinerons de plus près dans la suite.
Enfin il faut être averti que quelques au-
x. M. Barrère reeonnoît deux outardes d’Rurope, niais il est te seul qui les donne pour de» oiseaux des Pyrénées; el l’on sait que cet auteur, né en Roussillon, rapporloit aux montagnes des Pyrénées tous les animaux des provinces adjacentes.
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leurs, trompés apparemment par la ressemblance des mots , ont confondu le nom de stardà, cpii, en ilaliën, signifie une. outarde, avec le nom de starna , qui,' dans la même langue, signifie perdrix.
U résulte de toutes ces discussions que Yotis des Grecs , et non Votas , est notre outarde , n° 245 1 ; que le nom de rap/ios lui a été appliqué au hasard, comme il fa été ensuite au dronte; que celui d ’anaplia que lui donnent les Juifs mod, mes appartenoit autrefois au milan; que c’est Y avis larda de Pline ou plutôt des Espagnols au temps de Pline, ainsi appelée à cause de sa lenteur, et non, comme ie veut TNiphus, parce qu’elle n’auroit été connue à Rome que fort tard ; qu’elle n’est ni ie tetrix d Aris ote , ni le tetrax du poete Nemesianus , ni cet oiseau de Scythie dont parle Aristote dans son Histoire des Animaux, ni le tetrao a! ter de Pline, ni un oiseau aquatique ; et enfin que c’est la starda , et non la starna des Italiens.
Pour sentir combien cette discussion préliminaire étoit importante , il 11e faut que se présenter la bizarre et ridicule idée (pie se feroit de l’outarde un commençant qui auroît recueilli , sans choix et avec une confiance aveugle , tout ce qui a été attribué par les auteurs à cet oiseau , ou plutôt aux différens noms par lesquels il fauroit trouvé désigné dans leurs ouvrages : ilseroit obligé d’en faire à la fois un oiseau de jour et de nuil , un oiseau de montagne et de vallée, un oiseau d’Europe et d'Amérique, un oiseau aquatique et terrestre, un oiseau granivore et carnassier , un oiseau tré -gros et trespelit; en un mot, un monstre, et môme un monstre impossible : ou, s'il vouioit opter entre ces attributs contradictoires, ce ne pourroit être qu’en rectifiant la nomenclature , comme nous avons fait , par la comparaison de ce que l’on sait de cet oiseau, avec ce qu’ont dit les naturalistes qui nous ont précédés.
Mais c’est assez nous arrêter sur le nom, il est temps de nous occuper de la chose. Gesner s’est félicité d’avoir fait le premier la remarque que l’outarde pouvoit se rapporter au genre des gallinacés, et il est vrai quelle en a le bec et la pesanteur; mais eile en différé par sa grosseur, par ses pieds à trois doigts , par la forme de la queue, par la nudité du bas de la jambe, par la grande ouverture des oreilles, par les barbes de. plumes qui lui tombent sous le menton , au lieu de ces membranes charnues
1. Ces numéros des pl. et fig. se rapportent, ainsi que nous l’avons déjà dit, à la grande éd. du Louvre.
qu’ont les gallinacés , sans parler des différences intéiieures.
Aldrovande n’est pas plus heureux dans ses conjectures , lorsqu’il prend pour une outarde cet aigle frugivore dois* parle Elien ’, à cause de sa grandem . comme si le seul attribut de la grandeur sufh-oîi pour laire naître l’idée d’un aigle : il me paroît bien vraisemblable tpi Elien voidmi parler du grand vautour, qui est un oiseau de proie comme l’aigle, et même plus puisard que l’aigle commun , et qui devient frugivore dans les cas de nécessité. J’ai ouvert un de ces oiseaux, qui avoit été démonté par un coup de fusil , et qui avoit passé plusieurs jours dans les champs semés de blé : je ne lui trouvai dans les intestins qu’une bouillie verte , qui étoit évidemment de l’herbe à demi digérée.
Ou reirouveroit bien plutôt les caractères de 1 ou aide dans le tetrax d’ Athénée, plus giand (pie les plus gros coqs (cl l’on sait qu’il y en a de très-gros en Asie), n’ayant que trois doigts aux pieds , des barbes qui lui tombent de chaque côté du bec, le plumage émaillé, la voix grave, et dont la chair a le goiîi de celle de l’autruche, avec qui l’outâVdé a tant d’autres rapports : mais ce tetrax 11e peut être l outarde, puisque c’est un oiseau dont, selon Athénée, il n’est fait aucune mention dans les livres d 'Aristote ; au lieu que ce philosophe parle de l’outarde en plusieurs endroits.
On pourroit encore soupçonner avec M. Perrault que ces perdrix des Indes dont parle Slrabon, qui ne sont pas moins grosses que des oies, sont des espèces d’outardes. Le mâle différé de la femelle par les couleurs du plumage qu’il a autrement distribuées et plus vives; par ces barbes de plumes qui lui tombent des deux côtés sur le cou , dont il est surprenant que M. Perrault n’ait point parlé , et dont mal à propos Albin a orné la figure de la femelle ; par sa grosseur presque double de cette femelle, ce qui est une des plus grandes disproportions qui aient élé observées en aucune autre espece, delà taiile de la femelle à celle du mâle.
Belori et quelques autres qui ne commissent ni le casoar, ni le touyou, ni h: dronte, ni peut-être le griffon ou grand vautour, regarde» ient 1 outarde comme un oiseau de la seconde grandeur, et le plus gros après
2. De nat. anim /., lih.IX, cap. 10. Cet aigle, selon Eiien, s’appeloit aigle île Jupiter, et étoit encore plus frugivore que l’outarde , qui mange des vers de terre; au lieu que l’aigle dont il s’agit ne mange aucun animal.
L’OUTARDE
l’autruche : cependant le pélican, qui ne leur étoit p is inconnu, esl beaucoup plus grand, selon VI. Perrault; mais il peut se faire que Belon ait vu une grosse outarde et un petit pélica 1 , et , dans ce cas , tout son tort sera , comme celui de bien d’autres, d’avoir assuré de l’espèce ce qui n’étoit vrai que de l’indivi lu.
M. Edwards reproche à Willughby de s’être trompé grossièrement , et d’avoir induit eu erreur Albin, qui l’a copié, en disant que l’outarde avoit soixante pouces anglois de longueur , du bout du bec au bout de la queue. En effet , celles que j’ai mesurées n’avoient guère plus de trois pieds , ainsi que celle de M. Brisson; et la plus grande qui ait été mesurée par M. Edwards avoit trois pied s et demi dans ce sens , et trois pieds neuf pouces et demi du bout du bec au bout des ongles. Les auteurs de la Zoologie britannique la fixent à près de quatre pieds angl ns ; ce qui revient à un peu moins de trois pieds neuf pouces de France. L’étendue du vol varie de plus de moitié en différens sujets; elle a été trouvée de sept pieds quatre pouces par M. Edwards, de neuf pieds par les auteurs de la Zoologie britanniq le , et de quatre pieds de France par M. Perrault , qui assure n’avoir jamais observé que des mâles , toujours plus gros que les femelles.
Le poids de cet oiseau varie aussi considérablement : les uns l’ont trouvé de dix livres, et d’autres de vingt-sept et même de trente. Mais , outre ces variétés dans le poids et la grandeur, on en a aussi remarqué dans les proportions ; tous les individus de cette espèce ne paroissent pas avoir été formés sur le même modèle. M. Perrault en a observé dont le cou étoit plus long, et d’autres dont le cou étoit plus court, proportionnellement aux jambes; d’autres dont le bec étoit plus pointu, et d’autres dont les oreilles étoient recouvertes par des plumes plus longues : tous avoient le cou et les jambes beaucoup plus longs que ceux que Gesner et zVldrovande ont examinés. Dans les sujets décrits \>ar M. Edwards, il y avoit de chaque côté du cou deux places nues, de couleur vio- Net le , et qui paroissoient garnies de plumes lorsque le cou étoit fort étendu; ce qui n’a point été indiqué par les autres observations. Enfin M. Klein a remarqué que les outardes de Pologne ne ressembloieut pas exactement à celles de France et d’Angleterre ; et en effet on trouve , en comparant les descriptions, quelques différences de couleurs dans le plumage, le bec, etc.
En général, l’outarde se distingue de l’autruche, du touyou, du casoar et du dronte, par ses ailes, qui, quoique peu proportionnées au poids de son corps , peuvent cependant l’élever et la soutenir quelque temps en l’air , au lieu que celles des quatre autres oiseaux que j’ai nommés sont absolument inutiles pour le vol; elle se distingue de presque tous les autres par sa grosseur, ses pieds à trois doigts isolés et sans membranes, son bec de dindon , son duvet couleur de rose et la nudité du bas de la jambe ; non point par chacun de ces caractères , mais par la réunion de tous.
L’aile est composée de vingt-six pennes, selon M. Brisson , et de trente-deux ou trente-trois, suivant M. Edwards, qui peutêtre compte celles de l’aile bâtarde. La seule chose que j’aie à faire remarquer dans ces pennes , et dont on ne peut guère prendre une idée en regardant la figure, c’est qu’aux troisième , quatrième , cinquième et sixième plumes de chaque aile, les barbes extérieures deviennent tout à coup plus courtes, et ces pennes conséquemment plus étroites à l’endroit où elles sortent de dessous leurs couvertures.
Les pennes de la queue sont au nombre de vingt, et les deux du milieu sont différentes de toutes les autres.
M. Perrault impute a Belon comme une erreur d’avoir dit que le dessus des ailes de l’outarde étoit blanc, contre ce qu’avoient observé MM. de l'Académie, et contre ce qui se voit dans les oiseaux qui ont communément plus de blanc sous le ventre et dans toute la partie inférieure du corps , et plus de brun et d’autres couleurs sur le dos et les ailes : mais il me semble que sur cela Belon peut être aisément justifié : car il a dit exactement, comme MM. de l’Académie, que I outarde étoit blanche par dessous le •ventre et dessous les ailes , et lorsqu’il a avancé que le dessus des ailes étoit blanc, il a sans doute entendu parler des pennes de l’aile qui approchent du corps, et qui se trouvent en effet au dessus de l’aile, celle-ci étant supposée pliée et l’oiseau debout : or, dans ce sens, ce qu’il a dit se trouve vrai, et conforme à la description de M. Edwards, où la vingt-sixième penne de l’aile et suivantes, jusqu’à la trentième, sont parfaitement blanches.
M. Perrault a fait une observation plus juste : c’est que quelques plumes de l’outarde ont du duvet, non seulement à leur base, mais encore à leur extrémité ; en sorte que la partie moyenne de la plume , qui est
üaA IPIETITIE WTAMDIE,
Ordre de,r Echassiers. Fa nulle de<f Pressirostres
Genre Outarde ■ / Cuvier ) 1) .
L’OUTARDE. iÂi
composée de barbes fermes et accrochées les unes aux autres, se trouve entre deux parties où il n’y a que du duvet : mais ce qui est très-remarquable c’est que le duvet de la base de toutes les plumes , à l’exception des pennes du bout de l’aile, est d’un rouge vif, approchant de la couleur de rose; ce qui est un caractère commun à la grande et à la petite outarde : le bout du tuyau est aussi de la même couleur.
Le pied , ou plutôt le tarse , et la partie inférieure de la jambe qui s’articule avec le tarse , sont revêtus d’écailles très - petites : celles des doigts sont en tables longues et étroites; elles sont toutes de couleur grise, et recouvertes d’une petite peau qui s’enlève comme la dépouille d’un serpent.
Les ongles sont courts et convexes par dessous comme par dessus , ainsi que ceux de l’aigle que Belon appelle haliœtos ; en sorte qu’en les coupant perpendiculairement à leur axe , la coupe en seroit à peu près circulaire.
M. Salerne s’est trompé en imprimant que l’outarde avoil au contraire les ongles caves en dessous.
Sous les pieds , on voit en arrière un tubercule calleux qui tient lieu de talon.
La poitrine est grosse et ronde. La grandeur de l’ouverture de l’oreille est apparemment sujette à varier, car Belon a trouvé celte ouverture plus grande dans l’outarde que dans aucun autre oiseau terrestre; etMM.de l’Académie n’y oru rien vu d’extraordinaire. Ces ouvertures sont cachées sous les plumes : on aperçoit dans leur intérieur deux conduits , dont l’uu se dirige au bec et l’autre au cerveau.
Dans le palais et la partie inférieure du bec , il v a, sous la membrane qui revêt ces parties, plusieurs corps glanduleux qui s’ouvrent dans la cavité du bec par plusieurs tuyaux fort visibles.
La langue est charnue en dehors; elle a au dedans un noyau cartilagineux , qui s’attache a l’os hyoïde , comme dans la plupart des oiseaux ; ses côtés sont hérissés de pointes d’une substance moyenne entre la membrane et le cartilage : cette langue est dure et pointue par le bout ; mais elle n’est pas fourchue, comme l’a dit M. Linnæus, trompé sans doute par une faute de ponctuation qui se trouve dans Aldrovande, et qui a été copiée par quelques autres ».
T. Lingua serrata, utrinque acuta ; au lieu de lingua serrata utrinque , acuta. Cette phrase n’est qu une traduction de celle-ci de Belon , sa langue est dentelée de chaque côté, pointue et dure par le bout; d’où
Sous la langue se présente l’orifice d’une espèce de poche tenant environ sept pintes angloises, et que le docteur Douglas, qui l’a découverte le premier, regarde comme un réservoir que l’outarde remplit d’eau pour s’en servir au besoin , lorsqu’elle se trouve au milieu des plaines vastes et arides où elle se lient par préférence : ce singulier réservoir est propre au mâle, et je soupçonne qu’il a donne lieu à une méprise d’Aristote. Ce grand naturaliste avance que l’œsophage de l’outarde esl large dans toute sa longueur ; cependant les modernes , et notamment MM. de/ l’Académie, ont observé qu’il s’élargissoit seulement en approchant du gésier. Ces deux assertions, qui paroissent contradictoires, peuvent néanmoins se concilier, en supposant qu’Aristote, ou les observateurs chargés de recueillir les faits dont il composoit son Histoire des Animaux , ont pris pour l’œsophage cette poche ou réservoir, qui est en effet fort ample et fort large dans toute son étendue.
Le véritable œsophage, à l’endroit où il s’épaissit, est garni de glandes régulièrement arrangées : le gésier, qui vient ensuite (car il n’y a point de jabot) , est long d’environ quatre pouces, large de trois; il a la dureté de celui des poules communes; et celte dureté ne vient point, comme dans les poules, de l’épaisseur de la partie charnue, qui est fort mince ici, mais de la membrane interne, laquelle est très-dure, très-épaisse et de plus godronnée, plisséeet replissée en différens sens ; ce qui grossit beaucoup le volume du gésier.
Cette membrane interne paroît n’ètre point continue, mais seulement contiguë et jointe bout à bout à la membrane interne de l’œsophage; d’ailleurs celle-ci est blanche, au lieu que celle du gésier est d’un jaune doré.
La longueur des intestins est d’environ quatre pieds , non compris les cæcum ; la tunique interne de X iléon est plissée selon sa longueur, et elle a quelques rides transversales à son extrémité.
Les deux cæcum sortent de l’intestin à environ sept pouces de l’anus, se dirigeant d’arrière en avant. Suivant Gesner, ils sont inégaux selon toutes leurs dimensions, et c’est le plus étroit qui est le plus long dans la raison de cinq à six. M. Perrault dit seulement que le droit , qui a un pied plus ou moins, est ordinairement un peu plus long que le gauche.
l’on voit que Y utrinque doit se r a porter à sirrata et non au mot acuta. »
L’OUTARDE
A un pou oo, à pou près de l’anus , 1 intestin se rétré< il . puis , se dilatant , forme une poche capable de contenir un œuf, et dans laquelle s iiiset eïtt les uretères ei le canal déférent : celte poche intestinale, appelée bourse de Fabrice , a aussi son cæcum long de deux pouces, laige de trois lignes; et le trou qui communique de l’un à l’autre est surmonté d'un rept-i de la membrane interne, lequel peu» servit de valvule.
Il résulte de ivs observations que l’outarde, bien loin d’avoir plusieurs estomacs et de longs intestins, comme lesruminans, a au contraire le tube intestinal fort court et d’une petite capacité, et qu’il n’a qu’un seul ventricule ; en sorte que l’opinion de ceiix qui prétendent que cet oiseau rumine Seroit réfutée par cela seul ; mais il ne faut pas non plus se persuader avec Albert que l’outarde soit carnassière , qu’elle se nourrisse de cadavres, que même elle fasse la guerre au petit gibier, et qu’elle ne mange de l’herbe et du grain (pie dans le cas de grande disette; il faut encore moins conclure de ces suppositions qu’elle a le bec et les ongles crochus; toutes erreurs accumulées par Albert d apres un passage d’Aristote mal entendu1, admises par Gesner avec quelques modifications, niais rejetées par tous les autres naturalistes.
L’outarde est un oiseau granivore; elle vit d’herbes, de grains et de toutes sortes de semences; de feuilles de choux , de dentde-lion, de navets, de myosotis ou oreillede souris , de vesce , d’ache , de daucus , et même de foin, et de ces gros \ers de terre que , pendant 1 été, on voit fourmiller sur les dunes tous les ma'ins avant le lever du soleil : dans le fort de l’hiver et par les temps de neige, elle mange l’écorce des arbres; en tout temps elle avale de petites pierres, même des pièce» de métal, comme l’autruche, et quelquefois en plus grande quantité. MM. de l'Académie ayant ouvert le ventricule de l’une des six outardes qu’ils avoient observées, le trouvèrent rempli en partie de pierres, dont quelques-unes étoient de la grosseur d’une noix, et en partie de doubles, au nombre de quatre-vingt-dix, tous usés et polis dans les endroits exposés au frottement, mais sans aucune apparence d'érosion.
i. Atdrovandc prétend que l’idée de faire de l’outarde un oiseau de proie a pu venir à Albert de
ce passage d’Aristote, Avis scyt/iicci [ quœdam
que j’ai discuté plus haut. Voyez A ldrovancle , Ornithologie , lome II , page 90. Ce qu'il y a de certain , c’est que ce 11’esl pas d’après l’inspection de l’animal qn’ Albert s’est formé cette idée,
Willughby a Irouvé dans l’estomac de ces oiseaux, au temps de la moisson, trois ou quatre grains d’orge, avec une grande quantité de graine de ciguë; ce qui indique un appétit de préférence pour cette graine, et par conséquent le meilleur appàl pour l’attirer dans les pièges.
Le toie est très-grand ; la vésicule du fiel, le pancréas , le nombre des canaux pancréatiques, leur insertion, ainsi que cejie des conduits hépatiques et cystiques, sont sujets à quelques variations dans les ditïérens sujets.
Les testicules ont la forme d’une petite amande h anche, d une substance assez ferme; le canal déférent va s’insérer a la partie inférieure de la poche Au rectum, comme je l’ai dit plus haut, et l’on trouve au bord supérieur de 1 anus une petite appendice qui tient beu de verge.
M. Perrault ajoute à ces observations anatomiques la remarque suivante : c’est qu entre tant de sujets qu’avoient disséqués MM. de l’Académie, il ne s’étoit pas rencontré une seule femelle. Mais nous a\ons dit, à 1 ar ide de l’autruche, ce que nous pensions de cette remarque.
Dans la saison des amours , le mâle va piaffant autour de la femelle, et fait une espece de roue avec sa queue.
Les œufs 11e sont que de la grosseur de ceux d’une oie; ils sont d’un brun olivâtre pale, marqués de petites taches plus foncées, en quoi leur couleur a une analogie évidente avec celle du plumage.
Cet oiseau ne construit point de nid , mais il creuse seulement un trou en terre, et y dépose ses deux œufs , qu il couve pendant trente jours comme font tous les gros oiseaux , selon Aristote. Lorsque cette mère inquiété se défie des chasseurs et qu’elle craint qu’on n’en veuille à ses œufs, elle les prend sous ses ailes (on ne dit pas comment) ei les transporte en lieu Air, Elle s’établit ordinairement dans les blés qui approchent de la maturité, pour y faire sa ponte, suivant en cela l’instinct commun à tous les animaux, de mettre leurs pet ils à portée de trouver en naissant une nourriture convenable. M. Klein prétend quelle préfère les avoines comme plus basses; en sorte qu’étant posée sur ses œufs, sa tête domine sur la campagne, et qu’elle puisse avoir l’œil sur ce qui se passe autour d’elle: mais ce fait, avancé par M. Klein , ne s’accorde ni avec le sentiment général des naturalistes, ni avec le naturel de l’outarde, qui, sauvage et défiante comme elle l’est , doit chercher
L’OUTARDE
sa sûreté plutôt en se cachant dans les grands hlés qu'en se tenant à portée de voir les chasseurs de loin , au risque d’en être elle-même aperçue.
Elle quitte quelquefois ses œufs pour aller chercher sa nourriture ; mais si , pendant ces courtes absences , quelqu'un les touche ou les frappe seulement de son ha'eine. on prétend qu’elle s’en aperçoit à son retour, et qu’elle les abandonne.
L’outarde, quoique fort grosse, est un animal {rès-cramtif , et qui pareil n’avoir n le sentiment de sa propre force, ni 1 instinct de. l’employer. Elle* s’assemblent quelquefois par troupes de cinquante ou soixante, et ne sont pas plus rassurées par leur nombre que par leur force et leur grandeur; la moindre apparence de danger, ou plutôt la moindre nouveauté les effraie , et elles ne pourvoient guère à leur conservation que par la fuite. Elles craignent surtout les chiens; et cela doit être, puisqu’on se sert communément des chiens pour leur donner la chasse : mais elles doivent craindre au*si le renard, la fouine et tout autre animal, si petit qu’il soit , qui sera assez liardi pour les attaquer; à plus forte raison les animaux féroces, et même les oiseaux de proie , contre lesquels elles oseroient bien moins se défendre : leur pusillanimité est telle, que, pour peu qu’on les blesse, elles meurent plutôt de la peur que de leurs blessures. M. Klein prétend néanmoins qu’elles se mettent quelquefois en colere, et qu’a lors on voit s’enfler une peau lâche qu’elles ont sous le cou. Si Ion en croit les anciens, l’outarde n’a pas moins d’a initié pour le cheval qu elle a d’antipathie pour le chien; des qu’elle aperçoit celui-là, elle, qui craint tout, vole à sa rencontre, et se met presque sous ses pieds. En supposant bien constatée cette singulière sympathie entre des animaux si différens, on pourroit, ce me semble, en rendre raison en disant que l’outarde trouve dans la fiente du cheval des grains qui ne sont qu’à demi digérés , et qui lui sont une ressource dans la disette.
Lorsqu’elle est chassée, elle court fort vite en battant des ailes, et va quelquefois plusieurs milles de suite et sans s’arrêter; mais comme elle ne prend son vol que difficilement et lorsqu’elle est aidée, ou, si i’on veut, portée par un vent favorable, et que d’ailleurs elle ne se perche ni ne peut se percher sur les arbres, soit à cause de sa pesanteur, soit faute de doigt postérieur dont elle puisse saisir la branche et s’y soutenir, ou peut croire , sur le témoignage
des anciens et des modernes , que les lévriers et les chiens courans la peuvent forcer. On la chasse aussi avec l’oiseau de proie , ou enfin on lui tend des filets, et on I attire où l’on veut en faisant paraître un cheval à propos, ou seulement en s’affublant de la peau d’un de ces animaux. Il n’est point de piège, si grossier qu'il soit, qui ne doive réussir, s’il est vrai, comme le dit Elien, que, dans le royaume de Pont, les renards viennent à bout de les attirer à eux en se couchant contre terre , et relevant leur queue, à laquelle ils donnent, autant qu ils peuvent , l’apparence et les mouvemens du cou d’un oiseau; les outardes, qui prennent, dit-on, cet objet pour un oiseau de leur espece, s’approchent sans défiance et deviennent la proie de l’animal rusé : mais cela suppose bien de la subtilité dans le renard, bien de la stupidité dans l’outarde, et peut-être encore plus de crédulité dans l’écrivain.
J’ai dit que ces oiseaux alloient quelquefois par troupes de cinquante ou soixante ; cela arrive surtout en automne dans les plaines de la Grande-Bretagne ; ils se répandent alors dans les terres semées de turneps , et y font de très-grands dégâts. En France, on les voit passer régulièrement au printemps et en automne, mais par plus petites troupes , et elles ne se posent guere que sur les lieux les plus élevés. On a observé leur passage en Bourgogne, en Champagne et en Lorraine.
L’outarde se trouve dans la Libye, aux enviions d’Alexandrie, selon Plutarque1; dans la Syrie; dans la Grèce-, en Espagne; en France, dans les plaines du Poitou et de la Champagne pouilleuse; dans les contrées couvertes de l’est et du sud de la Grande- Bretagne , de puis la province de Dorset jusqu’à celle de Mercie et de la Lothiane en Ecosse; dans les Pays-Bas; en Allemagne 2; en Ukraine et en Pologne, où, selon Rzaczynski , elle passe quelquefois l’hiver au milieu des neiges. Les auteurs de la Zoologie britannique assurent que ces oiseaux ne s’éloignent guère du pays qui les a vus naître, et que leurs plus grandes excursions ne vont pas au delà de vingt à trente milles ; mais Aldrovande prétend que sur la fin de l’automne ils arrivent par troupe en Hollande,
1. Si toutefois on n’a pas confondu Volts avec Votas, comme un l’a fait si souvent.
2. Frisch l’appelle la plus grosse de toutes les poules sauvages naturelles à l’Allemagne : cela ne prouve pas que l’ouiarde soit une poule, mais bien qu’elle se trouve eu Allemagne.
L’OÜTARDÈ.
et se tiennent par préférence dans les campagnes éloignées des villes et des lieux habités. M. Linnæus dit qu’ils passent en Hollande et en Angleterre. Aristote parle aussi de leur migration; mais c’est un point qui demande à être éclairci par des observations plus exactes.
Aldrovande reproche à Gesner d’être tombé dans quelque contradiction à cet égard, sur ce qu’il dit que l’outarde s’en va avec les cailles, avant dit plus haut qu’elle ne quittoit point la Suisse, où elle est rare, et qu’on y en prenoit quelquefois l’hiver ; mais cela peut se concilier, ce me semble, en admettant la migration des outardes, et la resserrant dans des limiles, comme les auteurs de la Zoologie britannique ; d’ailleurs celles qui se trouvent en Suisse sont des outardes égarées, dépaysées, en petit nombre , et dont les mœurs ne peuvent représenter celles de l’espece. Ne pourroil-on pas dire aussi que l’on n’a point de preuves que celles qu’on prend quelquefois à Zurich, pendant l’hiver, soient les mêmes qui y ont. passé l’été précédent?
Ce qui paroit de plus certain c’est que l’outarde ne se trouve que rarement dans les contrées montagneuses ou bien peuplées, comme la Suisse, le Tyrol, l’Italie, plusieurs provinces d’Espagne , de France, d’Angleterre et d’Allemagne, et que , lorsqu’elle s’y rencontre , c’est presque toujours en hiver 1 : mais quoiqu’elle puisse subsister dans les pays froids, et qu’elle soit, selon quelques auteurs, un oiseau de passage , il ne paroit pas néanmoins qu’elle ait jamais passé en Amérique par le Nord; car, bien que les relations des voyageurs soient remplies d’outardes trouvées dans ce nouveau continent, il est aisé de reconnoître que ces prétendues outardes sont des oiseaux aquatiques, comme je l’ai déjà remarqué plus haut, et absolument diflérens de la véritable outarde dont il est ici question. M. Barrère parle bien d’une outarde cendrée d’Amérique dans son Essai d'ornithologie (page 33), qu’il dit avoir observée. Mais, i° il ne paroit pas l’avoir vue en Amérique, puisqu’il n’en fait aucune mention dans sa France équinoxiale. 2° Il est le seul avec M. Klein, qui parle d’une outarde américaine ; or celle de M. Klein, qui est le macucagua de Marcgrave , n’a point les caractères propres à ce genre, puisqu’elle a quatre doigts à chaque
i. Je me soutiens d’en avoir vu deux , à deux différentes fois , dans une partie de la Bourgogne lertile en blé, et cependant montagneuse; mais c’a toujours été en hiver et par un temps de neige.
pied , et le bas de la jambe garni de plumes » jusqu’à son articulation avec le tarse; qu’elle est sans queue , et qu’elle n’a guère d’autre rapport avec l’outarde que d’être un oiseau i pesant qui ne se perche ni ne vole presque point. A l’égard de M. Barrère, son autorité n’est pas d'un assez grand poids en histoire naturelle pour que son témoignage doive prévaloir contre celui de tous les autres. 3° Enfin son outarde cendrée d’Amérique a bien l'air d’être la femelle de l’outarde d’Afrique, laquelle est en effet toute couleur de cendre, selon M. Linnæus.
On me demandera peut-être pourquoi un i oiseau qui , quoique pesant , a cependant des ailes, et qui s’en sert quelquefois, n’est point passé en Amérique parle Nord, comme ont fait plusieurs quadrupèdes : je répondrai i que l’outarde n’y est point passée, parce que, quoiqu’elle vole en effet, ce n’est guere que lorsqu’elle est poursuivie; parce qu’elle ne vole jamais bien loin, et que d’ailleurs elle évite surtout les eaux, selon la remarque de Belon, d’où il suit qu’elle n’a pas dû se hasarder à franchir de grandes étendues de mer : je dis de grandes étendues, car , quoique celles qui séparent les deux continens du côté du Nord soient bien moindres que celles qui les séparent entre les deux tropiques, elles sont néanmoins considérables, par rapport à l’espace que l’outarde peut parcourir d’un seul vol.
On peut donc regarder l’outarde comme un oiseau propre et naturel à l'ancien continent , et qui dans ce continent ne paroit point attaché à un climat particulier, puisqu’il peut vivre en Libye, sur les cotes de la mer Baltique, et dans tous les pays intermédiaires.
C’est un très-bon gibier : la chair des jeunes, un peu gardée, est surtout excellente; et si quelques écrivains ont dit le contraire, c’est pour avoir confondu Votis avec X'otus , comme je l’ai remarqué plus haut. Je ne sais pourquoi Hippocrate l'interdisoit aux personnes qui tomboient du mal caduc. I line reconnoît dans la graisse d’outarde la vertu de soulager les maux de mamelles qui surviennent aux nouvelles accouchées. On se sert des pennes de cet oiseau , comme on fait de celles d’oie et de cygne, pour éei ire ; et les pêcheurs les recherchent pour les attacher à leurs hameçons , parce qu’ils croient que les petites taches noires dont elles sont émaillées paroissent autant de petites mouches aux poissons , qu’elles attirent par cette fausse apparence.
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