‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 144 sur 218 · ARTICLE V · texte numérisé non relu

ARTICLE V

De la direction de l’aimant , et de sa déclinaison.

Après avoir considéré les effets de la force attractive de l’aimant, considérons les phénomènes de ses forces directives. Un aimant, ou , ce qui revient au même, une aiguille aimantée , se dirige toujours vers les pôles du globe , soit directement , soit obliquement , en déclinant à l’est ou à l’ouest , selon les temps et les lieux ; car ce n’est que pendant un assez petit intervalle de temps , comme de quelques années, que dans un même lieu la direction de l’aimant paroît être constante ; et en tout temps il n’y a que quelques endroits sur la terre où l’aiguille se dirige droit aux pôles du globe, tandis que partout ailleurs elle décline de plus ou moins de degrés à l’est ou à l’ouest, suivant les différentes positions de ces mêmes lieux.

Les grandes ou petites aiguilles aimantées sur un aimant fort ou foible , contre les pôles ou contre les autres parties de la surface de ces aimans , prennent toutes la même direction , en marquant également la même déclinaison dans chaque lieu particulier.

Les François sont , de l’aveu même des étrangers, les premiers en Europe qui aient fait usage de cette connoissance de la direction de l’aimant pour se conduire dans leurs navigations3. Dès le commencement du dou-

pondante à la sienne : les plus légères furent plusieurs fois attirées jusqu’au contact, et ce 11e fut qu’avec peine que je parvins à les placer à la distance proportionnelle , en raison composée de leurs sphères d’activité respective. Alors , en tournant doucement l’aimant factice sur son centre, j’eus la satisfaction de voir toutes ces terrella tourner sur elles-mêmes par une rotation correspondante à celle de cet aimant ; et cette rotation étoit pareille à celle qu’éprouve une roue de rencontre lorsqu’elle est mue par une autre roue à dents ; de sorte que lorsque je retournois mon aimant de la droite à la gauche, la rotation des terrella étoit de la gauche à la droite; et l’inverse arrivoit toujours lorsque je tournois mon aimant de l’autre sens.

3, Par le témoignagne des auteurs chinois , dont MM. le Roux et de Guignes ont fait l’extrait , il paroît certain que la propriété qu’a le fer aimanté de se diriger vers les pôles a été très-anciennement connue des Chinois. La forme de ces premières boussoles étoit une figure d’homme qui tournoit sur un pivot, et dont le bras droit montroit toujours le midi. Le temps de cette invention , suivant certaines chroniques delà Chine, est de ni 5 ans avant l’ère chrétienne, et 2700 selon d’autres. Voyez Y Extrait des annales de la Chine , par MM. le Roux

ET I)E SES USAGES

zième siècle , ils naviguoient sur la Méditerranée , guidés par l’aiguille aimantée , qu’ils appeloient la marinette ; et il est à présumer que, dans ce temps, la direction de l’aimant étoit constante ; car cette aiguille n’auroit pu guider des navigateurs qui ne connoissoient pas ses variations; et ce n’est que dans les siècles suivans qu’on a observé sa déclinaison dans les différens lieux de la terre , et même aujourd’hui l’art nécessaire à la précision de ces observations n’est pas encore à sa perfection. La marinette n’étoit qu’une boussole imparfaite; et notre compas de mer, qui est la boussole perfectionnée, n'est pas encore un guide aussi fidèle qu’il seroit à désirer : nous ne pouvons même guère espérer de le rendre plus sûr, malgré les observations très-multipliées des navigateurs dans toutes les parties du monde, parce que la déclinaison de l’aimant change selon les lieux et les temps. Il faut donc chercher à reconnoitre ces ehangemens de direction en différens temps, pendant un aussi grand nombre d’années que les observations peuvent nous l’indiquer, et ensuite les comparer aux ehangemens de cette déclinaison dans un même temps en différens lieux.

En recueillant le petit nombre d’observations laites à Paris dans les seizième et dixseptième siècles, il paroît qu’en l’année i58o l’aiguille aimantée déclinoit de onze degrés trente minutes vers l’est, qu’en 1618 elle déclinoit de huit degrés, et qu’en l’année i663 elle se dirigeoit droit au pôle. L’aiguille aimantée s’est donc successivement approchée du pôle de onze degrés trente minutes pendant cette suite de quatre-vingttrois ans : mais elle n’est demeurée qu’un an ou deux stationnaire dans cette direction, où la déclinaison est nulle ; après quoi l’aiguille s’est de plus en plus éloignée de la direction au pôle1, toujours en déclinant' vers l’ouest:

et de Guignes. Mais , malgré l’ancienneté de cette découverte, it ne paroît pas que les Chinois en aient jamais tiré l’avantage de faire de longs voyages.

i. Dans l’année 1670 la déclinaison étoit de 1 degré 3o minutes vers l’ouest, et l’aiguille a continué de décliner dans les années suivantes , toujours vers l'ouest ; en 1680 elle déclinoit de 2 deg. 4o min. ; en 1681 , de a deg. 3o min. ; en i683 , de 3 deg. 5o min.; en i684, de 4 deg. 10 min.; en i685 , de 4 deg. 10 min.; en 1686 , de 4 deg. 3o min. ; en 1692 , de 5 deg. 5o min. ; en 1693 , de 6 deg. 20 min. ; en 1695 , de 6 deg. 48 min. ; en 1696, de 7 deg. 8 min. ; en 1698, de 7 deg. 4o min. ; en 1699, de 8 deg. 10 min. ; en 1700 , de

8 deg. 12 min. ; en 1701, de 8 deg. 25 min. ; en 1702, de 8 deg. 48 inin. ; en 1703, de 9 deg. 6 min.; en 1704, de 9 deg. 20 min. ; en 1705 , de

9 deg. 35 mm. ; en 1706, de 9 deg. 48 min. ; en 1707, de 10 deg. 10 min. ; en 1708, de 10 deg.

de sorte qu’en 1786, le 3o mai, la déclinaison étoit à Paris de vingt-deux degrés. De même on peut voir , par les observations faites à Londres, qu’avant l’année 1607 l’aiguille déclinoit à l’est; et après cette année 1667, où sa direction tendoit droit au pôle, elle a décliné successivement vers l’ouest 2.

La déclination s’est donc trouvée nulle à Londres six ans plus tôt qu’à Paris , et Londres est plus occidental que Paris de deux degrés viugt-cinq minutes. Le méridien magnétique coïncidoit avec le méridien de Londres en 1657, et avec le méridien de Paris en i663. Il a donc subi, pendant ce temps, un changement d’occident en orient, par un mouvement de deux degrés vingt-six minutes en six ans , et l’on pourroit croire que ce mouvement seroit relatif à l’intervalle des méridiens terrestres, si d’autres observations ne s’opposoient pas à cette supposition. Le méridien magnétique de la ligne sans déclinaison passoit par Vienne en Autriche dès l’année i638 : cette ligne auroit donc dû arriver à Paris plus tôt qu’à Londres, et cependant c’est à Londres qu’elle est arrivée six ans plus tôt qu’à Paris. Cela nous démon- ; tre que le mouvement de cette ligne n’est point du tout relatif aux intervalles des méridiens terrestres.

Il ne me paroît donc pas possible de déterminer la marche de ce mouvement de

i5 min. ; en 1709, de 11 deg. i5 min. ; en 1714, de 11 deg. 3o min. ; en 1717, de 12 deg. 20 min. ; en 1719, de 12 deg. 3o min. ; en 1720, 1721 , 1722 , 1723, et 1724.de i3 deg. ; en 1725, de i3 deg. i5 min. ; en 1727 et 1728 , de i4 degrés. (Musschenbroeck , Dissertatio de magnele , p. i52.) En 1729 , de 14 deg. 10 min.; en 1730, de i4 deg. 25 min. ; en 1731, de 14 deg. 45 min. ; en 1732 et 1733, de i5 deg. i5 min. ; en 1734 et 1740, de i5 deg. 45 min. ; en 1744, 1745 , 1746 , 1747, et 1749 , de ifi deg. 3o min. {Encyclopédie , article Aiguille aimantée.) F.n 1755.de 17 deg. 3o min.; en 1756 , de 17 deg. 45 min. ; en 1757 et 1758 , de 18 deg. ; en 1769, de 18 deg 10 min.; en 1760, de 18 deg. 20 min. ; en 1765 , de 18 deg. 55 min. 20 sec; en 1767, de 19 deg. 16 min. ; en 1768, de 19 deg. 25 min. {Connaissance des temps , années 1769, 1770. I77I> « i7720

2. L’aiguille aimantée n’avoit aucune déclinaison à Vienne en Autriche dans l’année i638 ; elle n’en avoit de même aucune en 1600 au cap des Aiguilles en Afrique ; et, avant ces époques, la déclinaison étoit vers l’est dans tous les lieux de l’Europe et de l’Afrique. — Ceci semble prouver que la marche de la ligne sans déclinaison ne se fait pas par un mouvement régulier qui ramèneroit successivement la déclinaison de l’est à l'ouest; car Vienne étant à quatorze degrés deux minutes trente secondes à l’est de Paris, cette ligne sans déclinaison auroit dû arriver à Paris plus tôt qu’à Londres, qui est à l’ouest de Paris ; et l'on voit que c’est tout le contraire , puisqu’elle est arrivée six ans plus tôt à Londres qu’à Paris.

TRAITE DE L’AIMANT

déclinaison, parce que sa progression est plus qu’irrégulière, et n’est point du tout proportionnelle au temps, non plus qu’à l’espace : elle est tantôt plus prompte, tantôt plus lente, et quelquefois nulle, l’aiguille demeurant stationnaire , et même devenant rétrograde pendant quelques années , et reprenant ensuite un mouvement de déclinaison dans le même sens progressif. M. Cassini, l’un de nos plus savans astronomes , a été informé qu’à Québec la déclinaison n’a varié que de trente minutes pendant trente-sept ans consécutifs : c’est peut-être le seul exemple d’une station aussi longue. Mais on a observé plusieurs stations moins longues en différeus lieux : par exemple , à Paris l’aiguille a marqué la même déclinaison pendant cinq années, depuis 1720 jusqu’en 1724, et aujourd’hui ce mouvement progressif est fort ralenti; car, pendant seize années , la déclinaison n’a augmenté que de deux degrés , ce qui ne fait que sept minutes et demie par an , puisqu’en 1769 la déclinaison étoit de vingt degrés, et qu’en 1785 elle s’est trouvée de vingt-deux *. Je ne crois donc pas que l’on puisse, par des observations ultérieures, et même très-multipliées, déterminer quelque chose de précis sur le mouvement progressif ou rétrograde de l’aiguille aimantée, parce que ce mouvement n’est point l’effet d’une cause constante , ou d’une loi de la nature , mais dépend de circonstances accidentelles , particulières à certains lieux , et variables selon les temps. Je crois pouvoir assurer , comme je l’ai dit , que le défrichement des terres , et la découverte ou l’enfouissement des mines de fer, soit par les tremblemens de terre , les effets des foudres souterraines et de l’éruption des volcans, soit par l’incendie des forêts, et même par le travail des hommes , doivent changer la position des pôles magnétiques sur le globe, et fléchir en même temps la direction de l’aimant.

En 1785 , la déclinaison de l’aiguille aimantée étoit de vingt-deux degrés; en 1784, elle n’a été que de vingt-un degrés vingt-une minutes; en 1783 , de vingt-un degrés onze minutes ; en 1782 , de vingt-un degrés trentesix minutes.

Et en consultant les observations qui ont été faites par l’un de nos plus habiles physiciens, M. Cotte, nous voyons qu’en prenant le terme moyen entre les résultats des

1. Ce fait est confirmé par les observations de M. Cotte, qui prouvent que la déclinaison moyenne

de l’aiguille aimantée, en 1786, n’a été à Laon que de 21 degrés 3i minutes.

observations faites à Montmorency près Paris, tous les jours de l’année , le matin , à midi , et le soir, c’est-à-dire le terme moyen de' iog5 observations, la déclinaison en l’année 1781 a été de vingt degrés seize minutes cinquante-huit secondes; et les différences entre les observations ont été si petites , que M. Cotte a cru pouvoir les regarder comme nullcs.

En 1780, cette même déclinaison moyenne a été de dix-neuf degrés cinquante-cinq minutes vingt-sept secondes; en 1779, de dix-neuf degrés quarante-une minutes huitsecondes ; en 1 778 , de dix-neuf degrés trentedeux minutes cinquante-cinq secondes ; en 1 777, de dix-neuf degrés trente-cinq minutes cinquante-cinq secondes; en 1776, de dixneuf degrés trente-trois minutes trente-une secondes ; en 177 5, de dix-neuf degrés quarante-une minutes quarante-une secondes1 2.

2 En 1780, la déclinaison moyenne, prise d’après 6022 observations, a été de 19 degrés 55 minutes 27 sec. Mais les variations de cette déclinaison ont été bien plus considérables qu’en 1781 : car la plus grande déclinaison s'est trouvée de 20 degrés i5 minutes le 2 juillet; et la moindre, de 18 degrés 4o minutes le même jour. La différence a donc été de t degré 35 minutes; et celte variation, qui s’est faite le même jour, c’est-à-dire en douze ou quinze heures, est plus considérable que le progrès de la déclinaison pendant quinze ans , puisqu’eu 1764 la déclinaison étoit de 18 degrés 55 minutes 20 secondes, c’est-à-dire de i5 min. 20 secondes plus grande que celle du 29 juillet , à l’heure qu’elle s’est trouvée de 18 degrés 4° minutes.... E11 1779, la déclinaison moyenne pendant l’année a été de 19 degrés 4i minutes 8 secondes. La plus grande déclinaison s’est trouvée de 20 degrés le 6 décembre , à la suite d’une aurore boréale, et la plus petite de 19 degrés i5 minutes en janvier et février; la différence a donc été de 45 minutes. L’observateur remarque que l’augmentation moyenne a augmenté de 8 à 9 minutes depuis l’année précédente, et que la variation diurne s’est soutenue avec beaucoup de régularité, excepté dans certains jours où elle a été troublée , le plus souvent à l’approche ou à la suite d’une aurore boréale. Au reste, ajoute t-il , l’aiguille aimantée tend à se rapprocher du nord , chaque jour, depuis trois ou quatre heures du soir jusqu’à cinq ou six heures du matin , et elle tend à s’en éloigner depuis cinq ou six heures du matin jusqu’à trois ou quatre heures du soir.. . En 1778, la déclinaison moyenne, pendant l’année, a été de 19 degrés 32 minutes 55 secondes. La plus grande déclinaison a été de 20 degrés le 29 juin ; on avoit observé une aurore boréale la veille 0 onze heures du soir : la plus petite déclinaison a été de 18 degrés 54 min. le 26 janvier; ainsi la différence a été de 1 degré 6 minutes. En 1777 , la déclinaison moyenne, pendant l’année , a été de 19 degrés 35 minutes. La plus grande déclinaison s’est trouvée de 19 degrés 58 minutes le 19 juin , et la plus petite de 18 degrés 45 minutes au mois de décembre : ainsi la différence a- été de 1 degré i3 minutes.... En >776» la déclinaison moyenne, pendant l’année, a été de 19 degrés 33 minutes 3i secondes. La plus grande déclinaison s’est trouvée

ET DE SES USAGES

Ces observations sont les plus exactes qui aient jamais élé faites; celles des années précédentes, quoique bonnes, n’offrent pas le même degré d’exactitude; et à mesure qu’on remonte dans le passé , les observations deviennent plus rares et moins précises, parce qu’elles n’ont été faites qu’une fois ou deux par mois , et même par année.

Comparant donc ces observations entre elles, on voit que, pendant les onze années depuis 1775 jusqu’en 1780, l’augmentation de la déclinaison vers l’ouest n’a élé que de deux degrés dix-huit minutes dix-neuf secondes; ce qui n’excède pas de beaucoup la variation de l’aiguille dans un seul jour, qui quelquefois est de plus d’un degré et demi. On ne peut donc pas en conclure affirmativement que la progression actuelle de l’aiguille vers l'ouest soit considérable. Il se pourroit, au contraire, que l’aiguille fût presque stationnaire depuis quelques aunées, d’autant qu’en 1774 la déclinaison moyenne a été de dix-neuf degrés cinquante-cinq minutes trente-cinq secondes; en 1773, de vingt degrés une minute quinze secondes; en 1772, de dix-neuf degrés cinquante-cinq minutes vingt-cinq secondes : et cette augmentation de la déclinaison vers l’ouest a été encore plus petite dans les années précédentes, puisqu’on 1771 cette déclinaison a été de dix-neuf degrés cinquante-cinq minutes, comme en 1772; qu’en 1770 elle a été de dix-neuf degrés cinquante-cinq minutes , et en 1 769 de vingt degrés.

Le mouvement en déclinaison vers l’ouest paroît donc s’être très-ralenti depuis près de vingt ans. Cela semble indiquer que ce mouvement pourra, dans quelque temps, devenir rétrograde, ou du moins que sa progression ne s’étendra qu’à quelques degrés de plus ; car je ne pense pas qu’on puisse supposer ici une révolution entière , c’est-à-dire de trois cent soixante degrés dans le même sens. Il n’y a aucun fondement à cette supposition, quoique plusieurs physiciens l’aient admise, et que même ils en aient calculé la durée d’après les observations qu’ils avoient pu recueillir; et si nous voulions supposer et calculer de même, d’après les observations rapportées ci-dtssus, nous trouverions que

de *0 degrés en mars , avril , et mai ; la plus petite déclinaison en janvier et février, de 19 degrés:

ainsi la différence a été de 1 degré En 1776 , la

déclinaison moyenne, pendant l’année, a été de 19 degrés 4» minutes 4l secondes ; la plus grande déclinaison s’est trouvée de 20 degrés 10 minutes le i5 avril, et la plus petite de 19 degrés le i5 décembre ; ainsi la différence a été de 1 degré 10 minutes....

la durée de celte révolution seroit de 1996 ans et quelques mois, puisqu’en 122 années, c’est-à-dire depuis i663 à 1785 , la progression a été de vingt-deux degrés ; mais ne seroit-t-il pas nécessaire de supposer encore que le mouvement de cette progression fût assez uniforme pour faire dans l’avenir à peu près aulant de chemin que dans le passé ? ce qui est plus incertain , et même peu vraisemblable par plusieurs raisons , toutes mieux fondées que ces fausses suppositions.

Car si nous remontons au delà de l’année i663, et que nous prenions pour premier terme de la progression de ce mouvement l’année i58o, dans laquelle la déclinaison étoit de onze degrés trente minutes vers l’est, le progrès de ce mouvement en deux cent cinq ans, c’est-à-dire depuis i58o jusqu’à l’année 1785 comprise, a été en totalité de trente degrés trente minutes ; ce qui donneroit environ 2201 ans pour la révolution totale de trois cent soixante degrés. Mais ce mouvement n’est pas , à beaucoup près, uniforme, puisque depuis i58o jusqu’en i663, c’est-à-dire en quatre-vingt-trois ans, l’aiguille a parcouru onze degrés trente minutes par son mouvement de l’est au nord, tandis que dans les cinquante-deux années suivantes , c’est-à-dire depuis i663 jusqu’en 1715, elle a parcouru du nord à l ouest un espace égal de onze degrés trente minutes, et que dans les cinquante aunées suivantes , c’est-à-dire depuis 1715 jusqu’en 1765, le progrès de cette déclinaison n’a été que d’environ sept degrés et demi ; car, dans cette année 1765, l’aiguille aimantée déclinoit à Paris de dix-huit degrés cinquantecinq minutes vingt secondes ; et nous voyons que depuis cette année 1765 jusqu’en 1785, c’est-à-dire en vingt ans, la déclinaison n’a augmenté que de deux degrés ; différence si petite, en comparaison des précédentes, qu’on peut présumer avec fondement que le mouvement total de cette déclinaison à l’ouest est borné , quant à présent , à un arc de vingt-deux ou vingt-trois degrés l.

La supposition que le mouvement suit la même marche de l’est au nord que du nord à l’ouest n’est nullement appuyée par les faits; car si l’on consulte les observations

1. Dans le Supplément aux F'ojrages de Thèvenot , publié en 1681, page 3o , il est dit que la déclinaison de l’aiguille aimantée avoit été observée de cinq degrés vers l’est en 1669. Si l’on connoissoit le lieu où cette observation a été faite, elle pourroit démontrer que la déclinaison est quelquefois rétrograde, et par conséquent que son mouvement 11c produit pas une révolution entière.

a 66 TRAITÉ DE L’AIMANT

faites à Paris depuis l’année 1610 jusqu’en i663, c’est-à-dire dans les cinquante-trois ans qui ont précédé l’année où la déclinaison étoit nulle, l’aiguille n’a parcouru que huit degrés de l’est au nord, tandis que dans un espace de temps presque égal, c’est-àdire dans les cinquante-neuf années suivantes, depuis i663 jusqu’en 17 r2, elle a parcouru treize degrés vers l’ouest. On ne peut donc pas supposer que le mouvement de la déclinaison suive la même marche en s’approchant qu’en s’éloignant du nord, puisque ces observations démontrent le contraire.

Tout cela prouve seulement que ce mouvement ne suit aucune règle, et qu’il n’est pas l’effet d’une cause constante. Il paroît donc certain que celte variation ne dépend que de causes accidentelles ou locales, et spécialement de la découverte ou de l’enfouissement des mines et grandes masjes ferrugineuses , et de leur aimantation plus ou moins prompte et plus ou moins étendue, selon qu’elles sont plus ou moins découvertes et exposées à l’action du magnétisme général. Ces changemens, comme nous l’avons dit, peuvent être produits par les tremblemens de terre, l’éruption des volcans, ou les coups des foudres souterraines, l’incendie des forêts , et même par le travail des hommes sur les mines de fer. Il doit dès lors se former de nouveaux pôles magnétiques, plus foibles ou plus puissans que les anciens, dont on peut aussi supposer l’anéantissement par les mêmes causes. Ce mouvement ne peut donc pas être considéré comme un grand balancement qui se feroit par des oscillations régulières , mais comme un mouvement qui s’opère par secousses plus ou moins sensibles , selon le changement plus ou moins prompt des pôles magnétiques, Rangeaient qui ne peut provenir que de la lécouverte et de l’aimantation des mines ferrugineuses, lesquelles seules peuvent former des pôles.

Si nous considérons les mouvemens particuliers de l’aiguille aimantée, nous verrons qu’elle est presque continuellement agitée par de petites vibrations, dont l’étendue est au moins aussi variable que la durée. M. Graham en Angleterre, et M. Cotte à Paris, ont donné, dans leurs tables d’observations, toutes les alternatives, toutes les vicissitudes de ce mouvement de trépidation, chaque mois , chaque jour et chaque heure. Mais nous devons remarquer que les résultats de ces observations doivent être modifiés. Ces physiciens ne se sont servis que de bous-

soles dans lesquelles l’aiguille portoit sur un pivot , dont le frottement influoit plus que toute autre cause sur la variation ; car M. Coulomb, capitaine au corps royal du génie, de l’Académie des Sciences, ayant imaginé une suspension dans laquelle l'aiguille est sans frottement, M. le comte de Cassini, de l’Académie des Sciences, et arrière-petit-fils du grand astronome Cassini, a reconnu, par une suite d’expériences, que cette variation diurne ne s ctendoit tout au plus qu’à quinze ou seize minutes, et souvent beaucoup moins, tandis qu’avec les boussoles à pivot cette variation diurne est quelquefois de plus d’un degré et demi : mais comme jusqu’à présent les navigateurs ne se sont servis que de boussoles à pivot , on ne peut compter qu’à un degré et demi , et même à deux degrés près, sur la certitude de leurs observations.

En consultant les observations faites par les voyageurs récens, on voit qu’il y a plusieurs points sur le globe où la déclinaison est actuellement nulle ou moindre d'un degré, soit à l’est , soit à l’ouest , tant dans l’hémisphère boréal que dans l’hémisphère austral; et la suite de ces points où la déclinaison est nulle, ou presque nulle , forme des lignes et même des bandes qui se prolongent dans les deux hémisphères. Ces mêmes observations nous indiquent aussi que les endroits où la déclinaison est la plus grande , dans l’un et l’autre hémisphère , se trouvent aux plus hautes latitudes, et beaucoup plus près des pôles que de l'équateur.

Les causes qui font varier la déclinaison, et la transportent pour ainsi dire avec le temps, de l’est à l’ouest, ou de l’ouest à l’est du méridien terrestre, ne dépendent donc que de circonstances accidentelles et locales, sur lesquelles néanmoins nous pouvons asseoir un jugement en rapprochant les différais faits ci-devant indiqués.

Nous avons dit qu’en l’année i58o l’aiguille déclinoit à Paris de onze degrés trente minutes vers l’est : or nous remarquerons que c’est depuis cette année i58o que la déclinaison paroît avoir commencé de quitter cette direction vers l’est, pour se porter vers le nord et ensuite vers l’ouest ; car en l’année 1610 l’aiguille, ainsi que nous l’avons déjà remarqué , ne déclinoit plus que de huit degrés vers l’est; en 1640 elle ne déclinoit plus que de irois degrés, et en if)ü3 elle se dirigeoit droit au pôle. Enfin, depuis cette époque, elle 11’a pas cessé de se porter vers l’ouest. J’observerai donc que la période de ce progrès dans l’ouest, au-

ET DE SES USAGES

quel il faut joindre encore la période du retour ou du rappel de la déclinaison de l'est au nord, puisque ce mouvement s'est opéré dans le même sens, j’observerai, dis-je, que ces périodes de temps semblent correspondre à l’époque du défrichement et de la dénudation de la terre dans l'Amérique septentrionale, et aux progrès de l’établissement des colonies dans celte partie du Nouveau-Monde. En effet, l’ouverture du sein de cette nouvelle terrre par la culture , les incendies des forêts dans de vastes étendues, et l’exploitation des mines de fer par les Européens dans ce continent, dont les habitans sauvages n’avoieut jamais connu ni recherché ce métal , n’onl-elles pas dû produire un nouveau pôle magnétique, et déterminer vers cette partie occidentale du globe la direction de l'aimant, qui précédemment n’éprouvoit pas cette attraction, et , au lieu d’obéir à deux forces, étoit uniquement déterminée par le courant électrique qui va de l’équateur aux pôles de la terre?

J’ai remarqué ci-devant que la déclinaison s’est trouvée constante à Québec durant une période de trente-sept ans ; ce qui semble prouver l’action constante d’un nouveau pôle magnétique dans les régions septentrionales de l’Amérique. Enfin le ralentissement actuel du progrès de la déclinaison dans l’ouest offre encore un rapport suivi avec l’état de celte terre du Nouveau-Monde, où le principal produit de la dénudation du sol et de l’exploitation des mines de fer paroi t actuellement être à peu près aussi complet que dans les régions septentrionales de l’ancien continent.

On peut donc assurer que cette déclinaison de l’aimant, dans divers lieux et selon les différons temps, ne dépend que du gisement des grandes masses ferrugineuses dans chaque région, et de l’aimantation plus ou moins prompte de ces mêmes masses par des causes accidentelles ou des circonstances locales , telles que le travail de l’homme , l’incendie des forêts, l’éruption des volcans, et même les coups que frappe l’électricité souterraine sur de grands espaces, causes qui peuvent toutes donner également le magnétisme aux matières ferrugineuses; et ce qui en complète les preuves c’est qu’après les tremblemens de terre on a vu souvent l’aiguille aimantée soumise à «le grandes irrégularités dans ses variations.

Au reste , quelque irrégulière que soit la variation de l’aiguille aimantée dans sa direction , il me paroît néanmoins que l’on

peut en fixer les limités, et même placer entre elles un grand nombre de points intermédiaires qui , comme ces limites mêmes, seront constans et presque fixes pour un certain nombre d’années, parce que, le progrès de ce mouvement de déclinaison ne se faisant actuellement que très- lentement, on peut le regarder comme constant pour le prochain avenir d’un petit nombre d’années ; et c’est pour arriver à cette détermination, ou du moins pour en approcher autant qu’il est possible , que j’ai réuni toutes les observations que j’ai pu recueillir dans les voyages et navigations faits depuis vingt ans, et dont je placerai d’avance les principaux résultats dans l’article suivant.

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