ARTICLE IV
Sur fa culture et l' exploitation des forêts.
Dans les arts qui sont de nécessité première, tels que l’agriculture, les hommes, même les plus grossiers, arrivent, à force d’expériences, «à des pratiques utiles: la manière de cultiver le blé, la vigne , les légumes , et les autres productions de la terre , que l’on recueille tous les ans, est mieux et plus généralement connue que la façon d’entretenir et cultiver une forêt; et quand même la culture des champs seroit défectueuse à plusieurs égards, il est pourtant certain que les usages établis sont fondés sur des expériences continuellement répétées, dont* les résultats sont des espèces d’approximations du vrai. Le cultivateur, éclairé ptar un intérêt toujours nouveau , apprend à ne pas se tromper , ou du moins à se tromper peu , sur les moyens de rendre son terrain plus fertile.
Ce même intérêt se trouvant partout , il seroit naturel de penser que les hommes ont donné quelque attention à la culture des
bois : cependant rien n’est moins connu , rien 11’est plus négligé; le bois paroît être un présent de la nature , qu’il suffit de recevoir tel qu’il sort de ses mains. La nécessité de le faire valoir ne s’est pas fait sentir; et la manière d’en jouir n’étant pas fondée sur des expériences assez répétées, on ignore jusqu’aux moyens les plus simples de conserver les forêts et d’augmenter leur produit.
Je n’ai garde de vouloir insinuer par là que les recherches et les observations que j’ai faites sur cette matière soient des découvertes admirables ; je dois avertir au contraire que ce sont des choses communes , mais que leur utilité peut rendre importantes. J’ai déjà donné dans l’article précédent mes vues sur, ce sujet; je vais dans celui-ci étendre ces vues en présentant de nouveaux faits.
Le produit d’un terrain peut se mesurer par la culture; plus la terre est travaillée, plus elle rapporte de fruits : mais cette vérité , d’ailleurs si utile , souffre quelques exceptions, et dans les bois une culture prématurée et mal entendue cause la disette au lieu de produire l’abondance; par exemple, on imagine, et je l’ai cru long-temps, que la meilleure manière de mettre un terrain en nature de bois est de nettoyer ce terrain , et de le bien cultiver avant que de semer le gland ou les graines qui doivent un jour le couvrir de bois , et je n’ai été désabusé de ce préjugé , qui paroit si raisonnable, que par une longue suite d’observations. J’ai fait des semis considérables et ' des plantations assez vastes ; je les ai faites avec précaution; j’ai souvent fait arracher les genièvres , les bruyères, et jusqu’aux moindres plantes que je regardois comme nuisibles, pour cultiver à fond, et par plusieurs labours , les terrains que je voulois ensemencer. Je ne doutois pas du succès d’un semis fait avec tous ces soins ; mais au bout de quelques années j’ai reconnu que ces mêmes soins n’avoient servi qu’à retarder l’accroissement de mes jeunes plans , et que cette culture précédente , qui m’avoit donné tant d’espérance, m’avoit causé des pertes considérables : ordinairement on dépense pour acquérir, ici la dépense nuit à l’acquisition.
Si l’on veut donc réussir à faire croître du bois dans un terrain de quelque qualité qu’il soit , il faut imiter la nature ; il faut y planter et y semer des épines et des buissons qui puissent rompre la force du vent, diminuer celle de la gelée, et s’opposer à
l’intempérie des saisons ; ces buissons sont des abris qui garantissent les jeunes plans et les protègent contre l’ardeur du soleil et la rigueur des frimas. Un terrain couvert, ou plutôt à demi couvert de genièvres, de bruyères, est un bois à moitié fait, et qui a peut-être dix ans d’avance sur un terrain net et cultivé. Voici les observations qui m’en ont assuré.
J’ai deux pièces de terre d’environ quarante arpens chacune, semées en bois depuis neuf ans : ces deux pièces sont environnées de tous côtés de bois taillis. L’une des dei-:x étoit un cbamp cultivé : on a semé également et en même temps plusieurs cantons dans cette pièce, les uns dans le milieu de la pièce, les autres le long des bois taillis ; tous les cantons du milieu sont dépeuplés, tous ceux qui avoisinent le bois sont bien garnis. Cette différence n’étoit pas sensible à la première année, pas même à la seconde ; mais je me suis aperçu à la troisième année d’une petite diminution dans le nombre des jeunes plans du canton du milieu , et les ayant observés exactement, j’ai vu qu’à chaque été et à chaque hiver des années suivantes il en a péri considérablement , et les fortes gelées de 1740 ont achevé de désoler ces cantons, tandis que tout est florissant dans les parties qui s’étendent le long des bois taillis ; les jeunes arbres y sont verts , vigoureux , plantés tous les uns contre les autres, et ils se sont élevés sans aucune culture à quatre ou cinq pieds de hauteur : il est évident qu’ils doivent leur accroissement au bois voisin , qui leur a servi d’abri contre les injures des saisons. Cette pièce de quarante arpens est actuellement environnée d’une lisière , de cinq à six perches de largeur, d’un bois naissant qui donne les plus belles espérances ; à mesure qu’on s’éloigne pour gagner le milieu, le terrain est moins garni ; et quaud on arrive à douze ou quinze perches de distance des bois taillis , à peine s’aperçoit-on qu’il ait été planté. L’exposition trop découverte est la seule cause de cette différence , car le terrain est absolument le même au milieu de la pièce et le long du bois : ces terrains a voient en même temps reçu les mêmes cultures; ils avoient été semés de la même façon et avec les mêmes graines. J’ai eu occasion de répéter celte observation dans tous les semis encore plus vastes, où j’ai reconnu que le milieu des pièces est toujours dégarni , et que, quelque attention qu’on ait à ressemer celte partie du terrain tous les ans, elle ne
EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX
peut se couvrir de bois, et reste en pure perte au propriétaire.
Pour remédier à cet inconvénient j’ai fait faire deux fossés qui se coupent à angles droits dans le milieu de ces pièces , et j’ai fait planter des épines, du peuplier, et d’autres bois blancs , tout le long de ces fossés : cet abri, quoique léger, a suffit pour garantir les jeunes plans voisins du fossé; et, par celte petite dépense, j’ai prévenu la perte totale de la plus grande partie de ma plantation.
L’autre pièce de quarante arpens dont j’ai parlé étoit, avant la plantation, com-
Îiosée de vingt arpens d’un terrain net et )ien cultivé, et de vingt autres arpens en friche et recouverts d’un grand nombre de genièvres et d’épines : j’ai fait semer en même temps la plus grande partie de ces deux terrains; mais, comme on ne pouvoit pas cultiver celui qui étoit couvert de genièvres , je me suis contenté d’y faire jeter des glands à la main sous les genièvres, et j’ai ftft mettre dans les places découvertes le gland sous le gazon au moyen d’un seul coup de pioche ; on y avoit même épargné la graine , dans l’incertitude du succès , et je l’avois fait prodiguer dans le terrain cultivé. L’événement a été tout différent de ce que j’avois pensé ; le terrain découvert et cultivé se couvrit à la première année d’une grande quantité de jeunes chênes; mais peu à peu cette quantité a diminué, et elle seroit aujourd’hui presque réduite à rien sans les soins que je me suis donné.s pour en conserver le reste. Le terrain , au contraire, qui étoit couvert d’épines et de genièvres , est devenu en neuf ans un petit bois , où les jeunes chênes se sont élevés à cinq ou six pieds de hauteur. Cette observation prouve encore mieux que la première combien l’abri est nécessaire à la conservation et à l’accroissement des jeunes plans ; car je n’ai conservé ceux qui étoient dans le terrain trop découvert , qu’en plantant au printemps des boutures de peupliers et des épines, qui, après avoir pris racine ,' ont fait un peu de couvert , et ont défendu les jeunes chênes trop foibles pour résister par eux-mêmes à la rigueur des saisons.
Pour convertir en bois un champ ou tout autre terrain cultivé, le plus difficile est donc de faire du couvert. Si l’on abandonne un champ , il faut vingt ou trente ans à la -nature pour y faire croître des épines et des bruyères ; içi il faut une culture qui , dans un an ou deux , puisse mettre le
terrain au même état où il se trouve après une non-culture de vingt ans.
J’ai fait à ce sujet différentes tentatives ; j’ai fait semer de l’épine, du genièvre, et plusieurs autres graines avec le gland : mais il faut trop de temps à ces grains pour lever et s’élever, la plupart demeurent en terre pendant deux ans ; et j’ai aussi inutilement essayé des graines qui me paroissent plus hâtives, il n’y a que la graine de marseau qui réussisse et qui croisse assez promptement sans culture : mais je n’ai rien trouvé de mieux pour faire du couvert que de planter des boutures de peuplier ou quelques pieds de tremble en même temps qu’on sème le gland dans un terrain humide; et, dans des terrains secs, des épines , du sureau , et quelques pieds de sumach de Virginie ; ce dernier arbre surtout, qui est à peine connu des gens qui ne sont pas botanistes, se multiplie de rejetons avec une telle facilité , qu’il suffira d’en mettre un pied dans un jardin pour que tous les ans on puisse en porter un grand nombre dans ses plantations ; et les racines de cet arbre s’étendent si loin , qu’il n’en faut qu’une douzaine de pieds par arpent pour avoir du couvert au bout de trois ou quatre ans : on observera seulement de les faire couper jusqu’à terre à la seconde année , afin de faire pousser un plus grand nombre de rejetons. Après le sumach, le tremble est le meilleur, car il pousse des rejetons à quarante ou cinquante pas; et j’ai garni plusieurs endroits de mes plantations , en faisant seulement abattre quelques trembles qui s’y trouvoient par hasard. Il est vrai que cet arbre ne se transplante pas aisément , ce qui doit faire préférer le sumach : de tous les arbres que je connois , c’est le seul qui, sans aucune culture, croisse et multiplie au point de garnir un terrain en aussi peu de temps ; ses racines courent presque à la surface de la terre; ainsi elles ne font aucun tort à celle des jeunes chênes , qui pivotent et s’enfoncent dans la profondeur du sol. On ne doit pas craindre que ce sumach ou les autres mauvaises espèces^de bois, comme le tremble, le peuplier, et le inarseau , puissent nuire aux bonnes espèces, comme le chêne et le hêtre : ceux-ci ne sont foibles que dans leur jeunesse ; et , après avoir passé les premières années à l’ombre et à l’abri des autres arbres , bientôt ils s’élèveront au dessus, et devenant plus forts , ils étoufferont tout ce qui les environnera.
Je l’ai dit et je le répète, on ne peut
SECOND MÉMOIRE
trop cultiver la terre lorsqu’elle nous rend tous les ans le fruit de nos travaux ; mais lorsqu’il faut attendre ving-cinq ou trente ans pour jouir, lorsqu’il faut faire une dépense considérable pour arriver à cette jouissance, on a raison d’examiner, on a peut-être raison de se dégoûter. Le fonds ne. vaut que par le revenu : et quelle différence d’un revenu annuel à un revenu éloigné, même incertain!
J’ai voulu m’assurer, par des expériences constantes, des avantages de la culture par rapport au bois ; et pour arriver à des connoissances précises , j’ai fait semer dans un jardin quelques glands de ceux que je semois en même tempSj et en quantité dans mes bois ; j’ai abandonné ceux-ci aux soins de la nature, et j’ai cultivé ceux-là avec toutes les recherches de l’art. En cinq années les chênes de mon jardin avoient acquis une tige de dix pied$ , et de deux à trois pouces de diamètre , et une tète assez formée pour pouvoir se mettre aisément à l’ombre dessous ; quelques-uns de ces arbres ont même donné, dès la cinquième année, du fruit, qui étant semé au pied de ses pères, a produit d’autres arbres redevables de leur naissance à la force d’une culture assidue et étudiée. Les chênes de mes bois , semés en même temps , n’ avoient, après cinq ans, que deux ou trois pieds de hauteur, je parle des plus vigoureux , car le plus grand nombre n’avoit pas un pied : leur tige étoit à peu près grosse comme le doigt ; leur forme étoit celle d’un petit buisson ; leur mauvaise figure, loin d’annoncer de la postérité, laissoit douter s’ils auroient assez de force pour se conserver eux - mêmes. Encouragé par ces succès de culture , et ne pouvant souffrir les avortons de mes bois, lorsque je les comparois aux arbres de mon jardin , je cherchai à me tromper moi-même sur la dépense, et j’entrepris de faire dans mes bois un canton assez considérable , où j’élèverois les arbres avec les mêmes soins que dans mon jardin : il ne s’agissoit pas moins que de faire fouiller la terre à deux pieds et demi de profondeur, de la cultiver d’abord comme on cultive un jardin , et, pour amélioration , de faire conduire dans ce terrain , qui me paroissoit un peu trop ferme et trop froid , plus de deux cents voitures de mauvais bois de recoupe et de copeaux que je fis brûler sur la place], et dont on mêla les cendres avec la terre. Cette dépense alloit déjà beaucoup au delà du quadruple de la valeur du fonds ; mais je me satisfaisois , et je voulois avoir du bois en cinq ans. Mes
espérances étoient fondées sur ma propre expérience , sur la nature d’un terrain choisi entre cent autres terrains , et plus encore sur la résolution de ne rien épargner pour réussir ; car c’étoit une expérience : cependant elles ont été trompées ; j’ai été contraint, dès la première année , de renoncer à mes idées, et à la troisième j’ai abandonné ce terrain avec un dégoût égal à l’empressement que j’avois eu pour le cultiver. On n’en sera pas surpris lorsque je dirai qu’à la première année, outre les ennemis que j’eus à combattre , comme les mulots , les oiseaux, etc. , la quantité de mauvaises herbes fut si grande, qu’on étoit obligé de sarcler continuellement , et qu’en le faisant à la main et avec la plus grande précaution, on ne pouvoit cependant s’empêcher de déranger les racines des petits arbres naissans; ce qui leur causoit un préjudice sensible. Je me souvins alors , mais trop tard , de la remarque des jardiniers , qui , la première année, n’attendent lien d’un jardin neuf, et qui ont bien de la peine dans les trois premières années à purger le terrain des mauvaises herbes dont il est rempli. Mais ce ne fut pas là le plus grand inconvénient : l’eau me manqua pendant l’été; et ne pouvant arroser mes jeunes plants , ils en souffrirent d’autant plus qu’ils y avoient été accoutumés au printemps : d’ailleurs le grand soin avec lequel on ôtoit les mauvaises herbes par de petits labours réitérés , avoit rendu le terrain net, et sur la fin de l’été la terre étoit devenue brûlante et d’une sécheresse affreuse ; ce qui ne seroit point arrivé si on ne l’avoit pas cultivée aussi souvent , et si on eût laissé les mauvaises herbes qui avoient crû depuis le mois de juillet. Mais le tort irréparable fut celui que causa la gelée du printemps suivant ; mon terrain , quoique bien situé , n’étoit pas assez éloigné des bois pour que la transpiration des feuilles naissantes des arbres ne se répandît pas sur mes jeunes planls; cette humidité accompagnée d’un vent de nord les fit geler au 16 de mai, et, dès ce jour, je perdis presque toutes mes espérances. Cependant je ] ne voulus point encore abandonner entièrement mon projet; je tâchai de remédier au mal causé par la gelée, en faisant couper toutes les parties mortes ou malades. Cette opération fit un grand bien ; mes jeunes arbres reprirent de la vigueur , et comme je n’avois qu’une certaine quantité d’eau à leur donner, je la réservai pour le besoin pressant; je diminuai aussi le nombre des labours, erainle de trop dessécher la terre , et je fus assez content
EXPÉRIENCES SÛR LES VÉGÉTAUX
du succès de ces petites attentions : la sève d’août fut abondante , et mes jeunes plants poussèrent plus vigoureusement qu’au printemps. Mais le but principal étoit manqué ; le grand et prompt accroissement que je désirois se réduisoit au quart de ce que j’avois espéré , et de ce que j’avois vu dans mon jardin : cela ralentit beaucoup mon ardeur, et je me contentai, après avoir fait un peu élaguer mes jeunes plants , de leur donner deux labours l’année suivante, et encore y eut-il un espace d’environ un quart d’arpent qui fut oublié, et qui ne reçut aucune culture. Cet oubli me valut une connaissance; car j’observai, avec quelque surprise, que les jeunes plants de ce canton étoient aussi vigoureux que ceux du canton cultivé; et cette remarque changea mes idées au sujet de la culture, et me fit abandonner ce terrain , qui m’avoit tant coûté. Avant que de le quitter, je dois avertir que ces cultures ont cependant fait avancer considérablement l’accroissement des jeunes arbres , et que je ne me suis trompé sur cela que du plus au moins. Mais la grande erreur de tout ceci est la dépense : le produit n’est point du tout proportionné ; et plus on répand d’argent dans un terrain qu’on veut convertir en bois, plus on se trompe : c’est un intérêt qui décroît à mesure qu’on fait de plus grands fonds.
Il faut donc tourner ses vues d’un autre côté, la dépense devenant trop forte; il faut renoncer à ces cultures si extraordinaires’, et même à ces cultures qu’on donne ordinairement aux jeunes plants deux fois l’année en serfouissant légèrement la terre à leur pied : en outre des inconvéniens réels de celte dernière espèce de culture, celui de la dépense est suffisant pour qu’on s’en dégoûte aisément, surtout si l’on peut y substituer quelque chose de meilleur et qui coûte beaucoup moins.
Le moyen de suppléer aux labours et presque à toutes les autres espèces de cultures, c’est de couper les jeunes plants jusqu’auprès de terre : ce moyen , tout simple qu’il paroit , est d’une utilité infinie; et lorsqu’il est mis en œuvre à propos , il accélère de plusieurs années le succès d’une plantation. Qu’on me permette, à ce sujet, un peu de détail , qui peut - être ne déplaira pas aux amateurs de l’agriculture.
Tous les terrains peuvent se réduire à deux espèces , savoir , les terrains forts et les terrains légers : cette division , quelque générale qu’elle soit, suffit à mon dessein. Si l’on veut semer dans un terrain léger , on peut le faire labourer; cette opération fait
d’autant plus d’effet et cause d’autant moins de dépense que le terrain est plus léger : il ne faut qu’un seul labour , et on sème le gland en suivant la charrue. Comme ces terrains sont ordinairement secs et brûlans, il nejaut point arracher les mauvaises herbes que produit l’été suivant; elles entretiennent une fraîcheur bienfaisante , et garantissent les petits chênes de l’ardeur du soleil ; ensuite venant]à périr et à sécher pendant l’automne, elles servent de chaume et d’abri pendant l’hiver, et empêchent les racines de geler : il ne faut donc aucune espèce de culture dans ces terrains sablonneux. J’ai semé en bois un grand nombre d’arpens de cette nature de terrain , et j’ai réussi au delà de mes espérances : les racines des jeunes arbres , trouvant une terre légère et aisée à diviser , s’étendent et profitent de tous les sucs qui leur sont offerts ; les pluies et les rosées pénètrent facilement jusqu’aux racines. U ne faut qu’un peu de couvert et d’abri pour faire réussir un semis dans des terrains de cette espèce : mais il est bien plus difficile de faire croître du bois dans des terrains forts, et il faut une pratique toute différente. Dans ces terrains les premiers labours sont inutiles et souvent nuisibles; la meilleure manière est de planter les glands à la pioche sans aucune culture précédente : mais il ne faut pas les abandonner comme les premiers, au point de les perdre de vue et de n’y plus penser ; il faut au contraire les visiter souvent; il faut observer la hauteur à laquelle ils se seront élevés la première année , observer ensuite s’ils ont poussé plus vigoureusement à la seconde année qu’à la première, et à la troisième qu’à la seconde. Tant que l’accroissement va en augmentant , ou même tant qu’il se soutient sur le même pied , il ne faut pas y toucher : mais ou s’apercevra ordinairement à la troisième année que l’accroissement va en diminuant ; et si on attend la quatrième, la cinquième, la sixième, etc., on reconnoitra que l’accroissement de chaque année est toujours plus petit. Ainsi dès qu’on s’apercevra que, sans qu’il y ait eu de gelées ou d’autres accidens , les jeunes arbres commencent à croître de moins en moins, il faut les faire couper jusqu’à terre au mois de mars, et l’on gagnera un grand nombre d’anuées. Le jeune arbre livré à lui -même dans un terrain fort et serré ne peut étendre ses racines; la terre trop dure les fait refouler sur elles-mêmes ; les petits filets tendres et herbacés, qui doivent nourrir l’arbre et former la nouvelle production de l’année ne peuvent pénétrer la substance tropférm^
SECOND MÉMOIRE
de la terre. Ainsi l’arbre languit privé de nourriture, et la production annuelle diminue souvent jusqu'au point de ne donner que des feuilles et quelques boutons. Si vous coupez cet arbre , toute la force de la seve se porte aux racines , en développe tous les germes, et, agissant avec plus de puissance contre le terrain qui leur résiste , les jeunes racines s ouvrent des chemins nouveaux , et divisent par le surcroît de leur force cette terre qu’elles avoient jusqu’alors vainement atlaquée; elles y trouvent abondamment des sucs nourriciers; et dès qu elles sont établies dans ce nouveau pays, elles poussent avec vigueur au dehors la surabondance de leur nourriture, et produisent, dès la première année, un jet plus vigoureux et plus élevé que ne l'étoit l’ancienne tige de trois ans. J’ai si souvent réitéré cette expérience, que je dois la donner comme un fait sûr, et comme la pratique la plus utile que je connoisse dans la culture des bois.
Dans un terrain qui n'est que ferme sans être trop dur, il suffira de receper une seule fois les jeunes plants pour les faire réussir. J’ai des cantons a>sez considérables d’une terre ferme et périssable , où les jeunes plants n’ont été coupés qu’une fois, où ils croissent à merveille, et où j’aurai du bois taillis prêt à couper dans quelques années. Mais j'ai remarqué dans un autre endroit où la terre est extrêmement forte et dure, qu’ayant fait couper à la seconde année mes jeunes plants, parce qu’ils étoient languissans , cela n’a pas empêché qu’au bout de quatre autres années ou n’ait été obligé de les couper une seconde fois; et je vais rapporter une autre expérience, qui fera voir la nécessité de couper deux fois dans de certains cas.
J’ai fait planter depuis dix ans un nombre très considérable d’arbres de plusieurs espèce> , comme des ormes , des fi eues , des charmes , etc. La première année, tous ceux qui reprirent poussèrent assez v igourt usement ; la seconde année , ils ont poussé plus foiblement; la troisième année, plus languissamment ; ceux qui me parurent les plus malades étoient ceux qui étoient les plus gros et les plus âgés lorsque je les iis transplanter. Je voyois que la racine n’a voit pas la force de nourrir ces grandes tiges; cela me détermina à les faire couper. Je fis faire la même opération aux plus petits les années suivantes , parce que leur langueur de\iut telle que, sans un prompt secours, elle ne laissoit plus rien à espérer. Celte première coupe renouvela mes arbres et leur donna
beaucoup de vigueur, surtout pendant les deux premières années; mais à la troisième je m'aperçus d’un peu de diminution dans l’accroissement : j l'attribuai d’abord à la température des saisons de cette année, qui n’avoit pas clé aussi favorable que celle des années précédentes ; mais je reconnus clairement, pendant l’annce suivante, qui fut heureuse pour les plantes, que le mal n’avoit pas été causé par la seule intempérie des saisons-; l'accroissement de mes arbres eontinuoil à diminuer, et auroit toujours diminué, comme je m'en suis assuré en laissant sur pied quelques uns d’entre eux, si je ne les avois pas fait couper une seconde fois. Quatre ans se sont écoulés depuis cette seconde coupe, sans qu'il y ait eu de diminution dans l’accroissement , et ces arbres , qui sont plantés dans un terrain (pii est en friche depuis plus de vingt ans, et qui n’ont jamais été cultivés au pied, ont autant de force et la feuille aussi verte que des arbres de pépinière; preuve évidente que la coupe faite à propos peut suppléer à toute autre culture.
Les auteurs d’agriculture sont bien éloignés de penser comme nous sur ce sujet ; ils répètent tous les uns après les autres que pour avoir une futaie , pour avoir des arbres d’une belle venue, il faut bien se garder de couper le sommet des jeunes plants, et qu’il faut conserver avec grand soin le montant , c’est-à-dire le jet principal. Ce conseil n’est bon que dans de certains cas particuliers; mais il est généralement vrai, et je puis l’assurer apres un très - grand nombre d'expériences, que rien n’est plus efficace pour redresser les arbres , et pour leur donner une tige droite et nette, que la coupe faite au pied. J’ai même observé souvent que les futaies venues de graines ou de jeunes plants n’étoieut pas si belles ni si droites que les futaies venues sur les jeunes souc. es. Ainsi on ne doit pas hésiter à mettre en pratique cette espèce de culture si facile et si peu coûteuse.
Il n’est pas nécessaire d’avertir qu’elle est enrore plus indispensable lorsque les jeunes plants ont été gelés ; il n’y a pas d’autre moyen pour les rétablir que de les receper. On auroit dû, par exemple, receper tous les taillis de deux ou trois ans, qui ont été gelés ail mois d octobre 1740. Jamais gelée d’automne n'a fait autant de mal. La seule façon d’y remédier, c’est de couper : cm sacrifie trois ans pour n’en pas perdre dix ou douze.
A ces observations générales sur la cul-
ÜUFFON. III.
354 EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX
ture du bois qu’il me soit permis de joindre
quelques remarques utiles , et qui doivent même précéder toute culture.
Le chêne et le hêtre sont les seuls arbres, à l’exception des pins et de quelques autres de moindre valeur, qu’on puisse semer avec succès dans des terrains incultes. Le hêtre peut être semé dans les terrains légers ; la graine ne peut pas sortir dans une terre forte, parce qu’elle pousse au dehors son enveloppe au dessus de la tige naissante; ainsi il lui faut une terre meuble et facile à diviser, sans quoi elle reste et pourrit. Le chêne peut être semé dans presque tous les terrains; toutes les autres espèces d’arbres veulent être semées en pépinière, et ensuite transplantées à l’âge de deux ou trois ans.
U faut éviter de mettre ensemble les arbres qui ne se conviennent pas : le chêne craint le voisinage des pins, des sapins, des hêtres et de tous les arbres qui poussent de grosses racines dans la profondeur du sol. En général, pour tirer le pins grand avantage d’un terrain , il faut planter ensemble des arbres qui tirent la substance du fond en poussant leurs racines à une grande profondeur, et d'autres arbres qui puissent tirer leur nourriture presque de la surface de la terre, comme sont les trembles, les tilleuls, les marseaux et les aunes , dont les racines s’étendent et courent à quelques pouces seulement de profondeur, sans pénétrer plus avant.
Lorsqu’on veut semer du bois, il faut attendre une année abondante en glands, non seulement parce qu’ils sont meilleurs et moins chers, mais encore parce qu’ils ne seront pas dévorés par les oiseaux , les mulots, et les sangliers, qui, trouvant abondamment du gland dans les forêts, ne viendront pas attaquer votre semis; ce qui ne manque jamais d’arriver dans des années de disette. On n’irnagineroit pas jusqu’à quel point les seuls mulots peuvent détruire un semis. J’en avois fait un, il y a deux ans, de quinze à seize arpens; j’avois semé au mois de novembre : au bout de quelques jours, je m’aperçus que les mulots emportoient tous les glands. Ils habitent seuls ou deux à deux , et quelquefois trois ou quatre, dans un même trou. Je fis découvrir quelques-uns de ces trous, et je fus épouvante de voir dans chacun un demi-boisseau et souvent un boisseau de glands que ces petits animaux avoient ramassés. Je donnai ordre sur-le-champ qu’on dressât dans ce canton un grand nombre de pièges où pour
toute amorce on mit une noix grillée; en moins de trois semaines de temps on m’apporta près de treize cents mulots. Je ne rapporte ce fait que pour faire voir combien ils sont nuisibles, et par leur nombre, et par leur diligence à serrer autant de glands qu’il peut en entrer dans leurs trous.