ARTICLE III
Sur la conservation et le rétablissement des forêts .
Le bois, qui étoit autrefois très-commun en France, maintenant suffit à peine aux usages indispensables, et nous sommes ménacés pour l’avenir d’en manquer absolument. Ce seroit une vraie perte pour l’État d’être obligé d’avoir recours à ses voisins, et de tirer de chez eux, à grands frais , ee que nos soins et quelque légère économie peuvent nous procurer : mais il faut s’y prendre à temps; il faut commencer dès aujourd’hui; car si notre indolence dure, si l’envie pressante que nous avons de jouir continue à augmenter notre indifférence pour la postérité, enfin si la police des bois 11’est pas réformée, il est à craindre que les forêts, cette partie la plus noble du domaine de nos rois, ne deviennent des terres incultes, et que le bois de service , dans lequel consiste une partie des forces maritimes de l’État , ne se trouve consommé et détruit sans espérance prochaine de renouvellement.
Ceux qui sont préposés à la conservation
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dès bois se plaignent eux-mêmes de leur dépérissement : mais ce n’est pas assez de se plaindre d’un mal qu’on ressent déjà , et qui ne peut qu’augmenter avec le temps, il en fauUchercher le remède ; et tout bon citoyen doit donner au public l«, expériences et les réflexions qu’il peut avoir faites à cet égard. Tel a toujours été le principal objet de l’Académie : l’utilité publique est le but de ses travaux. Ces raisons ont engagé feu M. de Réaumur à nous donner, en 1721 , de bonnes remarques sur l’état des bois du royaume. Il pose des faits incontestables, il offre des vues saines, et il indique des expériences qui feront honneur à ceux qui les exécuteront. Engagé par les mêmes motifs , et me trouvant à portée des bois, je les ai observés avec une attention particulière; et enfin, animé par les ordres de M. le comte de Maurepas, j’ai fait plusieurs expériences sur ce sujet. Des vues d’utilité particulière autant que de curiosité de physicien m’ont porté à faire exploiter mes bois taillis sous mes yeux ; j’ai fait des pépinières d’arbres forestiers ; j’ai semé et planté plusieurs cantons de bois , et , ayant fait toutes ces épreuves en grand , je suis en état de rendre compte du peu de succès de plusieurs pratiques qui réussissoient en petit, et que les auteurs d’agriculture avoieut recommandées. Il en est ici comme de tous les autres arts : le modèle qui réussit le mieux en petit, souvent ne peut s’exécuter en grand.
Tous nos projets sur les bois doivent se réduire à tâcher de conserver ceux qui nous restent, et à renouveler une partie de ceux que nous avons détruits. Commençons par examiner les moyens de conservation , après quoi nous viendrons à ceux de renouvellement.
Les bois de service du royaume consistent dans les forêts qui appartiennent à sa majesté, dans les réserves des ecclésiastiques et des gens de main-morte , et enfin dans les baliveaux que l’ordonnance oblige de laisser dans tous les bois.
On sait, par une expérience déjà trop longue, que le bois des baliveaux n’est pas de bonne qualité, et que d’ailleurs ces balivaux font tort aux taillis. J’ai observé fort souvent les effets de la gelée dn printemps dans deux cantons de bois taillis voisins l’un de l’autre. On avoit conservé dans l’un tous les baliveaux de quatre coupes successives; dans l’autre on n’avoit conservé que les baliveaux de la dernière coupe. J'ai reconnu que la gelée avoit fait un si grand tort au taillis surchargé de baliveaux, que l’autre
taillis l’a devancé de cinq ans sur douze# L’exposition étoit la même; j’ai sondé le terrain en différens endroits , il éloil semblable. Ainsi je ne puis attribuer cette différence qu’à l’ombre et à l’humidité que les baliveaux jetoient sur le taillis, et à l’obstacle qu’ils formoient au dessèchement de cette humidité, en interrompant l’action du vent et du soleil.
Les arbres qui poussent vigoureusement en bois produisent rarement beaucoup de fruit; les baliveaux se chargent d’une grande quantité de glands, et annoncent par là leur foiblesse. On imagineroit que ce gland devroit repeupler et regarnir les bois : mais cela se réduit à bien peu de chose; car de plusieurs millions de ces graines qui tombent au pied des arbres, à peine en voit-on lever quelques centaines, et ce petit nombre est bientôt étouffé par l’ombre continuelle et le manque d’air, ou supprimé par le dégouttement de l’arbre’, et par la gelée qui est toujours plus vive près de la surface de la terre, ou enfin détruit par les obstacles que ces jeunes plantes trouvent dans un terrain traversé de racines et d’herbes de toute espèce. On voit, à la vérité, quelques arbres de brin dans les taillis : ces arbres viennent de graines; car le chêne ne se multiplie pas par rejetons au loin , et ne pousse pas de la racine : mais ces arbres de brin sont ordinairement dans les endroits clairs des bois , loin des gros baliveaux, et sont dus aux mulots ou aux oiseaux, qui, en transportant les glands, en sèment une grande quantité. J’ai su mettre à profit ces graines que les oiseaux laissent tomber. J’avois observé dans un champ qui, depuis trois ou quatre ans, étoit demeuré sans culture, qu’aulour de quelques petits buissons qui s’y trouvoient fort éloignés les uns des autres, plusieurs petits chênes avoient paru tout d’un coup; je reconnus bientôt par mes yeux que cette plantation appartenoit à des geais qui, en sortant des bois, venoient d’habitude se placer sur ces buissons pour manger leur gland, et en laissoient tomber une grande partie , qu’ils ne se donnoîent jamais la peine de ramasser. Dans un terrain que j’ai planté dans la suite, j’ai eu soin d’y mettre de petits buissons; les oiseaux s’en sont emparés, et ont garni les environs d’une grande quantité de jeunes chênes.
Il faut qu’il y ait déjà du temps qu’on ait commencé à s’apercevoir du dépérissement des bois , puisqu’autrefois nos rois ont donné des ordres pour leur conservation. La plus utile de ces ordonnances est celle qui établit
dans les bois de$ ecclésiastiques et gens de main-morte la réserve du quart pour croître en futaie; elle est ancienne, et a été donnée pour la première fois en i5']3, confirmée en 1097, et cependant demeurée sans exécution jusqu’à 1669. Nous devons souhaiter qu’on ne se relâche point à cet égard. Ces réserves sont un fonds, un bien réel pour l’État, un bien de bonne nature; car elles ne sont pas sujettes aux défauts des baliveaux ; rien n’a été mieux imaginé, et on en aurait bien senti les avantages, si jusqu’à présent le crédit, plutôt que le besoin, n’en eut disposé. On préviendroit cet abus en supprimant l’usage arbitraire des permissions, et en établissant un temps fixe pour la coupe des réserves : ce temps seroit plus ou moins long, selon la qualité du terrain, ou plutôt selon la profondeur du sol; car cette attention est absolument nécessaire. On pourroit donc régler les coupes à cinquante ans dans un terrain de deux pieds et demi de profondeur, à soixante-dix ans dans un terrain de trois pieds et demi, et à cent ans dans un terrain de quatre pieds et demi et au delà de profondeur. Je donne ces termes d’après les observations que j’ai faites, au moyen d’une tarière haute de cinq pieds, avec laquelle j’ai sondé quantité de terrains où j’ai examiné en même temps la hauteur, la grosseur et l’âge des arbres ; cela se trouvera assez juste pour les terres fort pétrissables. Dans les terres légères et sablonneuses, on pourroit fixer les termes des coupes à quarante, soixante et quatre-vingts ans ; ou perdroil à attendre plus long-temps, et il vaudroit infiniment mieux garder du bois de service dans les magasins , que de le laisser sur pied dans les forêts, où il ne peut manquer de s’altérer après un certain âge.
Dans quelques provinces maritimes du royaume, comme dans la Bretagne, près d’Ancenis , il y a des terrains de communes qui n'ont jamais été cultivés, et qui, sans être en nature de bois, sont couverts d’une infinité de plantes inutiles, comme de fougères, de genêts et de bruyères, mais qui sont en même temps plantés d’une assez grande quantité de chênes isolés. Ces arbres, souvent gâtés par l’abroutissement du bétail, ne s’élèvent pas; ils se courbent, ils se tortillent, et ils portent une mauvaise figure, dont cependant on tire quelque avantage , car ils peuvent fournir un grand nombre de pièces courbes pour la marine; et par cette raison il méritent d’être conservés. Cependant on dégrade tous les jours ces es-
pèces de plantations naturelles ; les seigneurs donnent ou vendent aux paysans la liberté de couper dans ces communes; et il est à craindre que ces magasins de bois courbés ne soient bientôt épuisés. Cette perle seroit considérable; car les bois courbes de bonne qualité, tels que sont ceux dont je viens de parler, sont fort rares. J’ai cherché les moyens de faire des bois courbes, et j’ai sur cela des expériences commencées qui pourront réussir, et que je vais rapporter en deux mots. Dans un taillis j’ai fait couper à différentes hauteurs, savoir, à deux, quatre, six, huit , dix et douze pieds au dessus de terre, les tiges de plusieurs jeunes arbres, ef quatre années ensuite j’ai fait couper le sommet des jeunes branches que ces arbres étètés ont produites ; la figure de ces arbres est devenue, par cette double opération, si irrégulière, qu’il n’est pas possible de la décrire, et je suis persuadé qu’un jour ils fourniront du bois courbe. Cette façon de courber le bois seroit bien plus simple et bien plus aisée à pratiquer que celle de charger d’un poids ou d’assujétir par uue corde la tête des jeunes arbres, comme quelques gens l’ont proposé
Tous ceux qui commissent un peu les bois savent que la gelée du printemps est le fléau des taillis; c’est elle qui, dans les endroits bas et dans les petits vallons, supprime con tinuellement les jeunes rejetons, et empêche le bois de s’élever ; en un mot , elle fait au bois un aussi grand tort qu’à toutes les autres productions de la terre ; et si ce tort a jusqu’ici été moins connu, moins sensible, c’est que la jouissance d’un taillis étant éloignée, le propriétaire y fait moins d’atteniion, et se console plus aisément de la perte qu’il fait ; cependant cette perte n’en est pas moins réelle , puisqu’elle reeide son revenu de plusieurs années. J’ai tâché de prévenir, autant qu’il est possible, les mauvais effets de la gelée, en étudiant la façon dont elle agit; et j’ai fait sur cela des expériences qui m’ont appris que la gelée agit bien plus violemment à l’exposition du midi qu’à l’exposition du nord; quelle fait tout périr à l’abri du vent, tandis qu’elle épargne tout dans les endroits où il peut passer librement. Cette observation, qui est constante, fournit un moyen de préserver de la
t. Ces jeunes arbres que j’avois fait étêter en 1734 , et dont on avoit encore coupé la principale branche en 1737, m’ont fourni , en 1740 , plusieurs courbes très-bonnes , et dont je me suis servi pour les roues des marteaux et des soufflets de mec forges.
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gelée quelques endroits des taillis, au moins pendant les deux ou trois premières années, qui sont le temps critique , et où elle les attaque avec plus d’avantage. Ce moyen consiste à observer, quand on les abat , de commencer la coupe du côté du nord. Il est aisé d’y obliger les marchands de bois en mettant cette clause dans leur marché, et je me suis déjà très-bien trouvé d’avoir pris cette précaution pour quelques uns de mes taillis.
Un père de famille, un homme arrangé, qui se trouve propriétaire d’une quantité un peu considérable de bois taillis , commence par le faire arpenter, borner, diviser, et mettre en coupe réglée; il s’imagine que c’est là le plus haut point d’économie : tous les ans il vend le même nombre d’arpens; de cette façon , ses bois deviennent un revenu annuel. Il se sait bon gré de celte règle, et c’est cette apparence d’ordre qui fait prendre faveur aux coupes réglées. Cependant il s’en faut bien que ce soit là le moyen de tirer de ses taillis tout le profit qu’on en pourroit obtenir. Ces coupes réglées ne sont bonnes que pour ceux qui ont des terres éloignées qu’ils ne peuvent visiter : la coupe réglée de leur bois est une espèce de ferme; ils comptent sur le produit , et le reçoivent sans se donner aucun soin. Cela doit convenir à grand nombre de gens; mais pour ceux dont l’habitation se trouve fixée à la campagne , et même pour ceux qui y vont passer un certain temps toutes les années, il leur est facile de mieux ordonner les coupes de leurs bois taillis. En général , on peut assurer que, dans les bons terrains, on gagnera à les atiendre , et que , dans les terrains où il n’y a pas de fond, il faut les couper fort jeunes ; mais il seroit à souhaiter qu’on pût donner de la précision à celte règle, et déterminer au juste l’âge où l’on doit couper les taillis. Cet âge est celui où l’accroissement du bois commence à diminuer. Dans les premières années, le bois croît de plus en plus, c’est-à-dire que la production de la seconde année est plus considérable que celle de la première année ; l’accroissement de la troisième année est plus grand que celui de la seconde : ainsi l’accroissement du bois augmente jusqu’à un certain âge, après quoi il diminue. C’est ce point, ce maximum, qu’il faut saisir pour tirer de son taillis tout l’avantage et tout le profit possible. Mais comment le reconnoître ? comment s’assurer de cet instant? Il n’y a que des expériences faites en grand, des expériences longues et pénibles; des expériences telles queM.de Réaumur les a indiquées, qui puissent nous
apprendre l’âge où les bois commencent à croître de moins en moins. Ces expériences consistent à couper et peser tous les ans le produit de quelques arpens de bois, pour comparer l’augmentation annuelle , et r£connoître, au bout de plusieurs années, l’âge où elle commence à diminuer.
J’ai fait plusieurs autres remarques sur la conservation des bois, et sur les changemens qu’on devroit faire aux règlemens des forêts, que je supprime, comme n’ayant aucun rapport avec des matières de physique ; mais je ne dois pas passer sous silence ni cesser de recommander le moyen que j’ai trouvé d’augmenter la force et la solidité du bois de service, et que j’ai rapporté dans le premier article de ce mémoire. Rien n’est plus simple ; car il ne s’agit que d’écorcer les arbres, et les laisser ainsi sécher et mûrir sur pied avant que de les abattre. L’aubier devient, par cette opération , aussi dur que le cœur de chêne ; il augmente considérablement de force et de densité, comme je m’en suis assuré par un grand nombre d’expériences, et les souches de ces arbres écorcés et séchés sur pied ne laissent pas que de repousser et de reproduire des rejetons. Ainsi il n’y a pas le moindre inconvénient à établir cette pratique , qui , en augmentant la force et la durée du bois mis en œuvre, doit en diminuer la consommation, et par conséquent doit être mise au nombre des moyens de conserver les bois. Venons maintenant à ceux qu’on doit employer pour les renouveler.
Cet objet n’est pas moins important que le premier. Combien y a-t-il dans le royaume de terres inutiles , de landes , de bruyères , de communes qui sont absolument stériles! La Bretagne, le Poitou, la Guienne, la Bourgogne , la Champagne , et plusieurs autres provinces , ne contiennent que trop de ccs terres inutiles. Quel avantage pour l’État si on pouvoit les mettre en valeur! La plupart de ces terrains étoient autrefois en nature de bois, comme je l’ai remarqué dans plusieurs de ces cantons déserts, où l’on trouve encore quelques vieilles souches presque entièrement pourries. Il est à croire qu’on a peu à peu dégradé les bois de ces terrains, comme on dégrade aujourd’hui les communes de Bretagne, et que, parla suc cession des temps , on les a absolument dégarnis. Nous pouvons donc raisonnablement espérer de rétablir ce que nous avons détruit. On n’a pas de regret à voir des rochers nus , des montagnes couvertes de glace, ne rien produire; mais comment
SECOND MÉMOIRE
peut -on s’accoutumer à souffrir au milieu des meilleures provinces d’un royaume de bonnes terres en friche, des contrées entières mortes pour l’État ? Je dis de bonnes terres, parce que j’en ai vu et j’en ai fait défricher qui non seulement étoient de qualité à produire de bon bois, mais même des grains de toute espèce. Il ne s’agiroit donc que de semer ou de planter ces terrains : mais il faudroit que cela pût se faire sans grande dépense; ce qui ne laisse pas que d’avoir quelques difficultés , comme on jugera par le détail que je vais faire.
Comme je souhaitois de m’instruire à fond sur la manière de semer et de planter des bois, après avoir lu le peu que nos auteurs d’agriculture disent sur cette matière, je me suis attaché à quelques auteurs anglois , comme Evelin , Miller , etc. , qui me paroissoient être plus au fait, et parler d’après l’expérience. J’ai voulu d’abord suivre leurs méthodes en tout point, et j’ai planté et semé des bois à leur façon ; mais je n’ai pas été long - temps sans m’apercevoir que cette façon étoit ruineuse, et qu’en suivant leurs conseils, les bois, avant que d’être en âge, m’auroient coûté dix fois plus que leur valeur. J’ai reconnu alors que toutes leurs expériences avoient été faites en petit dans des jardins , dans des pépinières , ou tout au plus dans quelques parcs, où l’on pouvoit cultiver et soigner les jeunes arbres; mais ce n’est point ce qu’on cherche quand on veut planter des bois : on a bien de la peine à se résoudre à la première dépense nécessaire ; comment ne se refuseroit - on pas à toutes les autres , comme celles de la culture, de l’entretien, qui d’ailleurs deviennent immenses lorsqu’on plante de grands cantons? J’ai donc été obligé d’abandonner ces auteurs et leurs méthodes, et de chercher à m’instruire par d’autres moyens; et j'ai tenté une grande quantité de façons différentes, dont la plupart, je l’avouerai, ont été sans succès , mais qui du moins m’ont appris des faits , et m’ont mis sur la voie de réussir.
Pour travailler j’avois toutes les facilités qu’on peut souhaiter, des terrains de toute espèce en friche et cultivés, une grande quantité de bois taillis , et des pépinières d’arbres forestiers, où je trouvois tous les jeunes plants dont j’avois besoin. Enfin , j’ai commencé par vouloir mettre en nature de bois une espèce de terrain de quatre-vingts arpens, dont il y en avoit environ vingt en friche, et soixante en terres labourables, produisant tous les ans du froment et d’au-
très grains , même assez abondamment.
Comme mon terrain étoit naturellement divisé en deux parties presque égales par une haie de bois taillis , que l’une des moitiés étoit d’un niveau fort uni , et que la terre me paroissoit être partout de même qualité, quoique de profondeur assez inégale , je pensai que je pourrois profiter de ces circonstances pour commencer une expérience 1 dont le résultat est fort éloigné, mais qui sera fort utile ; c’est de savoir, dans le même terrrain, la différence que produit sur un bois l’inégalité de profondeur du sol , afin de déterminer plus juste que 11e l’ai fait cidevant , à quel âge on doit couper les bois de futaie. Quoique j’aie commencé fort jeune, je n’espère pas que je puisse me satisfaire pleinement à cet égard , même en me supposant une fort longue vie; mais j’aurai au moins le plaisir d’observer quelque chose de nouveau tous les ans : pourquoi ne pas laisser à la postérité des expériences commencées ? J’ai donc fait diviser mon terrain par quarts d’arpent , et à chaque angle j’ai fait sonder la profondeur avec ma tarière; j’ai rapporté sur un plan tous les points où j’ai sondé, avec la note de la profondeur du terrain et de la qualité de la pierre qui se trouvoit au dessous , dont la mèche de la tarière ramenoit toujours des échantillons : et de cette façon j’ai le plan de la superficie et du fond de ma plantation; plan qu’il sera aisé quelque jour de comparer avec la production J.
Après cette opération préliminaire, j’ai partagé mon terrain en plusieurs cantons, que j’ai fait travailler différemment. Dans l’un j’ai fait donner trois labours à la charrue ; dans un autre deux labours; dans un troisième un labour seulement ; dans d’autres j’ai fait planter les glands à la pioche, et sans avoir labouré; dans d’autres j’ai fait simplement jeter des glands , ou je les ai fait placer à la main dans l’herbe; dans
1. Cette opération ayant été faite en 1734 , et le bois semé la même année , on a recépé les jeunes plants en 1738 pour leur donner plus de vigueur. Vingt ans après, c’est-à-dire en 1768, ils formoient un bois dont les arbres avoient communément 8 à 9 pouces de tour au pied du tronc. On a coupé ce bois la même année, c’est-à-dire vingt-quatre ans après l’avoir semé. Le produit n’a pas été tout-àfait moitié du produit d’un bois ancien de pareil âge dans le même terrain : mais aujourd’hui, en 1774, ce même bois, qui n*a que seize ans, est aussi garni , et produira toul autant que les bois anciennement plantés ; et malgré l’inégalité de la profondeur du terrain, qui varie depuis 1 pied et demi jusqu’à 4 pieds et demi , on ne s’aperçoit d’aucune différence dans la grosseur des baliveaux réservés dans les taillis.
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d’autres j’ai planté de petits arbres que j’ai tirés de mes bois, dans d’autres des arbres de même espèce , tirés de mes pépinières ; j’en ai fait semer et planter quelques-uns à un pouce profondeur, quelques autres à six pouces; dans d’autres j’ai semé des glands que j’avois auparavant fait tremper dans différentes liqueurs, comme dans l’eau pure, dans de la lie de vin , dans l’eau qui s’étoit égouttée d’un fumier , dans de l’eau salée. Enfin, dans plusieurs cantons, j’ai semé des glands avec de l’avoine; dans plusieurs autres j’en ai semé que j’avois fait germer auparavant dans de la terre. Je vais rapporter en peu de mots le résultat de toutes ces épreuves, et de plusieurs autres que je supprime ici, pour ne pas rendre cette énumération trop longue.
La nature du terrain où j’ai fait ces essais m’a paru semblable dans toute son étendue; c’est une terre fort pétrissable, un tant soit peu mêlée de glaise , retenant l’eau longtemps , et se séchant assez difficilement , formant par la gelée et par la sécheresse une espèce de croûte avec plusieurs petites fentes à sa surface, produisant naturellement une grande quantité d’hièble dans les endroits cultivés , et de genièvre dans les endroits en friche. Ce terrain est environné de tous côtés de bois d’une belle venue. J’ai fait semer avec soin tons les glands un à un , et à un pied de distance les uns des autres , de sorte qu’il en est entré environ douze mesures ou boisseaux de Paris dans chaque arpent. Je crois qu’il est nécessaire de rapporter ces faits, pour qu’on puisse juger plus sainement de ceux qui doivent suivre.
L’année d’après j’ai observé avec grande attention l’état de ma plantation, et j’ai reconnu que, dans le canton dont’j’espérois le plus , et que j’avois fait labourer trois fois et semer avant l’hiver , la plus grande partie des glands n’avoient pas levé; les pluies de l’hiver avoient tellement battu et corroyé la terre, qu’ils n’avoient pu percer : le petit nombre de ceux qui avoient pu trouver issue n’avoient paru que fort tard , environ à la fin de juin; ils étoient foibles, effilés ; la feuille étoit jaunâtre, languissante, et ils étoient si loin les uns des autres, le canton étoit si peu garni, que j’eus quelques regrets aux soins qu’ils avoient coûté. Le canton qui n’avoit eu que deux labours, et avoit aussi été semé avant l’hiver , ressembloit assez au premier ; cependant il y avoit un plus grand nombre de jeunes chênes, parce que la terre étant moins divisée par
le labour , la pluie n’avoit pu la battre au tant que celle du premier canton. Le troisième, qui n’avoit eu qu’un seul labour, étoit, par la même raison, un peu mieux peuplé que le second; mais cependant il l’étoit si mal, que plus des trois quarts de mes glauds avoient encore manqué.
Cette épreuve me fit connoitre que, dans les terrains forts et mêlés de glaise , il ne faut pas labourer et semer avant l’hiver : j’en fus entièrement convaincu en jetant les yeux sur les autres cantons. Ceux que j’avois fait labourer et semer au printemps étoient bien mieux garnis ; mais ce qui me surprit, c’est que les endroits où j’avois fait planter le gland à la pioebe , sans aucune culture précédente, étoient considérablement plus peuplés que les autres ; ceux mêmes où l’on n’avoit fait que cacher les glands 60us l’herbe étoient assez bien fournis, quoique les mulots, les pigeons ramiers, et d’autres animaux, en eussent emporté une grande quantité. Les cantons où les glands avoient été semés à six pouces de profondeur se trouvèrent beaucoup moins garnis que ceux où on les avoit fait semer à un pouce ou deux de profondeur. Dans un petit canton où j’en avois fait semer à un pied de profondeur , il n’en parut pas un , quoique dans un autre endroit où j’en avois fait mettre à neuf pouces il en eût levé plusieurs. Ceux qui avoient été trempés pendant huit jours dans la lie de vin et dans l’égout du fumier sortirent de terre plus tôt que les autres. Presque tous les arbres gros et petits que j’avois fait tirer de mes taillis ont péri à la première ou à la seconde année , tandis que ceux que j’avois tirés de mes pépinières ont presque tous réussi.
Mais ce qui me donna le plus de satisfaction , ce fut le canton où j’avois fait planter au printemps les glands que j’avois fait auparavant germer dans la terre ; il n’en avoit presque point manqué ; à la vérité , ils ont levé plus tard que les autres; ce que j’attribue à ce qu’en les transportant ainsi tout germés, on cassa la radicule de plusieurs de ces glands.
Les années suivantes n’ont apporté aucun changement à ce qui s’est annoncé dès la première année. Les jeunes chênes du canton labouré trois fois sont demeurés tom jours un peu au dessous des autres ; ainsi je crois pouvoir assurer que pour semer une terre forte et glaiseuse, il faut conserver le gland pendant l’hiver dans la terre, en faisant un lit de deux pouces de glands sur un lit de terre d’un demi -pied, puis un lit
SECOND MÉMOIRE
de terre et un lit de glands , toujours alternativement, et enfin en couvrant le magasin d'un pied de terre pour que la gelée ne puisse y pénétrer. On en tirera le gland au commencement de mars, et on le plantera à un pied de distance. Ces glands qui ont germé sont déjà autant de jeunes chênes, et le succès d’une plantation faite de cette façon n’est pas douteux; la dépense même n’est pas considérable , car il ne faut qu’un seul labour. Si l’on pouvoit se garantir des mulots et des oiseaux, on réussirait tout de même, et sans aucune dépense, en mettant en automne le gland sous l’herbe ; car il perce et s’enforce de lui même, et réussit à merveille sans aucune culture dans les friches dont le gazon est fin, séné et bien garni; ce qui indique presque toujours un terrain ferme et glaiseux.
Comme je pense que la meilleure façon de semer du bois dans un terrain fort et mêlé de glaise est de faire germer les glands dans la terre , il est bon de rassurer sur le petit inconvénient dont j’ai parlé. On transporte le gland germé dans des mannequins , des corbeilles, des paniers, et on ne peut éviter de rompre la radicule de plusieurs de ces glands ; mais cela ne leur fait d’autre mal que de retarder leur sortie de terre de quinze jours ou trois semaines ; ce qui même n’est pas un mal , parce qu’on évite par là celui que la gelée des malinées de mai fait aux graines qui ont levé de bonne heure, et qui est bien plus considérable. J’ai pris des glands germés auxquels j’ai coupé le tiers , la moitié , les trois quarts , et même toute la radicule ; je les ai semés dans un jardin où je pouvois les observer à toute heure : ils ont tous levé; mais les plus mutilés ont levé les derniers. J’ai semé d’autres glands germés auxquels , outre la radicule , j’avois encore ôté l’un des lobes; ils ont encore levé; mais si l’on retranche les deux lobes, ou si l’on coupe la plume, qui est la partie essentielle de l’embryon végétal , ils périssent également.
Dans l’autre moitié de mon terrain, dont je n’ai pas encore parlé, il y a un canton dont la terre est bien moins forte que celle que j’ai décrite , et où elle est même mêlée de quelques pierres à un pied de profondeur; c’étoit un champ qui rapporloit beaucoup de grain , et qui avoit été bien cultivé. Je le fis labourer avant l’hiver; et aux mois de novembre, décembre et février, j’y plantai une collection nombreuse de toutes les espèces d’arbres des forêts , que je fis arraeher dans mes bois taillis de toute grandeur ,
depuis trois pieds jusqu’à dix et douze de hauteur. Une grande partie de ces arbres n’a pas repris ; et de ceux qui ont poussé à la première sève , un grand nombre a péri pendant les chaleurs du mois d’août ; plusieurs ont péri à la seconde , et encore d’autres la troisième et la quatrième année ; do sorte que de tous ces arbres, quoique plantés et arrachés avec soin , et même avec des précautions peu communes, il ne m’est resté que des cerisiers , des aliziers , des cormiers, des frêues et des ormes ; encore les aliziers et les frênes sont-ils languissans, ils n’ont pas augmenté d’un pied de hauteur en cinq ans ; les cormiers sont plus vigoureux ; mais les merisiers et les ormes sont ceux qui de tous ont le mieux réussi. Cette terre se cou* vrit pendant l’été d’une prodigieuse quantité de mauvaises herbes, dont les racines détruisirent plusieurs de mes arbres. Je fis semer aussi dans ce canton des glands germés; les mauvaises herbes en étouffèrent une grande partie. Ainsi je crois que dans les bons terrains , qui sont d’une nature moyenne entre les terres fortes et les terres légères , il convient de semer de l’avoine avec les glands , pour prévenir la naissance des mauvaises herbes , dont la plupart sont vivaces, et qui font beaucoup plus de tort aux jeunes chênes que l’avoine , qui cesse de pousser des racines au mois de juillet. Cette observation est sûre; car, dans le même terrain, les glands que j’avois fait semer avec l’avoine avoient mieux réussi que les autres. Dans le reste de mon terrain, j’ai fait planter de jeunes chênes, de l’ormille, et d’autres jeunes plants tirés de mes pépinières , qui ont bien réussi : ainsi je crois pouvoir conclure , avec connoissance de cause, que c’est perdre de l’argent et du temps que de faire arracher de jeunes arbres dans les bois pour les transporter dans des endroits où on est obligé de les abandonner et de les laisser sans culture, et que quand on veut faire des plantations considérables d’autres arbres que de chêne ou de hêtre, dont les graines sont fortes, et surmontent presque tous les obstacles, il faut des pépinières où l’on puisse élever et soigner les jeunes arbres pendant les deux premières années ; après quoi on les pourra planter avec succès pour faire du bois.
M’étant donc un peu instruit à mes dépens en faisant cette plantation , j’entrepris l’année suivante d’en faire une autre presque aussi considérable dans un terrain tout différent; la terre y est sèche , légère, mêlée de gravier, et le sol n’a pas huit pouces de profondeur, au dessous duquel on trouve la pierre. Je
$48 EXPÉRIENCES SUR LES VEÔÉTATJX
Ils aussi un grand nombre d’épreuves dont je ne rapporterai pas le détail ; je me contenterai d’avertir qu’il faut labourer ces terrains et les semer avant l’hiver. Si l’on ne sème qu’au printemps , la chaleur du soleil fait périr les graines : si on se contente de les jeter ou de les placer sur la terre, comme dans les terrains forts, elles se dessèchent et périssent , parce que l’herbe qui fait le gazon de ces terres légères n’est pas assez garnie et assez épaisse, pour les garantir de la gelée pendant l’hiver, et de l’ardeur du soleil au printemps. Les jeunes arbres arrachés dans les bois réussissent encore moins dans ces terrains que dans les terres fortes ; et si on veut les planter, il faut le faire avant l’hiver avec de jeunes plants pris eu pépinière.
Je ne dois pas oublier de rapporter une expérience qui a un rapport immédiat avec notre sujet. J’avois envie de connoître les espèces de terrains qui sont absolument contraires à la végétation , et pour cela j’ai fait remplir une demi-douzaine de grandes caisses à mettre des orangers , de matières toutes différentes : la première, de glaise bleue; la seconde, de graviers gros comme des noisettes; la troisième, de glaise couleur d’orange; la quatrième, d’argile blanche; la cinquième , de sable blanc ; et la sixième , de fumier de vache bien pourri. J’ai semé dans chacune de ces caisses un nombre égal de glands, de châtaignes, et de graines de frênes, et j’ai laissé les caisses à l’air sans les soigner et sans les arroser : la graine de frêne n’a levé dans aucune de ccs terres; les châtaigniers ont levé et ont vécu , mais sans faire de progrès , dans la caisse de glaise bleue ; à l’égard des glands, il en a levé une grande quantité dans toutes les caisses , à l’exception de celle qui contenoit la glaise orangée , qui n’a rien produit du tout. J’ai observé que les jeunes chênes qui avoienl levé dans la glaise bleue et dans l’argile , quoiqu’un peu effilés au sommet , étoient forts et vigoureux en comparaison des autres; ceux qui étoient dans le fumier pourri, dans le sable, et dans le gravier, étoient foibles, avoient la feuille jaune, cl paroissoient languissans. En automne j’en fis enlever deux dans chaque caisse : l’état des racines répondoit à celui de la tige ; car, dans les glaises , la racine étoit forte , et n’étoit proprement qu’un pivot gros et ferme, long de trois à quatre pouces, qui n’avoit qu’une ou deux ramifications. Dans le gravier, au contraire , et dans le sable , la racine s’étoit fort allongée et s’étoit prodigieusement divisée; elle ressembloit , si je peux m’exprimer
ainsi , à une longue coupe de cheveux. Dans le fumier, la racine n’avoit guère qu’un pouce ou deux de longueur, et s’éloit divisée , dès sa naissance, en deux ou trois cornes courtes et foibles. Il est aisé de donner les raisons de ces différences : mais je ne veux ici tirer de cette expérience qu’une vérité utile, c’est que le gland peut venir dans tous les terrains. Je ne dissimulerai pas cependant que j’ai vu , dans plusieurs provinces de France, des terrains d’une vaste étendue couverts d’une petite espèce de bruyère où je n’ai pas vu un chêne ni aucune autre espèce d’arbres : la terre de ces cantons est légère comme de la cendre noire , poudreuse, sans aucune liaison. J’ai fait ultérieurement des expériences sur ces espèces de terres, que je rapporterai dans la suite de ce mémoire, et qui m’ont convaincu que si les chênes n’y peuvent croître , les pins , les sapins, et peut-être quelques autres «arbres utiles peuvent y venir. J’ai élevé de graine et je cultive actuellement une grande quantité de ces arbres : j’ai remarqué qu’ils demandent un terrain semblable «à celui que je viens de décrire. Je suis donc persuadé qu’il n’y a point de terrain, quelque mauvais, quelque ingrat qu’il paroisse, dont on ne put tirer parti , même pour planter des bois; il ne s’agiroit que de connoître les espèces d’arbres qui conviendroient aux différens terrains.