P AB MM. DUHAMEL ET DE BUFFON
Oit ne peut travailler plus utilement pour la physique qu’en constatant des faits douteux , et en établissant la vraie origine de ceux qu'on attribuoit sans fondement à des causes imaginaires ou insuffisantes. C’est dans cetie vue que nous avons entrepris, M. de Buffon et moi , plusieurs recherches d’agriculture; que nous avons, par exemple, fait des observations et des expériences sur l'accroissement et l’entretien des arbres, sur leurs maladies et sur leurs défauts, sur les plantations et sur le rétablissement des forêts, etc. Nous commençons à rendre compte à l’Académie du succès de ce travail par l’examen d’un fait dont presque tous les auteurs d’agriculture font mention, mais qui n’a été (nous n’hésitons pas de le dire) qu’entrevu , et qu'on a pour cette raison attribué à des causes qui sont bien éloignées de la vérité.
Tout le monde sait que quand on coupe horizontalement le tronc d'un chêne, par exemple , on aperçoit dans le cœur et dans l’aubier des cercles ligneux qui l’enveloppent; ces cercles sont séparés les uns des autres par d’autres cercles ligneux d’une substance plus rare, et ce sont ces derniers qui distinguent et séparent la crue de chaque année : il est naturel de penser que, sans des accidens particuliers, ils devroient être tous à peu près d’égale épaisseur, et également éloignés du centre.
Il en est cependant tout autrement , et la plupart des auteurs d’agriculture, qui ont reconnu cette différence, l’ont attribuée à différentes causes, et en ont tiré diverses conséquences. Les uns, par exemple, veulent qu’on observe avec soin la situation des jeunes arbres dans les pépinières , pour les orienter dans la place qu’on leur destine; ce que les jardiniers appellent planter à la boussole : ils soutiennent que le côté de l’arbre qui étoit opposé au soleil dans la pé-
pinière souffre immanquablement de son action lorsqu’il y e«t exposé.
D’autres veulent que les cercles ligneux de tous les arbres soient excentriques, et toujours plus éloignés du centre ou de l’axe du tronc de l’arbre du côté du midi que du côté du nord ; ce qu’ils proposent aux voyageurs qui serorent égarés dans les forrêts, comme un moyen assuré de s’orienter et de retrouver leur route.
Nous avons cru devoir nous assurer par nous-mêmes de ces deux faits; et d’abord, pour reconnoître si les arbres transplantés souffrent lorsqu’ils se trouvent à une situation contraire à celle qu’ils avoient dans la pépinière , nous avons choisi cinquante ormes qui avoient été élevés dans une vigne , et non pas dans une pépinière touffue, afin d’avoir des sujets dont l’exposition fût bien décidée. J'ai fait à une même hauteur élever tous ces arbres, dont le tronc avoit douze à treize pouces de circonférence; et avant de les arracher, j’ai marqué d’une petite entaille le côté exposé au midi; ensuite je les ai fait planter sur deux lignes , observant de les mettre alternativement, un dans la situation où il avoit été eievé, et l’autre dans une situation contraire, en sorte que j’ai eu vingt-cinq arbres orientés comme dans la vigne , à comparer avec vingt-cinq autres qui étoienl dans une situation tout opposée. En les plantant ainsi alternativement, j’ai évité tous les soupçons qui auroient pu naître des veines de terre dont la qualité change quelquefois tout d’un coup. Mes arbres sont prêts à faire leur troisième pousse, je les ai bien examinés, il ne me paroît pas qu’il y ait aucune différence entre les uns et les autres. Il est probable qu’il n’y en aura pas dans la suite; car si le changement d’exposition doit produire quelque chose, ce ne peut être que dans les premières années , et jusqu’à ce que les arbres se soient accoutu-
EXPERIENCES SUR LES VÉGÉTAUX
inés aux impressions du soleil et du vent, qu’on prétend être capables de produire un effet sensible sur ces jeunes sujets.
Nous ne déciderons cependant pas que cette attention est superflue dans tous les cas ; car nous vouais , dans les terres légères, les pêchers et les abricotiers de haute lige, pla ités en espalier au midi , se dessécher entièrement du coté du soleil, et ne subsister que par le côté du mur. Il semble donc que dans les pays chauds, sur le penchant des montagnes au midi, le soleil peut produire un effet sensible sur la partie de l’écorce qui lui est exposée; mais mon expérience décide incontestablement que, dans notre climat et dans les situations ordinaires, il est inutile d'orienter les arbres qu'on transplante ; c’est toujours une attention de moins, qui ne laisseroit pas que de gêner lorsqu’on plante des arbres en alignement; car, pour peu (pie le tronc des arbres soit un peu courbe, ils font une grande difformité quand on n’est pas le maître de mettre la courbure dans le sens de l’alignement
A l’égard de l’excentricité des couches ligneuses vers le midi, nous avons remarqué que les gens les plus au fait de l’exploitation <les forêts ne sont point d'accord sur ce point. Tous, à la vérité, conviennent de l’excentricité des couches annuelles : mais les uns prétendent que ces couches sont plus épaisses du côté du nord , parce que , disentils, le soleil dessèche le côté du midi; et ils appuient leur sentiment sur le prompt accroissement des arbres des pays septentrionaux , qui viennent plus vite et grossissent davantage que ceux des pays méridionaux.
D’autres au contraire, et c’est le plus grand nombre, prétendent avoir observé que les couches sont plus épaisses du côté du midi ; et , pour ajouter à leur observation un raisonnement physique, ils disent que le soleil étant le principal moteur de la sève , il doit la déterminer à passer avec plus d’abondance dans la partie où il a le plus d’action, pendant que les pluies qui viennent souvent du midi humectent l’écorce, la nourrissent , ou du moins préviennent le dessèchement que la chaleur du soleil auroit pu causer.
"Voilà doue des sujets de doute entre ceux-là mêmes qui soûl dans l’usage actuel d’exploiter des bois, et on ne doit pas s’en étonner; car les différentes circonstances produisent de< variétés considérables dans l’accroissement des couches ligneuses. Nous allons le prouver par plusieurs expériences. Mais, avant que de les rapporter, il est bon
d’avertir que nous distinguons ici les chênes, d abord en deux espèces; savoir, ceux qui portent des glands à longs pédicules, et ceux dont les glands sont presque collés à la branche. Chacune de ces espèces en donne trois autre-; savoir, les chênes qui portent de très-gros glands; ceux dont les glands sont de médiocre grosseur, et enfin ceux dont les glands sont très-petits. Cette division , qui seroit grossière et imparfaite pour un botaniste, suffit aux forestiers; et nous l’avons adoptée, parce que nous avons cru apercevoir quelque différence dans la qualité du bois de ces espèces, et que d’ailleurs il se trouve dans nos forêts un très-grand nombre d’espèces différentes de chênes dont le bois est absolument semblable, auxquelles par conséquent nous n’avons pas eu égard.
PREMIERE EXPÉRIENCE
Le 9.7 mars 1734, pour nous assurer si les arbres croissent du côté du midi plus que du côté du nord, M. de Rnffon a fait couper un chêne à gros glands, âgé d’environ soixante ans, à un bon pied et demi au dessus de la surface du terrain, c’est-àdire dans l’endroit où la tige commence à se bien arrondir, car les racines causent toujours un élargissement au pied des arbres ; celui-ci étoit situé dans une lisière découverte à l’orient , mais un peu couverte au nord d’un côté, et de I autre au midi. Il a fait faire la coupe le plus horizontalement qu’il a été possible; et, ayant mis la pointe d’un compas dans le centre des cercles annuels, il a reconnu qu’il cnïncidoit avec celui de la circonférence de l’arbre, et qu’ainsi tous les côtés avoienl également grossi : mais , ayant fait couper ce même arbre à vingt pieds plus haut, le côté du nord étoit {.lus épais que celui du midi ; il a remarqué qu’il y avoit une grosse branche du côté du nord, un peu au dessous des vingt pieds.
DEUXIÈME EXPÉRIENCE
Le même jour, il a fait couper de la même façon, à un pied et demi au dessus de terre, un chêne à petits glands, âgé d’environ quatre-vingts ans, situé comme le précédent; il avoit [dus grossi du côté du midi que du côté du nord. Il a observé qu’il y avoit au dedans de l’arbre un nœud fort serré du côte du nord, qui venoit des racines.
TROISIÈME EXPÉRIENCE
Le même jour, il a fait couper de même
TROISIÈME MÉMOIRE
un chêne à glands de médiocre grosseur, âgé de soixante ans , dans une lisière exposée au midi; le côté du midi étoit plus fort que celui du nord, mais il iVtoit beaucoup moins tpie celui du levant. Il a fait fouiller au pied de l'arbre, et il a vu (pie la plus grosse racine étoil du côté du levant ; il a ensuite fait couper cet arbre à deux pieds plus haut , c’est-à-dire à près de quatre pieds (le terre en tout, et à cette hauteur le côté du nord étoit plus épais que tous les autres.
QUATRIÈME EXPÉRIENCE
Iæ meme jour , il a fait couper à la même hauteur un chêne à gros glands , âgé d’environ soixante ans , dans une lisière exposée au levant, et il a trouvé qu’il avoit également grossi de tous côtés; mais, à un pied et demi plus haut , c’est-à-dire à trois pieds au dessus de la terre, le côté du midi étoit un peu plus épais que celui du nord.
CINQUIÈME EXPÉRIENCE
Un autre chêne à gros glands, âgé d’environ trente-cinq ans, d’une lisière exposée au levant , avoit grossi d’un tiers de plus du côté du midi que du côté du nord , à un pied au dessus de terre : mais à un pied plus haut cette inégalité diminuoii déjà; à un pied plus haut il avoit également grossi de tous côtés; cependant, en le faisant encore couper plus haut , le côté du midi étoit un tant soit peu plus fort.
SIXIÈME EXPÉRIENCE
Un autre chêne à gros glands , âgé de trente-cinq ans , d’une lisière exposée au midi , coupé à trois pieds au dessus de terre, étoit un peu plus fort au midi qu’au nord , mais bien plus fort du côté du levant que d’aucun autre côté.
SEPTIÈME EXPÉRIENCE
Un autre chêne de même âge et mêmes glands, situé au milieu des bois , avoit également crû du côlé du midi et du côté du nord , et plus du côté du levant que du côté du couchant.
HUITIÈME EXPÉRIENCE
Le 29 mars 1734 il a continué ces épreuves , et il a fait couper, à un pied et demi au dessus de terre, un chêne à gros glands d’une très-belle venue, âgé de quarante ans,
dans une lisière exposée au midi; il avoit grossi du côté du nord beaucoup plus que d’aucun autre côté, celui du midi étoit même le plus foiblede tous. Ayant fait fouiller au pied de l'arbre, il a trouvé que la plus grosse racine étoit du côté du nord.
NEUVIÈME EXPÉRIENCE
Un autre chêne de même espèce , même âge, et à la même position, coupé à la même hauteur d’un pied et demi au dessus de la surface du terrain, avoit grossi du côlé du midi plus que du côté du nord. Il a fait fouiller au pied , et il a trouvé qu’il y avoit une grosse racine du côté du midi, et qu’il n’y en paroissoit point du côté du nord.
DIXIÈME EXPÉRIENCE
Un autre chêne de même espèce, mais âgé de soixante ans, et absolument isolé, avoit plus grossi du côté du nord que d’aucun autre côté. En fouillant, il a trouvé que la plus grosse racine étoit du côté du nord.
Je pourrois joindre à ces observations beaucoup d’autres pareilles que M. de Ruffon a fait exécuter en Bourgogne , de même qu’un grand nombre que j’ai faites dans la forêt d’Orléans, qui se montent à l’examen de plus de quarante arbres, mais dont il m’a paru inutile de donner le détail. Il suffit de dire qu’elles décident toutes que l’aspect du midi ou du nord n’est point du tout la cause de l’excentricité des couches ligneuses , mais qu’elle ne doit s’attribuer qu’à la position des racines et des branches, de sorte que les couches ligneuses sont toujours pi us épaisses du côté où il y a plus de racines ou de plus vigoureuses. Il ne faut cependant pas manquer de rapporter une expérience que M. de Ruffon a laite, et qui est absolument décisive.
Il choisit ce même jour, 29 mars, un chêne isolé, auquel il avoit remarqué quatre racines à peu près égales et disposées assez régulièrement , en sorte que chacune répondoit à très-peu pies à un des quatre points cardinaux; et l’avant fait couper à un pied et demi au dessus de la surface du terrain , il trouva, comme il le soupçonnoit , que le centre des couches ligneuses eoïncidoit avec celui de la circonférence de l’arbre, et que par conséquent il avoit grossi de tous côtés également.
Ce qui nous a pleinement convaincus que la vraie cause de l’excentricité des couches ligneuses est la position des racines , et quel-
EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX
quefois des branches, et que si l’aspect du midi ou du nord, etc. , influe sur les arbres pour les faire grossir inégalement , ce ne peut être que d’une manière insensible , puisque, dans tous ces arbres, tantôt c’éloîent les couches ligneuses du côté du midi qui étoient les plus épaisses, et tantôt celles du nord ou de tout autre côté; et que quand nous avons coupé des troncs d’arbres à différentes hauteurs , nous avons trouvé les couches ligneuses tantôt plus épaisses d’un côté, tantôt d’un autre.
Cette dernière observation m’a engagé à faire fendre plusieurs corps d’arbres par Je milieu. Dans quelques uns le cœur suivoit à peu près en ligne droite l’axe du tronc : mais dans le plus grand nombre, et dans les bois même les plus parfaits et de la meilleure fente, il faisoit des inflexions en forme de zigzag; outre cela, dans le centre de presque tous les arbres, j’ai remarqué, aussi bien que M. de Buffon, que dans une épaisseur d’un pouce ou un pouce et demi, vers le centre, il y avoit plusieurs petits nœuds, en sorte que le bois ne s’est trouvé bien franc qu’au delà de cette petite épaisseur.
Ces nœuds viennent sans doute de l’éruption des branches que le chêne pousse en quantité dans sa jeunesse, qui, venant à périr, se recouvrent avec le temps, et forment ces petits nœuds auxquels on doit attribuer cette direction irrégulière du cœur qui n’est pas naturelle aux arbres. Elle peut venir aussi de ce qu’ils ont perdu dans leur jeunesse leur flèche ou montant principal par la gelée, l'abroutissement du bétail, la force du vent, ou de quelque autre accident; car ils sont alors obligés de nourrir des branches latérales pour en former leurs tiges; et le cœur de ces branche-s ne répondant pas à celui du tronc, il s’y fait un changement de direction. Il est vrai que peu à peu ces branches se redressent; mais il reste toujours une inflexion dans le cœur de ces arbres.
Nous n’avons donc pas aperçu que l’exposition produisît rien de sensible sur l’épaisseur des couches ligneuses, et nous croyons que, quand on en remarque plus d’un côté que d’un autre, elle vient presque toujours de l’insertion des racines ou de l’éruption de quelques branches , soit que ces branches existent actuellement, ou qu’ayant péri , leur place soit recouverte. Les laies cicatrisées, la gelivure, le double auier, dans un même arbre, peuvent encore produire cette augmentation d’épaisseur des couches ligneuses ; mais nous la croyons ab-
solument indépendante de l'exposition; ce que nous allons encore prouver par plusieurs observations familières.
PREMIÈltE OBSERVATION.
Tout le monde peut avoir remarqué dans les vergers des arbres qui s’emportent , comme disent les jardiniers, sur une de leurs branches, c’est-à-dire qu'ils poussent sur cette branche avec vigueur, pendant que les autres restent chétives et languissantes. Si l’on fouille au pied de ces arbres pour examiner leurs racines, on trouvera à peu près la même chose qu’au dehors delà terre, c’est-à-dire que du côté de la branche vigoureuse il y aura de vigoureuses racines, pendant que celles de l’autre côté seront en mauvais état.