‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 183 sur 218 · SS · texte numérisé non relu

SS

aura besoin. Cette dernière manière, par laquelle on jouit annuellement d’une partie du produit de son fonds, est de toutes la plus avantageuse.

L’epreuve (pie je viens de rapportera été faite en Bourgogne, dans nia terre de Buffon , au dessus des collines les plus froides et les plus stériles ; la graine m’étoit venue des montagnes voisines de Genève. On ne connoissoit point cette espèce d’arbre en Bourgogne, qui y est maintenant naturalisé, et assez multiplié pour en faire à l’avenir de très-grands cantons de bois dans toutes les terres où les autres arbres ne peuvent réussir. Cette espèce de pin pourra croître et se multiplier avec le même succès dans toutes nos provinces, à l’exception peut-être des plus méridionales, où l’on trouve une autre espèce de pin, dont les cônes sont plus allongés , et qu’on connoit sous le nom de pin maritime , ou pin de Bordeaux , comme l’on connoit celui dont j’ai parlé, sous le nom de pin de Genève. Je fis venir et semer, il y a trente-deux ans, une assez grande quantité de ces pins de Bordeaux; ils n’ont pas, à beaucoup près, aussi bien réussi que ceux de Genève ; cependant il y en a quelques-uns qui sont même d’une très-belle venue parmi les autres, et qui produisent des graines depuis plusieurs années; mais on ne s’aperçoit pas que ces graines réussissent sans culture, et peuplent les environs de ces arbres, comme les graines du pin de Genève.

A l’égard des sapins et des épicéas , dont j’ai voulu faire des bois par celte même méthode si facile et si peu dispendieuse, j’avouerai qu’ayant fait souvent jeter des graines de ces arbres en très-grande quantité dans ces mêmes terres où le pin a si bien réussi , je n’en ai vu le produit ni même eu la satisfaction ciYn voir germer quelques unes autour des arbres que j’avois fait planter , quoiqu’ils portent des cônes depuis plusieurs années. Il faut donc un autre procédé , ou du moins ajouter quelque chose à celui que je viens de donner, si l’on veut faire des bois de ces deux dernières espèces d’arbres toujours verts.

II. Dans les bois ordinaires , c’est-à-dire dans ceux qui sont plantés de chênes, de hêtres, de charmes, de frênes, et d’autres arbres dont l’accroissement est plus prompt , tels que les trembles, les bouleaux, les marseaux , les coudriers, etc. , il y a du bénéfice à faire couper au bout de douze à quinze ans ces dernieres especes d’arbres , dont on peut faire des cercles ou d’autres menus ou-

EXPERIENCES SUIl LES VÉGÉTAUX.

vrages; on coupe en même temps les épines et autres mauvais bois. Cet le opération ne l’ait qu’éclaircir le taillis; et bien loin de lui porter préjudice, ;lle en accélère I accroissement : le chêne , le hêtre, et les autres bons arbres lien croissent que plus vite; en sorte qu'il y a le double avantage de tirer d’avance une partie de son revenu par la vente de ces bois blancs propres à faire des cercles , et de trouver ensuite un taillis tout composé de bois de bonne essence et d’un plus gros volume. Mais ce qui peut dégoûter de celte pratique utile, c’est qu’il faudroit pour ainsi dire la faire par scs mains; car en vendant le cerclage de ces bois aux bûcherons ou aux petits ouvriers qui emploient cette denrée , on risque toujours la dégradation du taillis : et il est presque impossible de les empêcher de couper furtivement des chênes ou d’autres bons arbres; et dès lors le tort qu’ils vous font fait une grande déduction sur le bénéfice , et quelquefois t’excède.

III. Dans les mauvais terrains qui n’ont que six pouces ou tout au plus un pied de profondeur , et dont la terre est graveleuse et maigre, on doit faire couper les taillis à seize ou dix-huit ans ; dans les terrains médiocres , à vingt-trois ou vingt-quatre ans ; et dans les meilleurs fonds, il faut les attendre jusqu’à trente ; une expérience de quarante ans m’a démontré que ce sont à trèspeu près les termes du plus grand profit. Dans mes terres et dans toutes celles qui les environnent, même à plusieurs lieues de distance, on choisit tout le gros bois, depuis sept pouces de tour et au-dessus , pour le faire îlot ter et l’envoyer à Paris, et tout le menu bois est consommé par le chauffage du peuple ou p r les forges; mais dans <1 autres cantons <ie la province où il n’y a point de forges, et où les villages éloignés les uns des autres ne font que peu de consommation , tout le menu bois tomberoit en pure perte si l’on n’avoit trouvé le moyen d’y remédier en changeant les procédés de l’exploitation. On coupe ces taillis à peu près comme j'ai conseillé de coiqxr les bois de puis, avec cette différence qu’au I eu de laisser les grands arbres , on ne laisse que les petits, (.elle manière d’exploiter les bois en \e$ jardinant est en usage dans plusieurs endroits; on abat tous les plus beaux brins , et on laisse subsister les autres, qui , dix apres, sont abattus à leur tour , et ainsi de dix ans en dix ans, ou de douze en douze ans, on a plus de moitié coupe, c’est-a-dire plus de moitié de produit. Mais cette manière

d’exploitation quoique ulile ne laisse pas d’être sujette à des inconvéniens ; on ne peut abattre les plus grand arbres sans faire .-ouffrir les petits : d’ailleurs le bûcheron étant piesque toujours mal à l’aise, 11e peut couper la plupart de ces arbres qu’à un demipied et souvent plus d’un pied au-dessus de terre, ce (pii fait un grand tort aux revenues ; ces souches élevées ne poussent jamais des rejetons aussi vigoureux ni en aussi grand nombre que les souches coupées à fleur de terre, et l’une des plus utiles attentions qu’on doive donner à l’explo talion des taillis, est de faire couper tous les arbres le plus près de terre qu'il est possible.

IV. Les bois occupent presque partout le haut des coteaux et les sommets des collines et des montagnes d’une médiocre hauteur. Dans ces especes de plaines au dessus des montagnes , il se trouve des terrains enfoncés , des espèces de vallons secs et froids , qu’on appelle des comhes. Quoique le terrain de ces combes ait ordinairement plus de profondeur et soit d’une meilleure qualité que celui des parties élevées qui les environnent, le bois néanmoins n’y est jamais aussi beau ; il ne pousse qu’un mois plus tard , et souvent il y a de la différence de plus de moitié dans l’accroissement total. A quarante ans, le bois du fond de la combe ne vaut "pas plus que celui des coteaux qui l’environnent vaut à vingt ans. Celte prodigieuse différence est occassionnée par la gelée , qui, tous les ans et presque en toute saison, se fait sentir dans ces combes, et, supprimant en partie les jeunes rejetons, rend les arbres raffaus , rabougris et galeux. J ai remarqué dans plusieurs coupes où l’on avoit laissé quelques bouquets de bois, que tout oe qui éloit auprès de ces bouquets et situé à l’abri du vent du nord éioil entièrement gâté par l’effet de la gelée, tandis que tous les endroits exposés au vent du nord n’étoient point du tout gelés. Cette observation me fournit la véritable raison pourquoi les combles et les lieux bas dans les buis sont si sujets à la gelée, et si tardifs à 1 égard des terrains plus élevés, où les bois deviennent très-beaux , quoique souvent la terre y so t moins bonne que dans les combe-. ; c’e--t parce que l'humidité et les br ouillards <pii s ( lèvent de la terre séjournent dans les combes, s’v condensent , et par ce froid humide, oceassiounent la gelée, tandis (pie sur les lieux plus élevés les vents divisent et chassent les vapeurs nuisibles, et les empêchent de tomber sur les arbres, ou du moins de s’y attacher en aussi grande quan-

SECOND MÉMOIRE. 357

tité et en ainsi grosses gouttes. Il y a de ces lieux lias où il gèle tous les mois de l’année; au si le bois n’y vaut jamais rien. J'ai quelquefois |iarcouni en été , la nuit , à lâchasse, ces di.férens pa\s de bois , et je me souviens parf itement que sur les lieux élevés j’avois chaud , mais qu'aussilôt que je descendois dans ces combes , un froitl vif et inquiétant, quoique sans vent , me saisissait , de sorte que souvent à dix pas de distance on auroit cru changer de climat : des charbonniers qui marchoient nu-pieds trouvoient la terre chaude sur ces éminences , et d’une froidure insupportable dans ces petits vallons, lorsque ces combes se trouvent situées d’une manière à è re enfilées par les vents froids et numides du nord-ouest , la gelée s’y fait sentir, même aux mois de juillet et d’août ; le bois ne peut y croître ; les genièvres même ont bien de la peine à s’v maintenir; et ces combes n offrent , au lieu d’un beau taillis semblable à ceux qui les environnent , qu’un espace stérile qu’on appelle une chaume , et qui diffère d une friche en ce qu'on peut rendre celle ci fertile par la culture, au lieu qu’on ne sait comment cultiver ou peupler ces chaumes qui sont au milieu des bois; les grains qu’on pourroit y semer sont toujours détruits par les grands froids de. l’hiver ou par les gelées du printemps : il n’y a guère «pie le blé noir ou sarrasin qui puisse y croître , et encore le produit ne vaut pa la dépense de la culture ; ces terrains restent donc déserts, abandonnés, et sont en pure perte. J’ai une de ces combes au milieu de mes bois, qui seule contient cent cinquante arpens , dont le produit est presque nul. Le succès de ma plantation de pins, qui n’est qu’à une lieue de cette grande combe, m’a déterminé à y planter de jeunes arbres de cette espèce. Je n’ai commencé que depuis quelques années; je vois déjà, par le progrès de ces jeunes plants, que quelque jour cet espace stérile de temps immémorial sera un bois de pins tout aussi fourni que le premier que j’ai décrit.

V. J\ii fait écorcer sur pied des pins, des sapins, et d autres especes d’arbres toujours verts; j’ai reconnu que ces arbres , dépouillés de leur écorce, vivent plus long-temps que les chênes auxquels on fait la même opération , et leur bois acquiert de même plus de dureté, plus de force , et plus de solidité. Il seroit donc tres-utile de faire écorcer sur pied les supins qu’on destine aux mâtures des vaisseaux , en les laissant deux , trois , et même quatre ans sécher ainsi sur pied ; ils acquerront une force et une dureté bien

plus grande que dans leur état naturel. Il en est de même de toutes les grosses pièces de chêne que l’on emploie dans la construction des vaisseaux ; elles seroieut plus résistantes , plus solides, et plus durables, si onlestiroit d’arbres écorcés et séchés sur pied avant de les abattre.

A l’égard des pièces courbes , il vaut mieux prendre des arbres de brin de la grosseur nécessaire pour faire une seule picce courbe , (pie de scier ces courbes dans de plus grosses pièces : celles-ci sont tou jours tranchées et foi Ides, au lieu que les pièces de brin , étant courbées dans du sable chaud, conservent presque toute la force de leurs libres longitudinales. J ai reconnu, en faisant rompre des combes de ccs deux espèces , qu’il y avoil plus d’un tiers de différ nce dans leur force , que les courbes tranchées cassoienl subitement , et que celles qui av oient été courbées par la chaleur graduée et par une charge constamment appliquée, se rétablissent presque de niveau avant que d’éclater et se rompre.

VI. On est dans l’usage de marquer avec un gros marteau , portant empreinte des armes du roi ou des seigneurs particuliers, tous les arbres que I on veut réseiver dans les bois qu’on veut couper. Celte pratique est mauvaise; on enlève l’écorce et une partie de 1 aubier avant de donner le coup de marteau. La blessure ne se cicatrice jamais parfaitement , et souvent elle produit un abreuvoir an pied de l’arbre. I lus la lige en est menue, plus le niai est grand. Ou retrouve dans l’intérieur d’un arbre de cent ans les coups de marteau qu’on lui aura donnés à vingt-cinq , cinquante, et soixantequinze ans, et tons ces endroits sont remplis de pouriture , et forment souvent des abreuvoirs ou des fusées en bas ou eu haut (pii gâtent le pied de l’arbre 11 vaudroit mieux marquer avec une couleur à l’huile les arbres qu’on voudroit réserver ; la dépense seroit à peu près la même, et la couleur ne feroit aucun tort à l’arbre, et dureroit au moins pendant tout le temps de l’exploitât ion.

VII. On trouve communément dans les bois deux espèces de chênes, ou plutôt deux variétés remarquables et différentes i’une de l’autre à plusieurs égards. La première est le chêne à gros gland qui n’est qu’un à un, ou tout au plus ch ux à deux, sur la branche : l'écorce de ces chênes est blanche et lisse; la feuille grande et large; le bois blanc, liant, très-ferme, et néanmoins trèsaisé à fendre. La seconde espèce porte scs glands en bouquets ou truchets comme iü3

EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX

noisettes, de trois, quatre, ou cinq ensemble; l’écorce en est plus brune et toujours gercée, le bois aussi plus coloré, la feuille plus petite, et l’accroissement plus lent. J'ai observé que dans tous les terrains peu profonds, dans toutes les terres maigres, on ne trouve que des chênes à petits glands en trochets, et qu’au contraire on ne voit guère que des chênes à gros glands dans les trèsbons terrains. Je ne suis pas assuré que cette variété soit constante et se propage par la graine ; mais j’ai reconnu , après avoir semé plusieurs années une très-grande quantité de ces glands, tantôt indislincteme.-.t mêlés, et d’autres fois séparés, qu’il ne m’est venu que des chênes à petits glands dans les mauvais terrains, et qu’il n’y a que dans quelques endroits de mes meilleures terres où il se trouve des chênes à gros glands. Le bois de ces chênes ressemble sFfort à celui du châtaignier par la texture et par la couleur qu’on les a pris l’un pour l’autre ; c’est sur cette ressemblance , qui n’a pas été indiquée, qu’est fondée l’opinion que les charpentes de nos anciennes églises sont de bois de châtaignier. J’ai eu occasion d’en voir quelques unes , et j’ai reconnu que ces bois prétendus de châtaignier étoient du chêne blanc à gros glands dont je viens de parler, qui étoit autrefois bien plus commun qu’il ne l’est aujourd’hui , par une raison bien simple : c’est qu’autreiois, avant que la France ne fut aussi peuplée, il existoit une quantité bien plus grande de hois en bon terrain, et par conséquent une bien plus grande quantité de ces chênes dont le bois ressemble à celui du châtaignier.

Le châtaignier affecte des terrains particuliers ; il ne croit point ou vient mal dans toutes les terres dont le fond est de matière calcaire ; il y a donc de très-grands cantons et des provinces entières où l’on ne voit point de châtaigniers dans les bois , et néan-

moins on nous montre dans ces mêmes cantons des charpentes anciennes qu’on prétend être de châtaignier , et qui sont de l’espèce de chêne dont je viens de parler.

Ayant comparé le bois de ces chênes à gros glands au bois des chênes à petits glands dans un grand nombre d’arbres du même âge, et depuis vingt-cinq ans jusqu’à cent ans et au dessus, j’ai reconnu que le chêne à gros glands a constamment plus de cœur et moins d’aubier que le chêne à petits glands dans la proportion du double au simple ; si le premier n’a qu’un pouce d’aubier sur huit pouces de cœur , le second n’aura que sept pouces de cœur sur deux pouces d’aubier ; et ainsi de toutes les autres mesures; d’où il résulte une perte du double lorsqu’on équarrit ces bois ; car on ne peut tirer qu’une pièce de sept pouces d’un chêne à petits glands, tandis qu’on tire une pièce de huit pouces d’un chêne à gros glands de même âge et de même grosseur. On ne peut donc recommander assez la conservation et le repeuplement de cette belle espèce de chêne, qui a sur l’espèce commune le plus grand avantage d'un accroissement plus prompt, et dont le bois est non seulement plus plein, plus fort, mais encore plus élastique. Le trou fait par une balle de mousquet dans une planche de chêne se rétrécit, par le ressort du bois, de plus d’un tiers que dans le chêne commun, et c’est une raison de plus de préférer ce bon chêne pour la construction des vaisseaux; le boulet de canon ne le feroit point éclater, et les trous seroient plus aisés à boucher. En général , plus les chênes croissent vite , plus ils forment de cœur, et meilleurs ils sont pour le service, à grosseur égale; leur tissu est plus ferme que celui des chênes qui croissem lentement , parce qu’il y a moins de cloisons , moins de séparation entre les couches ligneuses dans le même espace.

» iwtvvvtwvw

TROISIÈME MÉMOIRE

Recherches de la cause de V excentricité des couches ligneuses qu'on aperçoit quand on coupe horizontalement le tronc d'un arbre ; de l'inégalité d'épaisseur, et du différent nombre de ces couches, tant dans le bois formé que dans l'aubier,

Page 1