CINQUIÈME OBSERVATION
Qu’on fende un arbre depuis une de ses branches, par son tronc, jusqu’à une de ses racines; on pourra remarquer que les racines , de même que les branches , sont formées d’un faisceau de fibres qui sont une
TROISIÈME MÉMOIRE
continuation des fibres longitudinales du tronc de l’arbre.
Toutes ces observations semblent prouver que le tronc des arbres est composé de diflérens paquets de fibres longitudinales, qui répondent par un bout à une racine , et par l’autre, quelquefois à une, et d’autres fois à plusieurs branches; en sorte que chaque faisceau de fibres paraît recevoir sa uourriture de la racine dont il est une continuation. Suivant cela, quand une racine périt, il s’en devroit suivre le dessèchement d’un faisceau de fibres dans la partie du tronc et dans la branche correspondante; mais il faut remarquer :
i° Que, dans ce cas, les branches ne font que languir, et ne meurent pas entièrement;
a° Qu’ayant greffé par le milieu sur un sujet vigoureux une branche d’orme assez forte , qui étoit chargée d’autres petites branches , les rameaux qui étoient sur la partie inférieure de la branche greffée poussèrent , quoique plus foiblement que ceux du sujet. Et j’ai vu, aux Chartreux de Paris, un oranger subsister et grossir en cette situation quatre ou cinq mois sur le sauvageon où il avoit été greffé. Ces expériences prouvent que la nourriture qui est portée à une partie d’un arbre se communique à toutes les autres , et par conséquent la seve a un mouvement de communication latérale : on peut voir sur cela les expériences de M. Haies. Mais ce mouvement latéral ne nuit pas assez au mouvement direct de la sève pour l'empécher de se rendre en plus grande abondance à la partie de l’arbre et au faisceau même des fibres qui correspond à la racine qui la fournit , et c’est ce qui fait qu’elle se distribue principalement à une partie des branches de l’arbre, et qu’on voit ordinairemeut la partie de l’arbre où répond une racine vigoureuse profiter plus que tout le reste, comme on le peut remarquer sur les arbres des lisières des forêts; car leurs meilleures racines étant presque toujours du côté du champ, c’est aussi de ce côté que les couches ligueuses sont communément les plus épaisses.
‘ Ainsi il paroi t , par les expériences que nous venons de rapporter, que les couches ligneuses sont plus épaisses dans les endroits de l’arbre où la sève a été portée en plus grande abondance, soit que cela vienne des racines ou des branches; caron sait que les unes et les autres agissent de concert pour le mouvement de la sève.
C’est cette même abondance de sève qui fait que l’aubier se transforme plus tôt en
bois : c’est d’elle que dépend l’épaisseur relative du bois parfait avec l’aubier dans les différens terrains et dans les diverses espèces; car l’aubier n’est autre chose qu’un bois imparfait , un bois moins dense, qui a besoin que la sève le traverse , et y dépose des parties fixes pour remplir ses pores et le rendre semblable au bois : la partie de l’aubier dans laquelle la sève passera en plus grande abondance sera donc celle qui se transformera plus promptement en bois parfait , et cette transformation doit , dans les mêmes espèces, suivre la qualité du terrain.
EXPÉBIENCES.
M. de Buffon a fait scier plusieurs chênes à deux ou trois pieds de terre ; et ayant fait polir la coupe avec la plane, voici ce qu’il a remarqué :
Un chêne âgé de quarante-six ans environ avoit d’un côté quatorze couches annuelles d’aubier, et du côte opposé il en avoit vingt ; cependant les quatorze couches étoient d’un quart plus épaisses que les vingt de l’autre côté.
Un autre chêne qui paroissoit du même âge avoit d’un côte seize couches d’aubier, et du côté opposé il en avoit vingt-deux; cependant les seize couches étoient d’un quart plus épaisses que les vingt-deux.
Un autre chêne de même âge avoit d’un côté vingt couches d’aubier, et du côté opposé il en avoit vingt - quatre ; cependant les vingt couches étoient d’un quart plus épaisses que les vingt-quatre.
Un autre chêne de même âge avoit d’un côté dix couches d’aubier , et du côté opposé il en avoit quinze ; cependant les dix couches étoient d’un sixième plus épaisses que les quinze.
Un autre chêne de même âge avoit d’un côté quatorze couches d’aubier, et de l’autre vingt-une ; cependant les quatorze couches étoient d’une épaisseur presque double de celle des vingt-une.
Uu chêne de même âge avoit d’un côté onze couches d’aubier , et du côté opposé il en avoit dix-sept; cependant les onze couches étoient d’une épaisseur double de celle des dix-sept.
Il a fait de semblables observations sur les trois espèces de chênes qui se trouvent le plus ordinairement dans les forêts, et il n’y a point aperçu de différence.
Toutes ces expériences prouvent que l’épaisseur de l’aubier est d’autant plus grande que le nombre des couches qui le forment est
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plus petit. Ce fait paroîl singulier; l’explication en est cependant aisée. Pour la rendre plus claire, supposons, pour un instant, qu’on ne laisse à un arbre que deux racines, l’une à droite, double de celle qui est à gauche : si on n’a point d’attention à la communication latérale de !a sève., le coté droit de l’arbre recevroit une fois autant de nourriture que le côté gauche; les cercles annuels grossiroient donc plus à droite qu’à gauche, et eu même temps la partie droite se transformerait plus promptement eu bois parfait que la partie gauche, parce qu’en se distribuant plus de sève dans la partie droite que dans la gauche, il se déposerait dans les interstices de l’aubier un plus grand nombre de parties fixes propres à former le bois.
Il nous paraît donc assez bien prouvé que de plusieurs arbres plantés dans le même terrain , ceux qui croissent plus vite ont leurs couches ligneuses plus épaisses, et qu’en même temps leur aubier se convertit plus tôt en bois que dans les arbres qui croissent lentement. Nous allons maintenant faire voir que les chênes qui sont crus dans les terrains maigres ont plus d’aubier, par proportion à la quantité de leur bois, que ceux qui sont crûs dans les bons terrains. Effectivement, si l’aubier ne se convertit en bois parfait qu’à proportion que la sève qui le traverse y dépose des arlies fixes, il est clair que l’aubier sera ien plus long-temps à se convei tir en bois dans les terrains maigres que dans les bons terrains.
C’est aussi ce que j'ai remarqué en examinant des arbres qu’on abattoit dans une vente, dont le bois étoit beaucoup meilleur à une de ses extrémités qu’à l’autre, simplement parce que le terrain y avoit plus de fond.
Les arbres qui étoient venus dans la partie où il y avoit moins de bonne terre étoient moins gros, leurs couches ligneuses étoient plus minces que dans les autres; ils avoient un plus grand nombre de couches d’aubier, et même généralement plus d’aubier par proportion à la grosseur de leur bois : je dis par proportion au bois, car si on se contentoit de mesurer avec un compas l’épaisseur de l’aubier dans les deux terrains, on le trouverait communément bien plus épais dans le bon terrain que dans l’autre.
M. de Ruffon a suivi bien plus loin ces observations ; car ayant fait abattre dans un terrain sec et graveleux , où les arbres
commencent à couronner à trente ans, un grand nombre de chênes à médiocres et petits glands, tous âgés de quarante-six ans, il fil aussi abattre autant de chênes de même espèce et du même âge dans un bon terrain, où le bois ne couronne que fort tard. Ces deux terrains sont à une portée de fusil l’un de l’autre, à la même exposition, et ils ne different que par la quantité et la profondeur de la bonne terre, (pii dans l’un est de quelques pieds , et dans l’autre de huit à neuf pouces seulement. Nous avons pris avec une règle et un compas les mesures du cœur et de l’aubier de tous ces différens arbres ; et après avoir fait une table de ces mesures, et avoir pris la moyenne entre toutes, nous avons trouvé :
i° Qu’à l’àge de quarante-six ans, dans le terrain maigre les chênes communs ou de glands médiocres avoient i d’aubier et 2 -f- 2/9 de rouir, et les chênes de petits glands, 1 d aubier et 1 + 1/16 de cœur.
Ainsi dans le terrain maigre les premiers ont plus du double de cœur que les derniers ;
20 Qu’au même âge de quarante-six ans, dans un bon terrain, les chênes communs avoient 1 d’aubier et 3 de cœur , et les chênes de petits glands, 1 d’aubier et 2 1/2 de cœur. Ainsi, dans les bons terrains, les premiers ont un sixième de cœur plus que les derniers ;
3° Qu’au même âge de quarante-six ans, dans le même terrain maigre, les chênes communs avoient seize ou dix-sept couches ligneuses d’aubier , et les chênes de petits glands en avoient vingt -une. Ainsi l’aubier se convertit plus tôt en cœur dans les chênes communs que dans les chênes de petits glands ;
4° Qu’à l’âge de quarante-six ans, la grosseur du bois de service, y compris l’aubier des chênes à petits glands dans le mauvais teirain, est à la grosseur du bois de service des chênes de même espèce dans le bon terrain , comme 21 1/2 sont à 29; d’où l’on tire , en supposant les hauteurs égales , la proportion de la quantité de bois de service dans le bon terrain à la quantité dans le mauvais terrain, comme .34 1 sont à 462, c’est à -dire presque double; et comme les arbres de même espèce s’élèvent à proportion de la bonté et de la profondeur du terrain, ou peut assurer que la quantité du bois que fournit un bon terrain est beaucoup plus du double de celle que produit un mauvais terrain. Nous ne parlons ici que du bois de service , et point du tout du
TROISIÈME MÉMOIRE
taillis ; car après avoir fait les mêmes épreuves et les mêmes calculs sur des arbres beaucoup plus jeunes, eomine de vingt-cinq à treille ans, dans le bon et le mauvais terrain, nous avons trouvé «pie les déférences n’éloieul pas, à beaucoup près, si grandes : mais comme ce détail seroit un peu long, el «pie d ailleurs il y entre quelques expériences sur l'aubii r el le cœur du c.hcne selon les diffêrens âges , sur le temps absolu qu’il faut à l’aubier pour se transformer en cœur, et sur le produit des terrains maigres comparé an produit des bons terrains, nous renvoyons le tout à un autre mémoire.
11 n’est donc pas douteux que dans les terrains maigres l’aubier ne soit plus épais , par proportion au bois, que dans les bons terrains ; et quoique nous ne rapportions rien ici que sur les proportions des arbres qui se sont trouvés bien sains , cependant nous remarquerons en passant que ceux qui étoient un peu gâtés avoient toujours plus d'aubier que les autres. Nous avons pris aussi les mêmes proportions du cœur et de l’aubier dans les chênes de diffère ns âges, et nous a\ons reconnu que les couches ligneuses étoient plus épaisses dans les jeunes arbres que dans* les vieux , mais aussi qu’il y eu avoit une bien moindre «juantiié. Concluons donc de nos expériences et de nos observations :
i° Que, dans tous les cas où la sève est
portée avec plus d’abondance , les couches ligneuses , de même que les couches d’aubier, y sont épaisses, soit «pie l'abondance de cette sevc soit un effet de la bonté du terrain ou de la bonne constitution de l’arbre, soit qu’elle dépende de l’âge de l’arbre, de la position des branches ou des racines, etc. ;
Que l’aubier se convertit d’autant plus tôt en bois , «pie la sève est portée avec plus d’abondance dans les arbres ou dans une portion de ces arbres que dans une au- Ire ; ce qui est une suite de ce «pie nous venons de dire;
3° Que l’excentricité des couches ligneuses dépend entièrement de l’abondance de la sève , qui se trouve plus grande dans une portion d’un arbre que dans une autre; ce «|ui est toujours produit par la vigueur des racines ou des branches qui répondent à la partie de l'arbre où les couches sont les plus épaisses et les plus éloignées du centre ;
4° Que le cœur des arbres suit très-rare ment l’axe du tronc, ce qui est produit quelquefois par l’épaisseur inégale des couches ligneuses dont nous venons de parler, et quelquefois par des plaies recouvertes ou des extravasions de substance , et souvent par les accidens «pii ont fait périr le montant principal.
QUATRIÈME MÉMOIRE
Observations des diffêrens effets que produisent sur les végétaux les grandes gelées d'hiver et les petites gelées du printemps.