‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 187 sur 218 · PAR MM. DUHAMEL ET DE BUFFON · texte numérisé non relu

PAR MM. DUHAMEL ET DE BUFFON

La physique dc\s végétaux, qui conduit à la perfection de l’agriculture, est une de ces sciences dont le progrès ne s’augm nte que par nue multitude d’observations qui ne peuvent être l’ouvrage ni d'un homme seul ni d’un temps borné : aussi c«*s ob>(*rvations ne passent-elles guere pour certaines que lorsqu'elles ont été répétées et combinées en diffêrens lieux, en différentes saisons, et par différentes personnes qui aient eu les mêmes idées. C'a été dans celle vue «pie nous nous sommes joints, M. de Luffon et

moi, pour travailler de concert à l’éelaircissement d’un nombre de phénomènes difficiles à expliquer dans cette partie de l’histoire de la nature, «le la connoissanee desquels il peut résulter une infinité de choses utiles dans la pratique de l’agriculture.

L’accueil dont l’Académie a favorisé les prémices «le c« tte association , je veux dire h* Mémoire formé de nos observations sur l’excentricité des couches ligneuses, sur l’iyégalilé de l’épaisseur de ces couches , sur

EXPÉRIENCES SUR LES VÉGÉTAUX

les circonstances qui font que l’aubier se convertit plus tôt en bois, ou reste plus long-temps dans son état d’aubier; cet accueil, dis-je, nous a encouragés à donner également toute notre attention à un autre point de cette physique végétale , qui ne demandoit pas moins de recherches , et qui n’a nas moins d’utilité que le premier.

La gelée est quelquefois si forte pendant l’hiver, qu’elle détruit presque tous les végétaux, et la disette de 1709 est une époque de ses cruels effets.

Les grains périrent entièrement; quelques espèces d’arbres , comme les noyers , périrent aussi sans ressource; d’autres, comme les oliviers, et presque tous les arbres fruitiers, furent moins maltraités; ils repoussèrent de dessous leur souche, leurs racines n’ayant point été endommagées :

enfin plusieurs grands arbres plus vigoureux poussèrent au printemps presque sur toutes les branches, et ne parurent pas en avoir beaucoup souffert. Nous ferons cependant remarquer dans la suite des dommages réels et irréparables que cet hiver leur a causés.

Une gelée qui nous prive des choses les plus nécessaires à la vie, qui fait périr entièrement plusieurs espèces d’arbres utiles, et n’en laisse presque aucun qui ne se ressente de sa rigueur, est certainement des plus redoutables. Ainsi nous avons tout à craindre des grandes gelées qui viennent pendant l’hiver, et qui nous réduiroient aux dernières extrémités si nous en ressentions plus souvent les effets; mais heureusement on ne peut citer que deux ou trois hivers qui , comme celui de l’année 1 709, aient produit une calamité si générale.

Les plus grands désordres que causent jamais les gelées du printemps ne portent pas, à beaucoup près, sur des choses aussi essentielles, quoiqu’elles endommagent les grains, et principalement le seigle, losqu’il est nouvellement épié et en lait ; on n’a jamais vu que cela ait produit de grandes disettes : elles n’affectent pas les parties les plus solides des arbres , leur tronc , ni leurs branches; mais elles détruisent totalement leurs productions, et nous privent de récoltes de vins et de fruits, et, par la suppression des nouveaux bourgeons , elles causent un dommage considérable aux forêts.

Ainsi , quoiqu’il y ait quelques exemples que la gelée d’hiver nous a réduits à manquer de pain, et à être privés pendant

plusieurs années d’une infinité de choses utiles que nous fournissent les végétaux, le dommage que causent les gelées du printemps nous devient encore plus important, parce qu’elles nous affligent beaucoup plus fréquemment; car, comme il arrive presque tous les ans quelques gelées en cette saison, il est rare qu’elles ne diminuent pas nos revenus.

A ne considérer que les effets de la gelée, même très- superficiellement , on aperçoit déjà que ceux que produisent les fortes gelées d’hiver sont Irès-différens de ceux qui sont occasionés par les gelées du printemps, puisque les unes attaquent le corps même et les parties les plus solides des arbres, au lieu que les autres détruisent simplement leurs productions, et s’opposent à leurs accroissemens. C’est ce qui sera plus amplement prouvé dans la suite de ce mémoire.

Mais nous ferons voir en même temps qu’elles agissent dans des circonstances bien différentes, et que ce ne sont pas toujours les terroirs, les expositions, et les situations où l’on remarque que les gelées d’hiver ont produit de plus grands désordres, qui souffrent le plus des gelées du printemps.

On conçoit bien que nous n’avons pu parvenir à faire cette distinction des effets de la geiée qu’en rassemblant beaucoup d’observations qui rempliront la plus grande partie de ce mémoire. Mais seroieut-elles simplement curieuses, et n’auroient-elles d’utilité que pour ceux qui voudroient rechercher la cause physique de la gelée?

Nous espérons de plus qu’elles seront profitables à l’agriculture, et que, si elles ne nous mettent pas à portée de nous garantir entièrement des torts que nous fait la gelée, elles nous donneront des moyens pour en parer une partie : c’est ce que nous aurons soin de faire sentir à mesure que nos observations nous en fourniront l’occasion. Il faut donc en donner le détail , que nous commençons par ce qui regarde les grandes gelées d’hiver ; nous parlerons ensuite des gelées du printemps.

Nous ne pouvons pas raisonner avec autant de certitude des gelées d’hiver que de celles du printemps , parce que , comme nous l’avons déjà dit , on est assez heureux pour n’éprouver que rarement leurs tristes effets.

La plupart des arbres étant , dans celle saison , dépouillés de fleurs , de fruits , et de feuilles , ont ordinairement leurs bour-

QUATRIEME MEMOIRE. Mj

geons endurcis et en état de supporter des gelées assez folies , à moins que I été précédent n’ait été frais; car, en ce cas, les bourgeons n’étant pas parvenus à ce degré de maturité (pie les jardiniers appellent aoûté, ils sont hors d'état de résister aux plus médiocres gelées d'hiver : mais ce n’est pas l’ordinaire, et le plus souvent les bourgeons mûrissent avant l'hiver, et les arbres supportent les rigueurs de cette saison sans en être endommagés, à moins qu’il ne vienne des froids excessifs, joints à des circonstances lâcheuses, dont nous parlerons dans la suite.

Nous avons cependant trouvé dans les forêts beaucoup d’arbres attaqués de défauts considérables, qui ont certainement été produits par les fortes gelées dont nous venons de parler, et particulièrement par celle de 1709; car, quoique cette énorme gelée commence à être assez ancienne , elle a produit, dans les arbres qu’elle n’a pas entièrement détruits, des défauts qui ne s’effaceront jamais.

Ces défauts sont : i° des gerces qui suivent la direction des fibres, et que les gens des forêts appellent gelivures ;

20 Une portion de bois mort renfermé dans le bon bois, ce que quelques forestiers appellent la gelivure entrelardée ;

3° Enfin le double aubier, qui est une couronne entière de bois impartait remplie et recouverte | ar de bon bois. Il faut détailler ces défauts, et dire d'où ils procèdent. Nous allons commencer par ce qui regarde le double aubier.

L’aubier est , comme l’on sait , une couronne ou une ceinture plus ou moins épaisse de bois blanc et imparfait , qui dans presque tous les arbres, se distingue aisément du bois parfait , qu’on appelle le. cœur, par la différence de sa couleur et de sa dureté. Il se trouve immédiatement sous l’écorce, et il enveloppe le bois parfait, qui, dans les arbres sains, est à peu près de la même couleur, depuis la circonférence jusqu’au centre; mais dans ceux dont nous voulons parler, le bois parfait se trouve séparé par une seconde couronne de bois blanc, en sorte que sur la coupe du tronc d’un de ces arbres on voit alternativement une couronne d’aubier, puis une de bois parfait, ensuite une seconde couronne d’aubier, et enfin un massif de bois parfait. Ce défaut est plus ou moins grand et plus ou moins commun, selon les différens terrains et les différentes situations : dans les terres fortes et dans le touffu des forêts il est plus rare et moins

considérable que dans les clairières et dans les terres légères.

A la seule inspection de ces couronnes de bois blanc, que nous appellerons dans la suite le faux aubier, on voit qu’elles sont de mauvaise qualité. Cependant, pour en èlre plus certain, M. de Buffon en a fait- faire plusieurs petits soliveaux de deux pieds de longueur, sur neuf à dix lignes d’équarrissage; et en ayant fait faire de pareils de véritable aubier, il a fait rompre les uns et les autres en les chargeant dans leur milieu, et ceux du faux aubier ont toujours rompu sous un moindre poids que ceux du véritable aubier, quoique, comme l’on sait, la force de l’aubier soit très- petite en comparaison de celle du bois formé.

11 a ensuite pris plusieurs morceaux de ces deux espèces d’aubier, il les a pesés dans l’air et ensuite dans l’eau, et il a trouvé que la pesanteur spécifique de l’aubier naturel étoit toujours plus grande que celle du faux aubier. Il a fait ensuite la môme expérience avec le bois du centre de ces mêmes arbres, pour le comparer à celui de la couronne qui se trouve entre les deux aubiers, et il a reconnu que la différence étoit à peu près celle qui se trouve naturellement entre la pesanteur du bois du centre de tous les arbres et celle de la circonférence ; ainsi tout ce qui est devenu bois parfait dans ces arbres défectueux s’est trouvé à peu près dans l’ordre ordinaire. Mais il 11’en est pas de même du faux aubier, puisque, comme le prouvent les expériences que nous venons de rapporter, il est plus foible, plus tendre, et plus léger que le vrai aubier, quoiqu’il ait été formé vingt et vingt-cinq ans auparavant ; ce que nous avons reconnu en comptant les cercles annuels, tant de l’aubier que du bois qui recouvre ce faux aubier : et cette observation que nous avons répétée sur nombre d’arbres prouve incontestablement que ce défaut est une suite du grand froid de 1709; car il ne faut pas être surpris de trouver toujours quelques couches de moins que le nombre des années qui se sont écoulées depuis 1709, non seulement parce qu’on ne peut jamais avoir par le nombre des couches ligneuses l’âge des arbres qu’à trois ou quatre années près, mais encore parce que les premières couches ligneuses qui se sont formées depuis 1709 étoient si minces et si confuses , qu’on ne peut les distinguer bien exactement.

Il est encore sûr que c’est la portion de

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l’arhre qui étoit en aubier dans le temps de la grande gelée de 1709, qui , au lieu de se perfectionner et de se convertir en bois, est au contraire devenue plus défectueuse; on n’en peut pas douter après les expériences que M. de Buffon a faites pour s’assurer de la qualité de ce faux aubier.

D’ailleurs il est plus naturel de penser que l’aubier doit plus souffrir des grandes gelées que le bois formé , non seulement parce qu’étant à l’extérieur de l’arbre il est plus exposé au froid, mais encore parce qu’il contient plus de sève, et que les fibres en sont plus tendres et plus délicates que celles du bois. Tout cela paroit d’abord souffrir peu de difficulté; cependant on pourroit objecter l’observation rapportée dans Y Histoire de f Académie , année 1710, par laquelle il paroit qu’en 1709 les jeunes arbres ont mieux supporté le grand froid que les vieux arbres. Mais comme le fait que nous venons de rapporter est certain, il faut bien qu’il y ait quelque différence entre les parties organiques, les vaisseaux, les fibres, les vésicules, etc., de l’aubier des vieux arbres et de celui des jeunes : elles seront peut-être plus souples, plus capables de prêter dans ceux-ci que dans les vieux; de telle sorte qu’une force qui sera capable de faire rompre les unes ne fera que ddater les autres. Au reste, comme ce sont là des choses que les yeux ne peuvent apercevoir, et dont l’esprit reste peu satisfait , nous passerons plus légèrement sur ces conjectures, et nous nous contenterons des faits que nous avons bien observés. Cet aubier a donc beaucoup souffert de la gelée , c’est une chose incontestable; mais a-t-il été entièrement désorganisé? Il pourroit l’être sans qu’il s’en fût suivi la mort de l’arbre; pourvu que l’écorce fût restée saine, la végétation auroit pu continuer. On voit tous les jours des saules et des ormes qui 11e subsistent que par leur écorce ; et la même chose s’est vue long -temps à la pépinière du Roule sur un oranger qui n’a péri que depuis quelques années.

Mais nous ne croyons pas que le faux aubier dont nous parlons soit mort ; il m’a toujours paru être dans un état bien différent de l’aubier (pi on trouve dans les arbres qui sont attaques de la gelivure entrelardée , et dont nous parlerons dans un moment. 11 a aussi paru de même àM. de Buffon, lorsqu il en a fait faire des soliveaux et des cubes pour les expériences que nous avons rapportées ; et d’ailleurs , s’il eût été désorganisé , comme il s’étend sur toute la

circonférence des arbres , il auroit interrompu le mouvement latéral de la sève, et le bois du centre, qui se seroit trouvé recouvert par celte enveloppe d'aubier mort, n’auroit pas pu végéter, il seroit mort aussi, et se seroit altéré; ce qui n’est pas arrivé, comme le prouve l’expérience de M. de Buffon, que je pourrois confirmer par plusieurs que j’ai exécutées avec soin , mais dont je ne parlerai pas pour le présent, parce qu’elles ont été faites dans d'autres vues. Cependant on ne conçoit pas aisément comment cet aubier a pu être altéré au point de ne pouvoir se convertir en bois, et que , bien loin qu’il soit mort , il ait même été en état de fournir de la sève aux couches ligneuses qui se sont formées par dessus dans un état de perfection qu’on peut comparer au bois des arbres qui n’ont souffert aucun accident. U faut bien cependant que la chose se soit passée ainsi , et que le grand hiver ait causé une maladie incurable à cet aubier; car, s’il étoit mort aussi bien que l’écorce qui le recouvre , il n’est pas douteux que l’arbre auroit entièrement péri ; c’est ce qui est arrivé en 1709 à plusieurs arbres dont l’écorce s’est détachée , qui , par un reste de sève qui étoit dans leur tronc, ont poussé au printemps, mais qui sont morts d’épuisement avant l’automne, faute de recevoir assez de nour riture pour subsister.

Nous avons trouvé de ces faux aubiers qui étoient plus épais d’un côté que d’un aulre; ce qui s’accorde à merveille avec l’état le plus ordinaire de l'aubier. Nous en avons aussi trouvé de très -minces; apparemment qu’il n’y avoit eu que quelques couches d aubier d’endommagées. lotis ces faux aubiers ne sont pas de la même couleur, et n’ont pas souffert une altération égale; ils ne sont pas aussi mauvais les uns que les autres ; et cela s’accorde à merveille avec ce que nous avons dit plus haut. Enfin nous avons fait fouiller au pied de quelques arbres pourvoir si ce même défaut existoit aussi dans les racines; mais nous les avons trouvées très -saines. Ainsi il est probable que la terre qui les recouvroit les avoit garanties du froid.

Voilà donc un effet des plus fâcheux des gelées d’hiver, qui pour être renfermé dans l’intérieur des arbres , n’en est pas moins à craindre, puisqu’il rend les arbres qui en sont attaqués presque inutiles pour toutes sortes d’ouvrages; mais, outre cela , il est très-fréquent , et on a toutes les peines du inonde à trouver quelques arbres qui en

QUATRIÈME M ÉMOIRE.

soient totalement exempts : cependant on doit conclure des observations que nous venons de rapporter, que tous les arbres dont le bois ne suit pas une autre nuance réglée depuis le centre, où il doit être d’une couleur plus foncée, jusqu’auprès de l’aubier, où la couleur s’éclaircit un peu, doivent être soupçonnés de quelques défauts, et même être entièrement rebutés pour les ouvrages de conséquence, si la différence est considérable. Disons maintenant un mot de cet autre défaut que nous avons appelé la gelivurc entrelardée.

En sciant horizontalement des pieds d’arbres , on aperçoit quelquefois un morceau d’aubier mort et d’écorce desséchée qui est entièrement recouvert par le bois vif. Cet aubier mort occupe à peu près le quart de la circonférence dans l’endroit du tronc où il se trouve, il est quelquefois plus brun que le bon bois , et d’autres fois presque blanchâtre. Ce défaut se trouve plus fréquem ment sur les coteaux exposés au midi que partout ailleurs. Enfin par la profondeur où cet aubier se trouve dans le tronc, il paroît dans beaucoup d’arbres avoir péri en 1709, et nous croyons qu’il est dans tous une suite de grandes gelées d’hiver qui ont fait entièrement périr une portion d’aubier et d’écorce, qui ont ensuite été recouverts par le nouveau bois; et cet aubier mort se trouve presque toujours à l’exposition du midi , parce que le soleil venant à fondre la glace de ce côté, il en résulte une humidité (pii regèle de nouveau et sitôt ajnès que le soleil a disparu, ce qui forme un verglas qui , comme l’on sait , cause un préjudice considérable aux' arbres. Ce défaut n’occupe pas ordinairement toute la longueur du tronc, de sorte que nous avons vu des pièces équarries qui paroissoient très-saines , et que I on n’a reconnues attaquées de cette gelivurc que quand on les a eu refendues pour en faire des planches ou des membrières. Si on les eût employées de toute leur grosseur, on les auroit crues exemptes de tous défauts. On conç >it cependant combien un tel vice dans leur intérieur doit diminuer leur force et précipiter leur dépérissement.

Nous avons dit encore que les fortes gelées d’hiver faisoient qu< Iquefois fendre les arbres suivant la direction de leurs fibres, et même avec bruit : ainsi il nous reste à rapporter les observations que nous avons pu faire sur cet accident.

On trouve dans les forêts des arbres qui , ayant été fendus suivant la direction de Bttffo:t. III.

leurs fibres , sont marqués d’une arête qui est formée par la cicatrice qui a recouvert ces gerçures qui restent dans l’intérieur de ces arbres sans se réunir, parce que, comme nous le prouverons dans une autre occasion , il ne se forme jamais de réunion dans les fibres ligneuses sitôt qu’elles ont été séparées ou rompues. Tous les ouvriers regardent toutes ces fentes comme l’effet des gelées d’hiver; c’est pourquoi ils appellent des gelivures toutes les gerçures qu’ils aperçoivent dans les arbres. Il n’est pas douteux que la sève, qui augmente de volume lorsqu’elle vient à geler, comme font toutes les liqueurs aqueuses, peut produire plusieurs de ces gerçures; mais nous croyons qu’il y en a aussi qui sont indépendantes do la gelée, et qui sont occasionées par une trop grande abondance de sève.

Quoi qu’il en soit, nous avons trouvé de ces défectuosités dans tous les terroirs et à toutes les expositions, mais plus fréquemment qu’ailleurs dans les terroirs humides, et aux expositions du nord et du couchant : peut * être cela vient -il dans un cas de ce que le froid est plus violent à ces expositions, et dans l’autre de ce que les arbres qui sont dans les terroirs marécageux ont le tissu de leurs fibres ligneuses plus foible et plus rare, et de ce que leur sève est plus abondante et plus aqueuse que dans les terroirs secs; ce qui fait que l’effet de la raréfaction des liqueurs par la gelée est plus sensible, et d’autant plus en état de désunir les fibres ligneuses , qu’elles y apportent moins de résistance.

Ce raisonnement paroît être confirmé par une autre observation ; c’est que les arbres résineux, comme le sapin, sont rarement endommagés par les grandes gelées ; ce qui peut venir de ce que leur sève est résineuse, car on sait que les huiles ne gèlent pas parfaitement , et qu’au lieu d'augmenter de volume à la gelée, comme l’eau, elles en diminuent lorsqu’elles se figent x.

t. M. Halles, ce savant observateur qui nous a tant appris de choses sur la végétation, dit, dans son livre de ta Statique des Végétaux, page 19, que ce sont les plantes qui transpirent le moins qui résistent le mieux au froid des hivers, parce qu’elles n’ont besoin pour se conserver que d’une très petite quantité de nourriture. Il prouve dans le même endroit que les plantes qui conservent leurs feuilles pendant l’hiver, sont celles qui transpirent le moins. Cependant on sait que l’oranger , le myrte, et encore plus le jasmin d’Arabie, etc., sont très sensibles à la gelée, quoique ces arbres conservent leurs feuilles pendant l’hiver : il faut donc avoir recours a une autre cause pour expliquer pourquoi certains arbres qui ne se dépouillent

o EXPERIENCES SUR LES VÉGÉTAUX.

,Au reste , nous avons scié plusieurs arbres attaqués de celte maladie, et nous avons presque toujours trouvé , sous la cicatrice proéminente dont nous avons parlé, un dépôt de sève ou de bois pouri , et elle ne se distingue de ce qu’on appelle dans les forêts des abreuvoirs ou des gouttières que parce que ces défauts , qui viennent d’une altération des fibres ligneuses qui s’est produite intérieurement, n’ont occasioné aucune cicatrice qui change la forme extérieure des arbres ; au lieu que les gelivures, qui viennent d’une gerçure qui s’est étendue à l’extérieur, et qui s’est ensuite recouverte par une cicatrice, forment une arête ou une éminence en forme de corde qui annonce le vice intérieur.

Les grandes gelées d’hiver produisent sans doute bien d’autres dommages aux arbres, et nous avons encore remarqué plusieurs défauts que nous pourrions leur attribuer avec beaucoup de vraisemblance : mais, comme nous n’avons pas pu nous en convaincre pleinement , nous n’ajouterons rien à ce que nous venons de dire , et nous passerons aux observations que nous avons faites sur les effets des gelées du printemps, après avoir dit un mot des avantages et des désavantages des différentes expositions par rapport à la gelée; car cette question est trop intéressante à l’agriculture pour ne pas essayer de l’éclaircir, d’autant que les auteurs se trouvent dans des oppositions de sentimens plus capables de faire naître des doutes que d’augmenter nos connoissances, les uns prétendant que la gelée se fait sentir plus vivement à l’exposition du nord , les autres voulant que ce soit à celle du midi ou du couchant ; et tous ces avis ne sont fondés sur aucune observation. Nous sentons cependant bien ce qui a pu partager ainsi les sentimens , et c’est ce qui nous a mis à portée de les concilier. Mais, avant que de rapporter les observations et les expériences qui nous y ont conduits , il est bon de donner une idée plus exacte de la question.

Il n’est pas douteux que c’est à l’exposition du nord qu’il fait le plus grand froid : elle est à l’abri du soleil, qui peut seul, dans les grandes gelées , tempérer la rigueur du froid ; d’ailleurs elle est exposée au vent du nord, de nord-est, et de nord-ouest, qui sont les plus froids de tous , non seulement à en juger par les effets que ces vents produisent sur nous, mais encore par la liqueur

pas pendant l’hiver, supportent si bien les plus fortes gelées.

des thermomètres , dont la décision est bien plus certaine.

Aussi voyons-nous , le long de nos espaliers , que la terre est souvent gelée et endurcie toute la journée au nord, pendant qu’elle est meuble et qu’on la peut labourer au midi.

Quand , après cela , il succède une forte gelée pendant la nuit, il est clair qu’il doit faire bien plus froid dans l’endroit où il y a déjà de la glace que dans celui où la terre aura été échauffée par le soleil ; c’est aussi pour cela que , même dans les pays chauds, on trouve encore de la neige à l’exposition du nord sur les revers de hautes montagnes: d’ailleurs la liqueur du thermomètre se tient toujours plus bas à l’exposition du nord qu’à celle du midi; ainsi il est incontestable qu’il y fait plus froid et qu’il y gèle plus fort.

En faut-il davantage pour faire conclure que la gelée doit faire plus de désordre à cette exposition qu’à celle du midi ? et on se confirmera dans ce sentiment par l’observation que nous avons faite de la gelivure simple, que nous avons trouvée en plus grande quantité à cette exposition qu’à toutes les autres.

Effectivement, il est sûr que tous les accidens qui dépendront uniquement de la grande force de la gelée, tels que celui dont nous venons de parler, se trouveront plus fréquemment à l’exposition du nord que partout ailleurs. Mais est -ce toujours la grande force de la gelée qui endommage les arbres, et n’y a-t-il pas des accidens particuliers qui font qu’une gelée médiocre leur cause beaucoup plus de préjudice que ne font les gelées beaucoup plus violentes , quand elles arrivent dans des circonstances heureuses?

Nous en avons déjà donné un exemple en parlant de la gelivure entrelardée , qui est produite par le verglas, et qui se trouve plus fréquemment à l’exposition du midi qu’à toutes les autres, et l’on se souvient bien encore qu’une partie des désordres qu’a produits l’hiver de 1709 doit être attribuée à un faux dégel, qui fut suivi d’une gelée encore plus forte que celle qui l’avoit précédé. Mais les observations que nous avons faites sur les effets des gelées du printemps nous fournissent beaucoup d’exemples pareils, qui prouvent incontestablement que ce n’est pas aux expositions où il gèle le plus fort et où il fait le plus grand froid, que la gelée fait le plus de tort aux végétaux; nous en allons donner le détail , qui va rendre sensible la proposition générale que nous

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