‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 217 sur 218 · AU CHAPITRE PRECEDENT · texte numérisé non relu

AU CHAPITRE PRECEDENT

Comme plusieurs physiciens et même quelques anatomistes paraissent encore douter de l’existence des corps glanduleux dans les ovaires, ou , pour mieux dire, dans les testicules des femelles , et particulièrement dans les testicules des femmes, malgré les observations de Yallisnieri , confirmées par mes expériences et par la découverte que j’ai faite du réservoir réel de la liqueur séminale des femelles , qui est filtrée par ees corps glanduleux , et contenue dans leur cavité intérieure, je crois devoir rapporter ici le témoignage d’un habile anatomiste, M. Ambroise Bertrandi, de Turin , qui m’a écrit dans les termes suivans, au sujet de ces corps glanduleux.

« lu puellis a decimo quarto ad vigesi- « mum annum, quas non minus transaciæ «vitægenus, quam partium genitalium in- « temerala integritas, virgines deeessisse in- «dicabal, ovaria levia, globosa, atque tur- «gidula reperiebam ; in aliquibus porro « luteas quasduin papillas detegebam quæ «corporum luteorum rudimenta referrent.

«In aliis vero adeo perfecta et turgentia «vidi, ut totam ampiiludinem suatn acqui- « si visse viderentur. Imo in robusta et « sucei plena pueüa quæ furori utei ino , «diulino et vehementi tandem oceubuerat , « hujusmodi corpus inveni, quodeerasi mag- « nitudinem excederat , cujus vero papilla « gangræna erat eorrepta, idque totum alt o « sanguine oppletum. Corpus hoc luteum «apud amicuin asservatur.

«Ovaria in adolesceulibus intus inter- « texta videnlur confertissimis vasculorum « fas' iculis, quæ arteriæ spermaticæ pro- « pagines sunt. In iis, quibus iiiamniæ soro- « riari incipiunt et menstrua fluunt , admo- « dum rubeila apparent; nonnul æ ipsorum « tenuissimæ piopagines cireum vesiculas « quas ova neminant, perdueuntnr. Vertim «e profundo ovarii villos nonnullos luteos « germinantes vidiinus, qui, graminis ad «instar, ut ait Malpighius, vesiculis in ar- « cu:n ducebantur. Luteas hujusmodi pro- « pagines e sanguineis vasculis spermalicis « elongari ex eo suspicabar, quod injiciens « per arleriam spermaticam tenuissiinam « giiiumi solutionein in alcool , corporis lu- « tei mamiilas pervadisse viderim.

« Très porcellas Indicas a maire suhduxi, « atque a masculis separatas per quindecim « menses asservavi ; fine enecatis in duo-

«rum turgidulis ovariis corpuscula lutea «inveni, succi plena, atque perfectæ ple- « nitudinis. In pecubus quæ quidem a mas- «t culo compressæ fuerant, nunquam vero « conceperant , lutea corpora sæpissimè « observavi.

« Egregius anatomicus Santorinus bæe « scripsit de corporibus luleis. » ( Observationum anatomicarum , cap. XI. )

§ xiv. « In connubiis maturis, ubi eo- « rum corpora procreationi apta sunt...

« corpus luteum perpetuo reperitur. »

§ xv. «Graafius... corpora lutea cogno- « vit postcoitum duntaxat, antea nunquam « sibi visa dicit... Nos ea tamen in inteme- « ratis virginibus plurimis sæpe commonstrata « lucul enter vidimus , atque adeo neque ex « viri initu tum primum excitari , neque ad » maturitatem perduci, sed iisdem conclu- « sum ovulum solummodo fecundari dicen- « dum est.

« ... Levia virginum ovaria quibus etiam maturum corpus inerat , nirilo pertusa « osculo , alba valida circumsepta mem- « brana vidimus. Yidimus aliquando et nos- « tris copiam fecimus in malura intemera- « taque modici habitus virgine, dirissimi « ventris cruciatu brevi perempta , non sic « se altcrum ex ovariis liabere ; quod quam « molle ac totum fere succulentum, in altero « tamen extremo luteum corpus, minoris ce- «rasi fercmagnitudiue, paululum prominens «« exhibebat quod non mole duntaxat , sed et « liabilu et colore se conspiciendum dabat. »

U est donc démontré, non seulement par mes propres observations, mais encore par celles des meilleurs auteurs qui ont travaillé sur ce sujet, qu’il croît sur les ovaires, ou pour mieux dire, sur les testicules de toutes les femelles , des corps glanduleux dans l’âge de leur puberté, et peu de temps avant qu’elles entrent en chaleur; que, dans la femme, où toutes les saisons sont à peu près égales à cet égard , ces corps glanduleux commencent à paroitre lorsque le sein commence à s’élever, et que ces corps glanduleux, dont on peut comparer l’accroissement à celui des fruits de la végétation , augmentent en effet en grosseur et en couleur jusqu’à leur parfaite maturité. Chaque corps glanduleux est ordinairement isolé; il se présente d’abord comme un petit tubercule, formant une légère protubérance sous la peau lisse et unie du testicule ; peu à peu il soulève cette peau fine , et enfin il la perce. Lorsqu’il parvient à sa maturité, il est d’abord d’un blanc jaunâtre, qui bientôt se change eu jaune foncé, en-

suite en rouge rose, et enfin en rouge couleur de sang. Ce corps glanduleux contient, comme les fruits, sa semence au dedans; mais , au lieu d’une graine solide , ce n’est qu’une liqueur, qui est la vraie semence de la femelle. Dès que le corps glanduleux est mûr, il s’entrouvre par son extrémité supérieure , et la liqueur séminale contenue dans sa cavité intérieure s’écoule par cette ouverture , tombe goutte à goutte dans les cornes de la matrice, et se répand dans toute la capacité de ce viscère , où elle doit rencontrer la liqueur du mâle, et former l’embryon par leur mélange intime, ou plutôt par leur pénétration.

La mécanique par laquelle se filtre la liliqueur séminale du mâle dans les testicules, pour arriver et se conserver ensuite dans les vésicules séminales, a été si bien saisie et décrite dans un si grand détail par les anatomistes, que je ne dois pas m’en occuper ici : mais ces corps glanduleux , ces espèces de fruits que porte la femelle, et auxquels nous devons en partie notre propre génération , n’avoient été que très-légèrement observés, et personne, avant moi, n’en avoit soupçonné l’usage , ni connu les véritables fonctions, qui sont de filtrer la liqueur séminale, et de la contenir dans leur cavité intérieure, comme les vésicules séminales contiennent celle du mâle.

Les ovaires ou testicules des femelles sont donc dans un travail continuel depuis la puberté jusqu’à l’âge de stérilité. Dans les espèces où la femelle n’entre en chaleur qu’une seule fois par an, il ne croit ordinairement qu’un ou deux corps glanduleux sur chaque testicule , et quelquefois sur un seul; ils se trouvent en pleine maturité dans le temps de la chaleur , dont ils paroissent être la cause occasionnelle : c’est aussi pendant ce temps qu’ils laissent échapper la liqueur contenue dans leur cavité, et, dès que ce réservoir est épuisé, et que le testicule ne lui fournit plus de liqueur , la chaleur cesse , et la femelle ne se soucie plus de recevoir le mâle ; les corps glanduleux, qui ont fait alors toutes les fonctions, commencent à se flétrir; ils s’affaissent, se dessèchent peu à peu, et finissent par s’oblitérer, en ne laissant qu’une petite cicatrice sur la peau du testicule. L’année suivante, avant le temps de la chaleur, on voit germer de nouveaux corps glanduleux sur les testicules, mais jamais dans le même endroit où étoient les précédens. Ainsi les testicules de ces femelles qui n’entrent en chaleur qu’une fois

par an n’ont de travail que pendant deux ou trois mois , au lieu que ceux de la femme, qui peut concevoir en toute saison et dont la chaleur, sans être bien marquée, ne laisse pas d’ètre durable et même continuelle, sont aussi dans un travail continuel; les corps glanduleux y germent en tout temps ; il y en a toujours quelques uns d’entièrement mûrs, d’autres, approchant de la maturité, et d’autres, en plus grand nombre , qui sont oblitérés et qui ne laissent que leur cicatrice à la surface du testicule.

On voit , par l’observation de M. Ambroise Kertrandi, citée ci-dessus, que quand ces corps glanduleux prennent une végétation trop forte, ils causent dans toutes les parties sexuelles une ardeur si violente, qu’on l’a appelée fureur utérine. Si quelque chose peut la calmer, c’est l’évacuation de la surabondance de cette liqueur séminale filtrée en trop grande quantité par ces corps glanduleux trop puissans; la continence produit, dans ce cas, les plus funestes effets ; car si cette évacuation n’est pas favorisée par l’usage du mâle et par la conception qui doit eu résulter, lout le système sexuel tombe en irritation, et arrive à un tel érétisme , que quelquefois la mort s’ensuit, et souvent la démence.

C’est à ce travail continuel des testicules de la femme , travail causé par la germination et l’oblitération presque continuelle de ces corps glanduleux , qu’on doit attribuer la cause d’un grand nombre de maladies du sexe. Les observations recueillies par les médecins anatomistes, sous le nom de maladies des ovaires , sont peut-être en plus grand nombre que celles des maladies de toute autre partie du corps; et cela ne doit pas nous surprendre , puisque l’on sait que ces parties ont, de plus que les autres, et indépendamment de leur nutrition, un travail particulier presque continuel, qui ne peut s’opérer qu’à leurs dépens, qui doit leur faire des blessures, et finir par les charger de cicatrices.

Les vésicules qui composent presque toute la substance des testicules des femelles, et qu’on eroyoit, jusqu’à nos jours, être des oeufs de vivipares, ne sont rien autre chose que les réservoirs d’une lymphe épurée, qui fait la première base de la liqueur séminale. Cette lymphe , qui remplit les vésicules, ne contient encore aucune molécule auimée, aucun atome vivant ou se mouvant : mais dès qu’elle a passé par le filtre du corps glanduleux , et qu’elle est déposée dans sa cavité , elle change de nature ; car*

dès lors elle paroît composée , comme la liqueur séminale du mâle , d’un nombre infini de particules organiques vivantes et toutes semblabes à celles que l’on observe dans la liqueur évacuée par le mâle, ou tirée de ses vésicules séminales. C’étoit donc par une illusion bien grossière que les anatomistes modernes , prévenus du système des œufs , prenoient ces vésicules qui composent la substance et forment l’organisation des testicules , pour les œufs de femelles vivipares; et c’étoit non seulement par une fausse analogie qu’on avoit transporté le mode de la génération des ovipares aux vivipares, mais encore par une grande erreur qu’on attribuoit à l’œuf presque toute la puissance et l’effet de la génération. Dans tous les genres , l’œuf , selon ces physiciens anatomistes, contenoit le dépôt sacré des germes préexistans, qui n’avoient besoin, pour se développer, que d’ètre excités par l’esprit séminal ( aura seminalis ) du mâle: les œufs de la première femelle contenoient non seulement les germes des enfans qu’elle devoit ou pou voit produire, mais ils renfermoient encore tous les germes de sa postérité, quelque nombreuse et quelque éloi gnée qu’elle pût être. Rien de plus faux que toutes ces idées : mes expériences ont clairement démontré qu’il n’existe point d’œuf dans les femelles vivipares ; qu elles ont, comme le mâle, leur liqueur séminale; que cette liqueur réside dans la cavité des corps glanduleux; qu’elle contient, comme celle des mâles, une infinité de molécules organiques vivantes. Ces mêmes expériences démontrent de plus que les femelles ovipares ont, comme les vivipares, leur liqueur séminale , toute semblable à celle du mâle; que cette semence de la femelle est contenue dans une très-petite partie de l’œuf, qu’on appelle la cicatricule ; que l’on doit comparer cette cicatricule de l’œuf des femelles ovipares, aux corps glanduleux des testicules des vivipares , puisque c’est dans cette cicatricule que se filtre et se conserve la semence de la femelle ovipare, comme la semence de la femelle vivipare se filtre et se conserve de même dans les corps glanduleux ; que c’est à cette même cicatricule que la liqueur du mâle arrive pour pénétrer celle de la femelle, et y former l’embryon : que toutes les autres parties de l’œuf ne servent qu’à sa nutrition et à son développement; qu’enfin l’œuf lui-même n’est qu’une vraie matrice , une espèce de viscère portatif, qui remplace, dans les femelles ovipares, la matrice qui leur manque:

ANIMAÜX*

la seule différence qu’il y ait entre ces deux viscères , eesl que l’œuf doit se séparer du corps de ranimai , au lieu que la matrice y est fixement adhérente; que chaque femelle vivipare n’a qu’une matrice qui fait partie constituante de son corps, et qui doit servir à porter tous les individus qu’elle produira, au lieu que, dans la femelle ovipare, il se forme autant d’œufs, c’est-àdire autant de matrices quelle doit produire d’embryons , en la supposant fécondée par le mâle. Celte production d'œufs ou de matrices se fait successivement et en fort grand nombre; elle se fait indépendamment de la communication du mâle; et lorsque l'œuf ou matrice n’est pas imprégné dans sa primeur, et que la semence de la femelle, contenue dans la cicatn ule de cet œuf naissant , n'est pas fécondée, c’es'-àdire pénétrée de la semence du mâle, alors cette matrice, quoique parfaitement formée à tous auties égards, perd sa fonction principale, qui est de nourrir l’embryon, qui ne commence à s’y développer que par la chaleur de l’incubation.

Lorsque la femelle pond, elle n’accouche donc pas d’un fœtus, mais d une matrice entièrement formée; et lorsque cette matrice a été précédemment fécondée par le mâle, elle contient dans sa cicatricule le petit embryon dans un étal de repos ou de non-vie, duquel il ne peut sortir qu’à l’aide d’une chaleur additionnelle, soit par l’incubation, soit par d autres moyens équivalens; et si la cieatiicule qui contient la semence de la femelle n’a pas été arrosée de celle du mâle, l’œuf demeure infécond, mais il n’en arrive pas moins à son état de perfection : comme il a en propre, et indépendamment de l’embryon, une vie végétative, il croit, se développe et grossit jusqu’à sa pleine maturité ; c’e->t alors qu’il se sépare de la grappe à laquelle il tenoil par son pédicule, pour se revêtir ensuite de sa coque.

Dans les vivipares, la matrice a aussi une vie végétative; mais cette vie est intermittente, et n’est même excitée que par la présence de l’embryon. A mesure que le fœtus croit, la matrice croît aussi; et ce n’est pas une simple extension en surface, ce qui ne supposeroit pas une vie végétative; mais c’est un accroissement réel, une augmentation de substance et d’étendue dans toutes les dimensions, en sorte que la matrice devient, pendaut la grossesse, plus épaisse, plus large et plus longue; et cette espèce de vie végétative de la matrice, qui 11’a commencé qu’au même moment que celle du

fœtus, finit et cesse avec son exclusion; car, apres l'accouchement, la matrice éprouve un mouvement rétrograde dans tontes ses dimensions : nu lieu d’un accroissement, c’est un affaissement ; elle devient plus mince , plus étroite, plus courte, et reprend en assez peu de de temps ses dimensions ordinaires, jusqu’à ce «pie la présence d’un nouvel embryon lui rende une nouvelle vie.

La vie de l'œuf é'ant au contraire toui-àfait indépendante de celle de l'embryon, n’est point intermittente, mais continue , depuis le premier instant qu’il commence de végéter sur la grappe à laquelle il est attaché jusqu’au moment de son exclusion par la ponte; et lorsque l’embryon, excité par la chaleur de l’incubation , commente à se développer, l’œuf, qui n’a plus de vie végétative, n’est de- lors qu'un être passif qui doit fournira l'embryon la nourritme dont il a besoin pour son accroisse ment et son développement entier : l’embryon convertit en sa projve substance la majeure partie des différentes liqueurs contenues dans l’œuf, qui est sa vraie matrice, et qui ne différé des autres matrices que parce qu’il est séparé du corps de la rncre; et lorsque l’embryon a pris dans cette matrice assez d’accroissement et de force peur briser sa coque, il emporte avec lui le reste des . ubstances qui y ét oient renfermées.

Celte mécanique de la génération des ovipares. quoique en apparence plus compliquée que celle de la génération des vivipares, est néanmoins la plus facile pour la nature, puisqu’elle est la plus ordinaire et la plus commune ; car si l’on compare le nombre des espèces viv pares à celui des espèces ovipares, on trouvera que les animaux quadrupèdes et cétacés, qui seuls sont vivipares, ne font pas la centième partie du nombre des oiseaux , des poissons et des insectes, qui tous sont ovipares; et comme cette génération par les œufs a toujours été celle qui s’est présentée le plus généralement et le plus fréquemment, il n’est pas étonnant qu’on ait voulu ramener à cette génération par les œufs celle des vivipares, tant qu’on n’a pas connu la vraie nature de l’œuf, et qu’on ignoroit encore si la femelle avoit, comme le mâle, une liqueur séminale. L’on prenoit donc les testicules des femelles pour des ovaires, les vésicules lymphatiques de ces testicules pour des œufs, et ou s’éloignoil de la vérité d’autant plus qu’on rapprochoit de plus près les prétendues analogies fondées sur le faux principe ornnia ex ovo , que toute génération venoit d’un œuf.

Page 1