‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 4 sur 218 · DE L’ANTIMOINE · texte numérisé non relu

DE L’ANTIMOINE

De même que le mercure est plutôt une eau métallique qu’un métal, l’antimoine et les autres substances auxquelles on a donné le nom de demi-métaux ne sont dans la réalité que des terres métalliques, et non pas des métaux. L’antimoine dans sa mine est uni aux principes du soufre, et les contient en grande quantité, comme le mercure dans sa mine est de même abondamment mêlé avec le soufre et l’alcali : il a donc pu se former, comme le cinabre, par l’intermède du foie de soufre dans les terres calcaires et limoneuses qui contiennent de l’alcali; et en général il me paroît que le foie de soufre a souvent aidé plus qu’aucun autre agent à la minéralisation de tous les métaux. De plus , l’antimoine et le cinabre , quoique si différens en apparence , ont néanmoins plusieurs rapports ensemble, et une grande tendance à s’unir. L’esprit de sel a autant d’affinité âvec le mercure qu’avec le régule d’antimoine. D’ailleurs, quoique le cinabre diffère beaucoup de l’antimoine cru par la densité 1 , ils se ressemblent par la quantité de soufre qu’ils contiennent; et celte quantité de soufre est même plus grande dans l’antimoine, relativement à son régule , que dans le cinabre, relativement à son mercure coulant. L’antimoine cru contient ordinairement plus d’un tiers de parties sulfureuses sur moins de deux tiers de parties qu’on appelle métalliques , quoiqu’elles ne se réduisent point en métal , mais en un simple régule auquel on ne peut donner ni la ductilité ni la fixité , qui sont deux propriétés essentielles aux métaux. La plupart des mines d’antimoine, ainsi que celles du cinabre, se trouvent donc également dans les montagnes à couches : mais quelques-unes gisent aussi , comme les galènes de plomb , dans les fentes du quartz en état pyriteuX; ce qui lèur est commun avec plusieurs minerais formés secondairement par l’action des principes minéralisateiirs : aussi les gangues qui

i. La pesanteur spécifique de l'antimoine cru est de 4064?, et celle du régule d'antimoine est de 67021 ; et de même la pesanteur spécifique du cinabre est de 102186, et celle du mercure coulant est de i3568i.

accompagnent le minerai de l’antimoine sontelles de diverse nature, selon la position de la mine dans les couches de matières différentes; cè sont ou des pierres vitreuses et schisteuses, ou des terres argileuses, calcaires, etc.; et il est toujours aisé d’en séparer la mine d’antimoine par une première fusion , parce qu’il ne lui faut pas un grand feu pour la fondre, et qu’en la mettant dans des vaisseaux percés de petits trous, elle coule avec son soufre, et tombe dans d’autres vases en laissant dans les premiers toute la pierre ou la terre dont elle étoit mêlée. Cet antimoine de première fusion, et qui contient encore son soufre, s’appelle antimoine cru, et il est déjà bien différent de ce qu’il étoit dans sa mine, où il se présente sans aucune forme régulière ni structure distincte , et souvent eu masses informes , qu’on reeonnoît néanmoins pour des matières minérales à leur tissu serré , à leur grain fin comme celui de l’acier, et au poli qu’on peut leur donner, ou qu’elles ont naturellement, mais qui s’éloignent en même temps de l’essence métallique , en ce qu’elles sont cassantes comme Je verre, et même beaucoup plus friables. Le minerai d’antimoine se présente aussi en petites masses composées de lames minces comme celles de la galène de plomb , mais presque toujours disposées d’une manière assez confuse. Toutes ces mines d’antimoine se fondent sans se décomposer , c’est-à-dire sans se séparer des principes minéralisateurs avec lesquels ce minéral est uni; et dans cet état qu’on obtient aisément par la liquation, l’antimoine a déjà pris une forme régulière et des caractères plus décidés ; il est alors d’un gris bleuâtre et brillant , et son tissu est composé de longues aiguilles fines très-distinctes , quoique posées les unes sur les autres encore assez irrégulièrement.

Lorsqu’on a obtenu par la fonte cet an timoine cru , ce n’est encore, pour ainsi dire, qu’un minerai d’antimoine qu’il faut ensuite séparei de son soufre : pour cela on le réduit en poudre qu’on met dans un vaisseau de terre évasé; on le chauffe par degrés en le remuant continuellement ; le soufre s’éva-

pore peu à peu , et l’on ne cesse le feu que quand il ne s’élève plus de vapeurs sulfureuses. Dans cette calcination, comme dans toutes les autres , l’air s’attache à la surface des parties du minéral, qui, par cette addition de l’air, augmente de volume, et prend la forme d’une chaux grise. Pour obtenir l’antimoine en régule, il faut débarrasser cette chaux de l’air qu’elle a saisi en lui présentant quelque matière inflammable avec laquelle l’air ayant plus d’affinité laisse l’antimoine dans son premier état , et même plus pur et plus parfait qu’il ne l’étoit avant la calcination : mais si l’on continue le feu sur la chaux d’antimoine sans y mêler des substances inflammables, on n’obtient, au lieu de régule qu’une matière compacte et cassante d’un jaune-rougeâtre plus ou moins foncé , quelquefois transparente , quelquefois opaque et noire si la calcination n’a été faite qu’à demi ; les chimistes ont donné le nom de foie d' antimoine à cette matière opaque, et celui de verre d’antimoine à la première qui est transparente. On fait ordinairement passer l’antimoine cru par l’un de ces trois états de chaux, de foie, ou de verre , pour avoir son régule : mais on peut aussi tirer ce régule immédiatement de l’antimoine cru 1 , en le réduisant en poudre , en le faisant fondre en vaisseaux clos avec addition de quelques matières qui ont plus d’affinité avec le soufre qu’avec l’antimoine , en sorte qu’après cette réduction ce n’est plus de l’antimoine cru mêlé de soufre , mais de l’antimoine épuré , perfectionné par les mêmes moyens que l’on perfectionne le fer pour le convertir en acier 2. Ce régule d’antimoine ressemble à un métal par son opa-

i. « Ce régule se tire également de l’antimoine cru par une sorte de précipitation par la voie sèche: on le mêle pour cela avec des matières qui ont plus d’affinité avec le soufre ; le mélange étant dissous par le feu, la fluidité met en jeu ces affinités , et le régule , plus pesant que les scories sulfureuses, forme au fond du creuset un beau culot cristallisé, que les alchimistes ont pris pour l’étoile des mages. » ( É/émens de Chimie, par M. de Morveau , tome I, page a 54-) Ce nom même de régule, ou petit roi , a été donné par eux à ce culot métallique de l’antimoine qui sembloit , au gré de leur espérance, annoncer l’arrivée du grand roi, c’est-à-dire de l’or.

i. Cette comparaison est d’autant plus juste, que quand on convertit par la cémentation le fer en acier, il s’élève à la surface du fer un grand nombre de petites boursouflures qui ne sont remplies que de l’air fixe qu’il contenoit , et dont le feu fixe prend la place : car sa pesanteur, qui seroit diminuée par cette perte si rien ne la compensoit , est au contraire augmentée; ce qui ne peut provenir que de l’addition du feu fixe qui s’incorpore dans la substance de ce fer converti en acier.

cilé, sa dureté, sa densité; mais il n’a ni ductilité, ni ténacité, ni fixité, et n’en peut même acquérir par aucun moyeu; il est cassant, presque friable, et composé de facettes d’un blanc brillant, quoique un peu brun. Ce régule est un produit de notre art, qui ne doit se trouver dans la nature que par accident , et dans le voisinage des feux souterrains; c’est un état forcé, différent de celui de l’antimoine naturel , et on peut lui rendre ce premier état en lui rendant le soufre dont on l’a dépouillé; car il suffit de fondre ce régule avec du soufre pour en faire un antimoine artificiel , que les chimistes ont appelé antimoine ressuscité , parce qu’il ressemble à l’antimoine cru, et qu’il est composé, dans son intérieur, des mêmes matières également disposées en aiguilles.

Le régule d’antimoine diffère encore des métaux par la manière dont il résiste aux acides; ils le calcinent plutôt qu’ils ne le dissolvent , et ils n’agissent sur ce régule que par des affinités combinées. Il diffère encore des métaux par sa grande volatilité ; car si on l’expose au feu libre , il se calcine , à la vérité , comme les métaux , en se chargeant d’air fixe ; mais il perd en même temps une partie de sa substance , qui s’exhale en fumée que l’on peut condenser et recueillir en aiguilles brillantes auxquelles on a donné le nom de fleurs argentines d' antimoine. Néanmoins ce régule paroît participer de la nature des métaux par la propriété qu’il a de pouvoir s’allier avec eux ; il augmente la densité du cuivre et du plomb, et diminue celle de l’étain et du fer ; il rend 1 étain plus cassant et plus dur; il augmente aussi la fermeté du plomb ; et c’est de cet alliage de régule d’anlimoine et de plomb qu’on se sert pour faire les caractères d’imprimerie ; mêlé avec le cuivre et l’étain, il en rend le son plus agréable à l’oreille et plus argentin ; mêlé avec le zinc , il le rend spécifiquement plus pesant ; et , de toutes les matières métalliques, le bismuth, et peut-être le mercure , sont les seuls avec lesquels le régule d’antimoine ne peut s’allier ou s’amalgamer.

Considérant maintenant ce minéral tel qu’il existe dans le sein de la terre , nous observerons qu’il se présente dans des états différens , relatifs aux différens temps de la formation de ses mines et aux différentes matières dont elles sont mélangées. La première et la plus ancienne formation de ce minéral date du même temps que celle du plomb ou de l’étain , c’est-à-dire du temps de la calcination de ces métaux par le feu

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