JADE
Le jade est une pierre talqueuse qui néanmoins, dans l’état où nous la connoissons, est plus dense 1 et plus dure 2 que le quartz et le ja^pe, mais qui me paroit n’avoir acquis cette densité et cette grande dureté que par le moyen du feu. Comme le jade est demitranspareni lorsqu'il est aminci, ce caractère l’éloigne moins des quartz que des jaspes, qui tous sont pleinement opaques, et l’on ne doit pas attribuer l’exces de sa densité sur celle du quartz aux parties métalliques dont on pourroit supposer qu’il seroit imprégné; car le jade blanc, auquel le mélange du métal n’a pas donné de couleur, pèse autant que les jades colorés de vert et d’olivâtre, et tous pèsent spécifiquement plus que le quartz; il n’y a donc que le mélange du schorl qui auroit pu produire celte augmentation de densité : mais, dans cette supposition, le jade auroit acquis par ce
1. La pesanteur spécifique du jade blanc est de apSoa ; celle du jade vert, de 39660; et du jade olivâtre, de 39839; taudis que celle du quartz le plus pesant n’est que de 26546, et celle de tous tes jaspes n’est que de 26 ou 27000. Voyez la Table de M. Brissou.
2. M. Pott , dans sa Lithogéognosie , tome II , dit expressément que le jade ne fait point feu contre l’acier; mais je puis assurer qu’ayant fait cette épreuve sur du jade vert et du jade blanc, il. m’a paru que ces pierres étinceloienl autant qu’aucune autre pierre vitreuse : il est vrai que, connoissant leur grande dureté, je me suis servi de limes au lien d’acier pour les choquer et en tirer des étincelles.
mélange du schorl un certain degré de fusibilité; et cependant M. Darcet, qui a fait l’analyse chimique du jade, n’a pas observé cette fusibilité ; il dit seulement que le jade contient du quartz , qu’il prend au leu encore plus de dureté qu’il 11’en avoit auparavant, qu’il y change de couleur , et que de vert ou verdâtre il devient jaune ou jaunâtre : mais M. Demeste assure que le jade se boursoufle à un feu violent, el qu’il se vitrifie sans aucun intermède. Ces faits paroissent opposés, et néanmoins peuvent se concilier : il est certain que le jade, quoique très-dur, se durcit encore au feu ; et cetie propriété le rapproche déjà des serpentines et autres pierres talqueuses , qui deviennent d’autant plus dures qu’elles sont plus violemment chauffées; et comme il y a des ardoises et des schistes dont la densité approche assez de celle du jade •*, on pourroit imaginer que le fonds de la substance de cette pierre est un schiste qui, ayant été pénétré d’une forte quantité de suc quartzeux, a acquis celte demi-transparence , et pris autant el plus de dureté que le quartz même ; et si le jade se fond et se vitrifie sans intermède, comme le dit M. Demeste, on pourroit croire aussi qu’il est entré du schorl dans sa composition, et que c’est par ce mélange qu’il a acquis sa densité et sa fusibilité.
3 La pesanteur spécifique du sohiste qui courra les bancs d’ardoise est de 28276.
MINÉRAUX
Néanmoins le poli terne, gras, et savonneux de tous les jades , ainsi que leur endurcissement au feu, indiquent évidemment que leur substance n’est composée que d’une matière talqueuse, dont ces deux qualités sont les principaux caractères; et les deux autres propriétés par lesquelles on seroit en droit de juger de la nature du jade, c’est-àdire sa dureté et sa densité , pourraient bien ne lui avoir pas été données par la nature, mais imprimées par le secours de l’art, et principalement par l’action du feu , d’autant que jusqu’ici l’on n’a pas vu des jades dans leurs carrières ni même en masses brutes, et qu’on ne les connoît qu’en morceaux travaillés. D’ailleurs le jade n’est pas, comme les autres produits de la nature , universellement répandu ; je ne sache pas qu’il y en ait en Europe ; le jade blanc vient de la Chine, le vert de l’Indostan, et l’olivâtre de l’Amérique méridionale : nous ne connoissons que ces trois sortes de jades , qui, quoique produits ou travaillés dans des régions si éloignées les unes des autres, ne diffèrent néanmoins que par les couleurs. Il s’en trouve de même dans quelques autres contrées des deux Indes 1 , mais toujours en morceaux isolés et travaillés. Cela seul suffiroit pour nous faire soupçonner que cette matière , telle que nous la connoissons, n’est pas un produit immédiat de la nature; et je me persuade que ce n’est qu’après l’avoir travaillée qu’on lui a donné, par le moyen du feu, sa très-grande dureté ; car de toutes les pierres vitreuses le jade est la plus dure, les meilleures limes ne l’entament pas, et l’on prétend qu’on ne pont le travailler qu’avec la poudre de diamant : néanmoins les anciens Américains en avoient fait des haches, et sans doute ils ne s’étoient pas servis de poudre de diamant pour donner au jade cette forme tranchante et régulière. J’ai vu plusieurs de ces haches de jade olivâtre de différentes grandeurs ; j’en ai vu d’autres morceaux travaillés en forme de cylindre et percés d’un bout à l’autre, ce qui suppose l’action d’un instrument plus dur que la pierre : or les Américains n’avoient aucun outil de fer, cl ceux de notre acier ne peuvent percer le jade dans l’état où nous le connoissons; on doit donc penser qu’au sortir de la terre le jade est moins dur que quand il a perdu toute son humi-
t. On nous assure qu’il y a du jade vert à Sumatra , et M. de La Condantine dit qu’on trouve du jade olivâtre sur les côtes de ta mer du Sud au Pérou , aussi bien que sur tes terres voisines de la rivière des Amazones.
dité par le dessèchement à l’air, et que c’est dans cet état humide que les sauvages de l’Amérique l’ont travaillé. On fait dans l’Indostan des taises et d’autres vases de jade vert ; à la Chine on sculpte en magots le jade blanc , l’on en fait aussi des manches de sabre ; et partout ces pierres ouvragées sont à bas prix : il est donc certain qu’on a trouvé les moyens de creuser, figurer et graver le jade avec peu de travail , et sans se servir de poudre de diamant.
Le jade vert n’a pas plus de valeur réelle que le jade blanc, et il n’est estimé que par des propriétés imaginaires, comme de préserver ou guérir de la pierre , de la gravelle, etc. ; ce qui lui a fait donner le nom de pierre néphrétique. Il seroit difficile de deviner sur quel fondement les Orientaux et les Américains se sont également , et sans communication, infatués de l’idée des vertus médicinales de cette pierre : ce préjugé s’est étendu en Europe, et subsiste encore dans la tête de plusieurs presonnes; caron m’a demandé souvent à emprunter quelquesunes de ces pierres vertes pour les appliquer , comme amulettes , sur l’estomac et sur les reins; on les taille même en petites plaques un peu courbées , pour les rendre plus propres à cet usage.
Les plus grands morceaux de jade que j’aie vus n’avoient qne neuf ou dix pouces de longueur; et tous, grands et petits, ont été taillés et figurés. Au reste, nous n’avons aucune eonnoissance précise sur les matières dont le jade est environné dans le sein de la terre , et nous ignorons quelle peut être la forme qu’il affecte de préférence. Nous ne pouvons donc qu’exhorter les voyageurs éclairés à observer cette pierre dans le lieu de sa formation : ces observations nous fourniraient plus de lumières que l’analyse chimique sur son origine et sa composition.
En attendant ce supplément à nos connoissances, je crois qu’on peut présumer avec fondement que le jade , tel que nous le connoissons, est autant un produit de l’art que de la nature; que quand les sauvages l’ont travaillé , percé et figuré , c’étoit une matière tendre, qui n’a acquis sa grande dureté et sa pleine densité que par l’action du feu auquel ils ont exposé leurs haches et les autres morceaux qu’ils avoient percés ou gravés dans leur état de mollesse ou de moindre dureté. J’appuie cette présomption sur plusieurs raisons et sur quelques faits. i°J’ai vu une petite hache de jade olivâtre, d’environ quatre pouces de longueur sur deux pouces et demi de largeur, et un