‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 73 sur 218 · AMIANTE ET ASBESTE · texte numérisé non relu

AMIANTE ET ASBESTE

L’amtaitte et l’asheste sont encore des substances lalqueuses qui ne différent l’une de l’autre que par le degré d’atténuation de leurs parties constituantes; toutes deux sont composées de Pilamens séparés longitudinalement, ou réunis assez régulièrement en directions obliques et convergentes ; mais dans l'amiante ces filamens sont plus longs, plus flexibles, et plus doux au toucher que dans l’asheste; et comme cette même différence se trouve entre les talcs et les micas, on peut en conclure que l’amiante est composé de parties lalqueuses, et l’asbesle de parties micacées, qui n’ont pas encore été assez atténuées pour prendre la douceur et la flexibilité du talc. Il y a des amiantes en (ilamens longs de plus d’un pied, et des amiantes en filamens qui n’ont que quelques lignes de longueur; mais ils sont également flexibles et doux au toucher. Ce> filamens ont le lustre et la finesse de la soie ; ils sont unis parallèlement dans leur longueur; on peut même les séparer les uns des autres sans les rompre. l es amiantes longs, qui se trouvent dans les Alpes piémontoises, sont d'un assez beau blanc; et les amiantes courts, qu’on trouve aux Pyrénées, sont d’un blanc verdâtre. Noms verrons tout à I heure que les Alpes et les Pyrénées ne sont pas les seuls lieux qui produisent celte ‘Uhstance, et qu’on la rencontre dans toutes les parties du monde, au pied ou sur les flancs des montagnes vitreuses.

L’nsbcste, qui n’est que de l’amiante imparfait et moins doux au toucher, se p ésenle en filets semblables à ceux de l'alun de plume , ou Lieu eu groupes et en épis

dont les filamens sont adhérens les uns aux autres : nos nomenclateurs , auxquels les dénominations même impropres ne coulent rien, ont appelé asbeste mûr le premier, et asbeste non mûr le dernier, comme s’ils dilïéroient par la maturitéde leur substance, tandis qu’elle est la même dans l’un et l’autre, et qu’il n’y a de différence que dans la position parallèle ou divergente des fdanieus dont ils sont composés.

L’asbesle et l'amiante ne se brillent ni ne se calcinent au l'eu; les anciens ont donné le nom de tin incombustible à l’amiante en longs filamens, et ils en faisoient des toiles qu’on jrloit au feu, au lieu de les laver, pour les nettoyer : cependant les amiantes longs ou courts, et les asbestes mûrs ou non. murs, se vitrifient comme le talc a un feü violent , et donnent de même une scorie cellulaire et poreuse; quelques-uns de nos habiles chimistes, avant observé qu’il se trouve quelquefois du sehorl dans l'amiante ont pensé qu'il pouvoit être formé par la décomposition du sehorl. et qu’on devoit les regarder l’un et l’autre comme des produits basaltiques. Mais ni le sehorl ni l’amiante ne sont des matières voleaniques : le sehorl est un verre de nature produit par le feu primitif, et l’amiante ainsi que Pas» beste ont été formés par la décomposition du mica , qui, ayant été atténué par l’intermède des élémens humides, leur adonné naissance , ainsi qu'au talc et à toutes les autres substances lalqueuses.

L’amiante se trouve souvent mêlé et comme incorporé dans les serpentines et pierres ollaires en si grande quauti'é, que quelques observateurs out pensé que ces

x48 MINERAUX.

pierres tiroient leur origine de l’amiante ; mais nous dirons avec plus de vérité que leur origine est commune, c’est-à-dire que ces pierres et l'amiante proviennent également de l’agrégation des parties du taie et du mica (dus ou moins purs et plus ou moins décomposés. Quelques autres observateurs, avant trouvé de l'amiante dans des terres argileuses, ont cru que c’étoit un produit de l’argile; ils ont attribué la même origine au mica, parce qu’on en rencontre souvent dans les terres argileuses, qu’ils ont reconnu que le mica ainsi que l’asbeste se convertissoient en argile : ils auraient dû en conclure, au contraire, que l’argile pouvoit être produite par le mica, comme elle peut l’être et l’a en effet été par la décomposition du quartz, du feld-spath, et de toutes las autres matières vitreuses primitives. Enfin je ne crois pas qu'il soi t nécessaire de discuter l’opinion de ceux qui ont cru que l’amiante et l’asbesic éloient formés par les sels de la terre : cette idée ne leur est venue qu’à cause de leur ressemblance avec l’alun de plume, dont néanmoins l’amiante et Pasbeste diffèrent par leur essence et par toutes leurs propriétés; car l’alun de plume est soluble dans Peau, fusible dans le feu, et il a une saveur très-astringente : l’amiante et Pasbeste au contraire n’ont aucune propriété des sels; ils sont insipides, ne se dissolvent pas dans Peau , résistent très-long-temps à l’ardeur du feu , et ne se vitrifient que par un feu du dernier degré; leur substance n’est composée que d'un mica plus ou moins atténué, que les stillations de l’eau ont charrié et disposé par filamens entre les couches de certaines matières. « Les particules qui sont appliquées à un corps solide par l’intermède d’un fluide peuvent prendre la forme de fibrilles, dit Stenon, soit en passant dans les pures ouverts comme dans des espèces de filières , soit en s’engageant, poussées par le fluide, dans les interstices des fibres déjà formées. »

Mais il n’est pas nécessaire de supposer, avec Stenon, des filières pour expliquer la formation des filamens de l'amiante, puisqu’on trouve cette même forme dans les talcs , dans les gypses, et jusque dans les sels; c’est même l’une des formes que la nature donne le plus souvent à toutes les matières visqueuses, ou atténuées au point d’être grasses et douces au toucher.

Jl ne parait pas douteux que l’amiante ou l’asbeste des Grecs , le Lin t>// dont parle Pline , et la salamandre de quelques auteurs

ne soient une même chose, de sorte que ces diverses dénominations nous indiquent déjà une des principales propriétés de cette matière, qui résiste en effet à l'action du feu jusqu’à un certain point, mais qui néanmoins n’y est pas inaltérable comme on l’a prétendu.

Quoique l’amiante fût autrefois beaucoup plus rare qu’il ne l’est aujourd’hui, et que, selon le témoignage de Pline, son prix égalât celui des perles, il parait cependant que les anciens connoissoient mieux que nous l’art de le préparer et d’en faire usage. Dans ce temps on tirait l’amiante de l’Inde, de l'Égypte, et particulièrement de Caryste, ville de l’Eubée , aujourd’hui Négrepont, d'où Pausanias l’a dénommé linum catystium.

Pour tirer la matière fibreuse et incombustible dont l’amiante est formé, on en brise la masse ; on secoue ensuite l’espèce de filasse qui en provient, afin d’en séparer la terre; on la peigne, on la file, et on en fait une sorte de toile qui ne se consume que peu dans nos feux ordinaires : l’amiante ainsi préparé peut aussi servir à faire des mèches très - durables pour les lampes, et on en ferait également avec du talc, qui a de même la propriété de résister au feu. « Il y a une sorte de lin qu’on nomme lin vif, linum vivum, parce qu'il est incombustible , dont j’ai vu , dit Pline, des nappes qu’on jeloit après le repas dans le feu lo; squ’elles étoienl sales, et qu’on en retirait beaucoup plus de blanches que si elles eussent été lavées ; on enveloppe les corps des rois, après leur mort, avtc une toile faite de ce lin, lorsqu’on veut les brûler, afin que les cendres du corps ne se mêlent point avec celles du bûcher. ... Ce lin est très-rare, difficile à travailler, parce qu’il est très-court : il perd dans le feu la couleur rousse qu’il avoit d’abord, et il devient d’un blanc éclatant.» Le P. Kircher dit qu’il avoit, entre autres ouvrages faits des filamens de cette pierre, une feuille de papier sur laquelle on pouvoit écrire, et qu’on jetoit ensuite au feu pour effacer l’écriture, d'où on la retirait aussi blanche qu’avant qu’on s’en fût servi , de sorte qu’une seule feuille de ce papier aurait pu suffire au commerce de lettres de deuxamis; il dit aussi qu’il avoit un voile de femme pareillement fait de fil d’amiante, qui lui avoit été donné par le cardinal de Lugo, qu’il ne blanchissoit jamais autrement qu’en le jetant au feu , et qu’il avoit une mèche de cette même matière qui lui

AMIANTE ET ASBESTK. *49

avoit servi pendant deux ans dans sa lampe, sans qu’elle se fût consumée. Mais quelque avantageusement que les anciens aient parlé des ouvrages faits de fil d’amiante, il est constant qu’à considérer la nature de cette matière, il y a lieu de juger que ces ouvrages n’ont jamais pu être d’un lion service, et que lorsqu’on a fait quelque usage de cette espèce de filasse minéral, la cmio-ité y a eu plus de part que l’utilité. D ailleurs cette matière a toujours été aS'ez rare et fort difficile à employer; et si l’art delà préparer est du nombre des secrets qu’on a perdus, il n’est pas fort regrettable.

Quelques auteurs modernes ont écrit sur la manière de faire de la toile avec l’amiante. M. Malmdel, de l’Académie des Inscriptions et Belles - Lettres , a donné le détail de cette manipulation, par laquelle on obtient en effet une toile ou plutôt un tissu d’amiante mêlé de chanvre ou de lin : mais ces substances végétales se brillent dès la première fois qu’on jette au feu cette toile, et il ne reste alors qu’un mauvais canevas percé de mille trous, et dans lequel les cendres des matières enveloppées dans cette toile ne pourroient se conserver, comme on fa prétendu des corps qu’on faisoit brûler dans cette toile pour en obtenir la cendre pure et sans mélange. La chose est peut-être possible en multipliant les enveloppes de celte toile autour d’un corps dont on voudrait conserver la cendre; ces toiles pourroient alors la retenir sans la laisser échapper : mais ce qui prouve que celte pratique n’a jamais été d’un usage commun, c’est qu’à peine y a-t-il un exemple d’amiante trouvé dans les anciens tombeaux ' ; cependant on lit dans Plutarque que les Grecs faisoient des toiles avec l’amiante, et qu’on voyoit encore de son temps des essuie-mains, des filets, des bonnets, et des habits de ce fil qu’on jetoit dans le feu quand ils étoient sales, et qui ne s’y consumoicnt pas, mais y reprenoient leur premier lustre. On cite aussi les serviettes de l’empereur Charles Quint, et l’on assure <pie l’on a fait de ces toiles à Venise, à

i. M. Mahudet rite le suaire d’amiante qui est à l.i bibliothèque du Vatican , et qui renferme des cendres et des ossements à demi-brulés avec lesquels il a été trouvé dans un ancien tombeau. Ce suaire a neuf patines romains de longueur sur sept de largeur. (iet auteur pense qu'en supposant que ce suaire soit antique, il peut avoir servi pour quelque prince, mais que l'on n’en doit tirer aucune conséquence pour un usage général , puisqu’il esl te seul que l’on ait vu de cette esjwce dans le nombre infini de tombeaux que l'on a. ouverts, ni même dans ceux des empereurs.

Louvain, et dans quelques province» de l’Europe. Les voyageurs attestent encore que les Chinois savent fabriquer ces toiles; une telle manufacture me paraît néanmoins d’une exécution assez difficile, et Pline avoit raison de dire : Asbestos inventa ra~ mm, textu dijficilLïmum. Cependant il parait, par le témoignage de quelques auteurs italiens, qu’on a porté dans le dernier siècle l’art de filer l’amiante et d’en faire des étoffes à un tel degré, quelles étoient souples, maniables, et fort approchantes, pour le lustre, de la peau d'agneau préparée, qui est alors fort blanche ; ils disent même qu’on pouvoit rendre ces étoffes épaisses et minces à volonté, et que par conséquent on en faisoit une sorte de drap assez épais et un papier blanc assez mince. Mais je ne sache pas qu’il y ait aujourd’hui en Europe aucune manufacture d étoffe, de drap, de toile, ou de papier d’amiante; on fait seulement, dans quelques villages autour des Pyrénées, des cordons, des bourses, et des jarretières d’un tissu grossier, de l’amiante jaunâtre qui se trouve dans ces montagnes.

Le talc et l’amiante sont également des produits du mica atténué par l’eau ; et l’amiaute, quoique assez raie, l’est moins que le taie , dont la composition suppose une infinité de filamens réunis de très-près; au lieu que dans l’amiante ces filets ou fiiamens sont séparés , et ne pourroient former du talc que par une seconde opération qui les réunirait : aussi le talc ne se trouve qu’en quelques endroits particuliers, et l’amiante se présente dans plusieurs contrées et surtout dans les montagnes graniteuses , où ie mica est abondamment répandu ; il y a même d’assez grandes masses d’amiante dans quelques-unes de ces montagnes.

On trouve de l’amiante en Suisse , en Savoie, et dans plusieurs autres contrées de l’Europe; il s’en trouve dans les îles de l’Archipel et dans plusieurs régions du continent de l’Asie, en Perse, en Tartarie, en Sibérie , et même en Groenland; enfin, quoique les voyageurs ne nous parlent pas désamiantés de l’Afrique et de l’Amérique, on ne peut pas douter qu’il ne s’en trouve dans la plupart îles montagnes graniteuses de ces deux parties du monde, et l’on doit croire que les voyageurs n'ont fait mention que des lieux où fou a fait quelque usage de cette matière, qui, par elle-même, n’a que peu de valeur réelie et ne mérite guère d’ètre recherchée.

Page 1