TURQUOISES
Lb nom de ces pierres vient probablement de ce (pie les premières qu’on a vues en France ont été apportées de Turquie ; cependant ce n’est point en Tuiquie, mais en Perse, qu’elles se trouvent abondamment , et en deux endroits distans de quel qurs lieues l’un de l’autre, mais dans lesquel- les turquoises ne sont pas de la même qualité. On a nommé turquoises de vieille roche les premières, qui sont d’une belle couleur bleue et plus dures que celles de lu
nouvelle roche, dont le bleu est pâle ou verdà re. Il s’en trouve de même dans quelques autres contrées de l’Asie, où elles sont connues depuis plusieurs siècles; et l’on doit croira (pie l'Asie n’est pas la seule partie du monde où peuvent se rencontrer ces pierres dans un état plus ou moins parlait. Quelques voyageurs ont parlé des turquoises de la Nouvelle-Espagne, et nos observateurs en ont reconnu dans les mines de Hongrie. Locce de Bool dit aussi qu’il y
MINÉRAUX
en a en Bohême et en Silésie. J’ai cru devoir citer ces lieux oh les turquoises sé trouvent colorées par la nature, afin de les distinguer de celles qui ne prennent de la couleur que par l’action du feu : celles-ci sont beaucoup plus communes, et se trouvent même en France; mais elles n’ont ni n’aequierent jamais la belle couleur des premières. Le bleu qu’elles prennent au feu devient vert ou verdâtre avec le temps : ce sont pour ainsi dire des pierres artificielles , au lieu que les turquoises naturelles et qui ont reçu leurs couleurs dans le sein de la terre les conservent à jamais, ou du moins très-long-temps , et méritent d’être mises au rang des belles pierres opaques.
Leur origine est bien connue : ce sont les os, les défenses, les dénis des animaux terrestres et marins, qui se convertissent en turquoises lorsqu'ils se trouvent à porlée de recevoir, avec le suc pétrifiant, la teinture métallique qui leur don >e la couleur; et comme le fonds de la substance des os est une matière calcaire, on doit les mettre, comme les perles, au nombre des produits de cette même matière.
Le premier auteur qui ait donné quelques indices sur l’origine des turquoises est Gui de la Brosse, mon premier et plus ancien prédécesseur au Jardin du Roi. U écrivoit en 1628 ; et en parlant de la licorne minérale, il la nomme la mère des turquoises. Cette licorne est sans doute la longue défense osseuse et dure du narval. Ces défenses . ainsi que les dents et les os de plusieurs autres animaux marins remarquables par leur forme, se trouvent en Languedoc, et ont été soumises des ce temps à l’action du feu pour leur donner la couleur bleue; car, dans le sein de la terre, elles sont blanches ou jaunâtres, comme la pierre calcaire qui les environne et qui paroit les avoir pétrifiées.
On peut voir dans les Mémoires de l Académie des Sciences , année 1715, les observations que M. de Réaumur a faites sur ces turquoises du Languedoc. MM. de l’Académie de Bordeaux ont vérifié, en *719, les observations de Gui de la Brosse et de Réaumur; et, plusieurs années après, M. Hill en a parlé dans son Commentaire sur Théophraste, prétendant que les observations de cet auteur grec ont précédé celles des naturalistes françois. Il est vrai que Théophrast -, apres avoir parlé des pierres les plus précieuses, ajoute qu’il y en a encore quelques autres , telles que l’ivoire fossile , qui paroît marbré de noir et de blanc,
et de saphir foncé : c’est là évidemment, dit M. Hill , les points noirs et bleuâtres qui forment la couleur des turquoises. Mais Théophraste 11e dit pas qu'il faut chauffer cet ivoire fossile , pour cpie cette couleur noire et bleue se répande, et d’ailleurs il ne fait aucune mention des vraies turquoises, qui 11e doivent leurs belles couleurs qu’à la nature.
On peut croire que le cuivre en dissolution , se mêlant au suc pétrifiant , donne aux os une couleur verte ; et si l’alcali s’y I trouve combiné, comme il l’est en effet dans la terre calcaire, le vert deviendra bleu ; mais le fer dissous par l’acide \ilrio- \ lique peut aussi donner ces mêmes couleurs. 1 M. Mortimer, à l’occasion du Commentaire de M. Hill sur Théophraste, dit « qu'il ne nie pas que quelques morceaux d os ou d’ixoire fossile, comme les appeloit, il y a deux mille ans, Théophraste, ne puissent répon- 1 dre aux caractères qu’on assigne aux tur- I quoises de la nouvelle roche : mais il croit j que c> Iles de la vieille sont de véritables pier- I res , ou des mines de cuivre dont la pureté i surpasse celle des autres, et qui, plus con- | stantes dans leur couleur, résistent à un feu qui rédu roil les os en chaux. C’est ce que I prouve encore, selon lui, une grande turquoise de douze pouces de long, de cinq de large, et de deux d’épaisseur, qui a été J montrée à la Société royale de Londres : 3 l’un des côtés paroit raboteux et inégal , > comme s’il avoit été détaché d’un rocher; | l’autre est parsemé d’élevures et de tuber- 1 > cilles qui , de même que celles de l’hématite I botryoïde, donnent à cette pierre la forme j d’une grappe, et prouvent que le feu en a fondu la substance. » Je crois, avec M. Mor- i timer, que le fer a pu colorer les turquoises : mais ce métal ne fait pas le fonds de leur substance, comme celle des hématites; et les turquoises de la vieille et la nouvelle roche, les turquoises colorées par la nature, ou par noire art, ou par le feu des volcans, sont également plus ou moins imprégnées et pénétrées d’une teinture métallique. Et comme dans les substances osseuses , il s’en i trouve de différentes textures et d’une plus ou moins grande dureté; que, par exemple, j l’ivoire des défenses de l'éléphant, du morse, de l’hippopotame, et même du narval, sont beaucoup plus dures que les autres os, il doit se trouver et il se trouve en effet des turquoises beaucoup plus dures les j unes que les autres. Le degré de pétrifica- J tion qu’auront reçu ces os doit aussi contribuer à leur plus ou moins grande dureté. !