CORAIL
Lk corail est, comme l’on sait, delà même nature que les coquilles ; il est produit , ainsi que tous les autres madrépores, astroïles, cerveaux de mer, etc., par le suintement du corps d’une multitude de petits animaux auxquels il sert de loge, et c’est dans ce genre la seule matière qui ait une certaine valeur. On le trouve en assez grande abondance autour des iles et le long des côtes, dans presque toutes les parties du monde. L’ile de Corse , qui appartient actuellement à la France, est environnée de rochers et de bas-fonds qui pourroient en fournir une très-grande quantité, et le gouvernement feroit bien de ne pas négliger cette petite partie de commerce, qui deviendroit très-utile pour cette île. Je crois donc devoir publier ici l’extrait d’un Mémoire qui me fut adressé par le ministre en 177.Ç ; ce Mémoire, qui contient de bonnes observations, e$t de M. Fraticelli, viceconsul de Naples en Sardaigne.
« Il y a environ douze ans, dit M. Fraticelli , que les pêcheurs ne fréquentent poiut ou fort peu les mers de Corse pour y faire cette pèche ; ils ne pouvoient aller à la côte avec sûreté pendant la guerre des Corses, de sorte qu’ils l’avoient presque entièrement abandonnée ; c’est seulement en 1771 qu’environ quarante Napolitains ou Génois la firent; et, attendu les mauvais temps qui régnèrent cette année, leur pèche ne fut pas abondante; et quoique par cette raison elle
IUtffon. ITT.
ait été médiocre , ils trouvèrent cependant les rochers fort riches en corail : ils auroient repris leur pêche en 1772, sans la crainte des bandits qui infestoient l’île. Ils passèrent donc en Sardaigne, où depuis quelques siècles ils font la pèche ainsi que plusieurs autres nations; mais ils y ont fait jusqu’à présent une pêche médiocre, quoiqu’ils y trouvent toujours autant de corail qu’ils en trouvoient il y a vingt ans, parce que si on le pèche d’un côté, il naît d’un autre ; au surplus, il est à présumer qu’il faut bien du temps avant que les filets qu’on jette une fois rencontrent de nouveau le même eudroit, quoiqu’on pêche sur le même rocher. D’après les informai ions que j’ai prises, et les observations que j’ai toujours faites, je suis d’avis que le corail croît en peu d’années, et qu’en vieillissant il se gâte et devient piqué, et que sa tige même tombe, attendu que dans la pêche on prend plus de celui appelé ricaduto , c’est-à-dire tombé de la tige, et terraglio , c’est-à-dire ramassé par terre et presque pourri, que de toute autre espèce. Comme il y a plusieurs qualités de corail, le plus estimé est celui qui est le plus gros et de plus belle couleur; il faut recevoir pour passable celui qui, quoiqu gros, commence à être rongé par la vieillesse, et qui par conséquent a déjà perdu de sa couleur ; si un pêcheur, pendant toute la saison de la pêche, prend une cinquantaine de livres de corail de cette première qualité , on peut
MINÉRAUX
dire qu’il a fait une bonne pêche , attendu qu’on le vend depuis sept jusqu’à neuf piastres la livre , c’est-à-dire depuis trente jusqu’à quarante francs. De la seconde qualité est celui qui, quoiqu’il ne soit pas bien gros, est cependant entier et de belle couleur, sans être rongé ; on en pêche peu de cette qualité, et on le vend huit à dix francs la livre. De la troisième qualité est tout celui qui est tombé de sa lige , et qui ayant perdu sa couleur est appelé sbiamhito , blanchi : cette espèce est toujours très-rongée; et c’est de cette qualité que les pêcheurs prennent communément un quintal, payé, par les marchands de Livourne, de six francs à deux livres. La quatrième qualité est de celui appelé terraglio, tombé de sa tige depuis trèslong-temps et presque pourri, que l’on donne à très - bas prix. D’après ce détail , on voit que le corail se perd en vieillissant , et dépérit dans la rner sans aucun profit.
« Depuis la mer de Bonifacio jusqu’au golfe de Valimo , il y a plusieurs rochers riches en corail et assez peu éloignés de terre, mais aussi de peu d’étendue; le plus considérable est celui appelé la secca di Tizzano , écueil de Tizzano , éloigné de terre d’environ trois lieues : d’après ce que les pêcheurs en disent, il en a environ huit de circonférence. Ce rocher est fort riche en corail, dont la plus grande partie se trouve de la dernière qualité : on est d’avis que cela provient de la trop grande étendue du rocher, qui fait qu’il s’écoule plusieurs années avant que l’on rencontre le même endroit où l’on a pêché les années précédentes; en sorte que le corail , qui est fort vieux , se gâte et devient, pour la plus grande partie, terraglio, et qu’il en reste peu de la première qualité. Il y a aussi un autre rocher qui est appelé la Secca - Grande, qui se trouve entre la Senara , petite île entre la Sardaigne et la Corse ; on prétend qu’il a onze lieues de circonférence , et qu’il est beaucoup plus riche en corail que celui de Tizzano; mais il est moins fréquenté, attendu son grand éloignement de l’île. Son corail est aussi beaucoup inférieur à celui du premier rocher ; des milliers de pêcheurs pourroient faire leur pêche sur ces deux
grands rochers sous -marins, et il s’écouleroit bien des siècles avant de n’y plus trouver de corail.
« Les avantages que lesdits pêcheurs procuroient, avant l’interdiction de la pêche, à la ville de Bonifacio et à toute l’île étoient d’une très-grande considération; car, quoiqu’ils vivent misérablement , ils s’y pourvoient de toutes les denrées nécessaires , chacun en profile, et le plus grand avantage est pour le domaine royal , attendu les droits qu’on en retire pour l’importation des denrées de l'étranger.
« Comme on fait toujours une pêche médiocre en Sardaigne, quoique les pêcheurs y trouvent les denrées à très - bon marché , si on venoit à ouvrir la pèche en Corse , et que le droit domanial , au moins pour les premières années, ne fut point augmenté, ils y viendroient tous , ce qui formeroit un objet de trois cents pêcheurs environ ; et par ce commerce on verroit s’enrichir une trèsgrande partie de l’île , d’autant qu’à présent les denrées y sont en si grande abondance , que le gouvernement a été obligé de permettre l’exportation des grains : alors tout resteroit dans l’ile , et lui procureroit les plus grands avantages. »
Le corail est aussi fort abondant dans certains endroits autour de la Sicile. M. Brydone décrit la manière dont on le pèche, dans les termes suivans. « La pèche du corail, dit-il, se fait surtout à Trapani ; on y a inventé une machine qui est très-propre à cet objet; ce n’est qu’une grande croix de bois, au centre de laquelle on attache une pierre dure et très-pesante, capable de la faire descendre et maintenir au fond ; on place des morceaux de petit filet à chaque membre de la croix , qu on tient horizontalement en équilibre au moyen d’une corde, et qu’on laisse tomber dans l’eau; dès que les pêcheurs sentent qu’elle touche le fond, ils lient la corde aux bateaux, ils rament ensuite sur les couches de corail, la grosse pierre détache le corail des rochers, et il tombe sur-le-champ dans les filets. Depuis celte invention la pêche du corail est devenue une branche importante de commerce pour l’îfe de Sicile. «
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PÉTRIFICATIONS ET FOSSILES
Tous les corps organisés , surtout ceux qui vent se pétrifier en recevant dans leurs pores
sont solides , tels que les bois et les os, peu- les sucs calcaires ou vitreux ; souvent même,
PÉTRIFICATIONS ET FOSSILES
à mesure que la substance animale ou végétale sé détruit , la malière pierreuse en prend la place ; en sorte que , sans changer de forme , ces bois et ces os se trouvent convertis en pierres caleaires , en marbres , en cailloux , en agates , etc. L’on reconuoit évidemment dans la plupart de ces pétrifications tous les traits de leur ancienne organisation, quoiqu’elles ne conservent aueiinè partie de leur première substance ; la matière en a été détruite et remplacée successivement par le suc pétrifiant auquel leur texture, tant intérieure qu’èxtérieure, a servi de moule, en sorte que la forme domine ici sur la matière àü point d’exister après elle. Cette opération de la nature est le grand moyen dont elle s’ést servie , et dont elle se sert encôrè, pour conserver à jamais les empreintes des êtres périssables : c’est en effet par ces pétrifications que nous reconnoissons ses plus anciennes productions , et que nous avons une idée de ces espèces, maintenant anéanties , dont l’existence a précédé celle de tous les êtres actuellement vivans ou végétans; ce sont les seuls monumens des premiers âges du monde : leur forme est une inscription authentique qu’il est aisé de lire en la comparant avec les formes des corps organisés du même genre; et comme on ne leur trouve point d’individus analogues dans la nature vivante, on est forcé de rapporter l’existence de ces espèces actuellement perdues au* temps où la chaleur du glèbe étoit plus grande, et sans doute nécessaire à la vie et à la propagation de ces animaux et végétaux qui ne subsistent plus.
C’est surtout dans les coquillages et les poissons , premiers habilans do globe, que l’on peut compter un plus grand nombre d’espèces qui ne subsistent plus ; nous n’entreprendrorts pas d’en donner ici l’énumération , qui , quoique longue , seroit encore incomplète : ce travail sur la vieille nature exigeroit seul plus de temps qu’il ne m’en reste à vivre, et je ne puis que le recommander à la postérité ; elle doit rechercher ces anciens titres de noblesse de la nature , avec d autant plus de soin qn’on sera plus éloigné du temps de son origine. En les rassemblant et les comparant attentivement , on la verra plus grande et plus forte dans Son printemps qu’elle ne l'a été dans les âges subsequens : en suivant ses dégradations, on reconnoîtra les pertes qu’elle a faites, et l’on pourra déterminer encore quelques époques dans la succession des existences qui nous ont précédés.
Les pétrifications sont les monumens les
mieux conservés, quoique les plus anciens de Ces premiers âges : ceux que l’on connoît sous le nom de fossiles appartiennent à des temps subséquens ; ce sont les parties les plus solides, les plus dures, et particulièrement les dents des animaux, qui se sont conservées intactes ou peu altérées dans le sein de la terre. Les dents de requin que l’on connoît sous le nom de glossopètres , celles d’hippopotame , les défenses d’éléphant , et autres ossemens fossiles , sont rarement pétrifiés ; leur état est plutôt celui d’une décomposition plus ou moins avancée : l’ivoire de l’éléphant, du morse, de l’hippopotame, du narval, et tous les os dont en général le fonds de la substance est une terre calcaire , reprennent d’abord leur première nature, et se convertissent en une sorte de craie; ce n’est qu’avec le temps, et souvent par des circonstances locales et particulières , qu’ils se pétrifient et reçoivent plus de dureté qu’ils n’en avoient naturellement. Les turquoises sont le plus bel exemple que nous puissions donner de ces pétrifications osseuses, qui néanmoins sont incomplètes; car la substance de l’os n’y est pas entièrement détruite , et pleinement remplacée par le suc vitreux ou calcaire.
Aussi trouve-t-on les turquoises, ainsi que les autres os et les dents fossiles des animaux, dans les premières couches de la terre à une petite profondeur, tandis que les coquilles pétrifiées font souvent partie des derniers bancs au dessous de nos collines, et que ce n’est de même qu’à de grandes profondeurs que l’on voit , dans les schistes et les ardoises, des empreintes de poissons , de crustacés , et de végétaux, qui semblent nous indiquer que leur existence a précédé , même de fort loin , celle des animaux terrestres : néanmoins leurs ossemens conservés dans le sein de la terre, quoique beaucoup moins anciens que les pétrifications des coquilles et des poissons, ne laissent pas de nous présenter des espèces d’animaux quadrupèdes qui ne subsistent plus; il ne faut, pour s’en convaincre, que comparer les énormes dents à pointes mousses dont j’ai donné la description et la figure *, avec celles de nos plus grands animaux actuellement existans : on sera bientôt forcé d’avouer que l’animal d’une grandeur prodigieuse auquel ces dents appartenoient étoit d’une espèce colossale bien au dessus de celle de l’éléphant ; que de même les très-grosses dents carrées que j’ai cru pouvoir comparer
i . Voyez le tome I de oette Histoire.
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à celles de l’hippotame sont encore des débris de corps démesurément gigantesques, dont nous n’avons ni le modèle exact , ni n’aurions pas même l’idée sans ces témoins aussi authentiques qu’irréprochables : ils nous démontrent non seulement l’existence passée d’espèces colossales , différentes de toutes les espèces actuellement subsistantes, mais encore la grandeur gigantesque des premiers pères de nos espèces actuelles; les défenses d’éléphant de huit à dix pieds de longueur, et les grosses dents d’hippopotame dont nous avons parlé, prouvent assez que ces espèces majeures étoient anciennement trois ou quatre fois plus grandes, et que probablement leur force et leurs autres facultés étoient en proportion de leur volume.
Il en est des poissons et coquillages comme des animaux terrestres ; leurs débris nous démontrent l’excès de leur grandeur : existet-il en effet aucune espèce comparable à ces grandes volutes pétrifiées dont le diamètre est de plusieurs pieds, et le poids de plusieurs centaines de livres? Ces coquillages d’une grandeur démesurée n’existent plus que dans le sein de la terre, et encore n’y existent -ils qu’en représentation; la substance de l’animal a été détruite, et la forme de la coquille s’est conservée au moyen de la pétrification. Ces exemples suffisent pour nous donner une idée des forces de la jeune nature; animée d’un feu plus vif que celui de notre température actuelle, ses productions avoient plus de vie , leur développement étoit plus rapide, et leur extension plus grande : mais, à mesure que la terre s’est refroidie la nature vivante s’est raccourcie dans ses dimensions; et non seulement les individus des espèces subsistantes se sont rapetissés, mais les premières espèces que la grande chahur avoit produites, ne pouvant plusse maintenir, ont péri pour jamais. Et combien n’en périra t- il pas d’autres dans la succession des temps , à mesure que ces trésors de feu diminueront par la déperdition de cette chaleur du globe qui sert de base à notre chaleur vitale, et sans laquelle tout être vivant devient cadavre, et toute substance organisée se réduit en matière brute !
Si nous considérons en particulier cette matière brute qui provient du détriment des corps organisés, l’imagination se trouve écrasée par le poids de son volume immense, et l'esprit plus qu’épouvanté par le temps prodigieux qu’on est forcé de supposer pour la succession des innombrables générations qui nous sont attestées par leurs débris et
leur destruction. Les pétrifications qui ont conservé la forme des productions du vieil Océan ne font pas des unités sur des millions de ces mêmes corps marins qui ont été réduits en poudre , et dont les détrimens accumulés par le mouvement des eaux ont formé la masse enliere de nos collines calcaires, sans compter encore toutes les petites masses pétrifiées ou minéralisées qui se trouvent dans les glaises et dans la terre limoneuse : sera-t-il jamais possible de re connoître la durée du temps employé à ces grandes constructions, et de celui qui s’est écoulé depuis la pétrification de ces échantillons de l’ancienne nature ? on ne peut qu’en assigner des limites assez indéterminées entre l’époque de l’occupation des eaux et celle de leur retraite; époques dont j’ai sans doute trop resserré la durée pour pouvoir y placer la suite de tous les événemens qui paroissent exiger un plus grand emprunt de temps, et qui me sollicitoient d’admettre plusieurs milliers d’années de plus entre les limites de ces deux époques.
L’un de ces plus grands événemens est 1’abaissement des mers, qui , du sommet de nos montagnes, se sont peu à peu déprimées au niveau de nos plus basses terres. L'une des principales causes de cette dépression des eaux est , comme nous l’avons dit, l’affaissement successif des boursouflures caverneuses formées par le feu primitif dans les premières couches du globe, dont l’eau aura percé les voûtes et occupé le vide; mais une seconde cause peut-être plus efficace, quoique moins apparente, et que je dois rappeler ici comme dépendante de la formation des corps marins , c’est la consommation réelle de l’immense quantité d’eau qui est entrée et qui chaque jour entre encore dans la composition de ces corps pierreux. On peut démontrer cette présence de l’eau dans toutes les matières calcaires; elle y réside en si grande quantité qu’elle en constitue souvent plus d’un quart de la masse; et cette eau , Incessamment absorbée par les générations successives des coquillages et autres animaux du même genre, s’est conservée dans leurs dépouilles, en sorte que toutes nos montagnes et collines calcaires sont réellement composées de plus d’un quart d’eau. Ainsi le volume apparent de cet élément, c’est-à-dire la hauteur des eaux, a diminué en proportion du quart de la masse de toutes ^ les montagnes calcaires, puisque la quantité réelle de I eau a souffert ce déchet par son incorporation dans toute matière coquilleuse au moment de sa formation; et plus les co-
PÉTRIFICATIONS ET FOSSILES
quillages et autres corps marins du même genre se multiplieront , plus la quantité de l’eau diminuera, et plus les mers s’abaisserout Ces corps de substance coquilleiise et calcaire sont en effet l’intermède et le grand moyen que la nature emploie pour convertir le liquide en solide : l’air et l’eau que ces corps ont absorbés dans leur formation et leur accroissement y sont incarcérés et résidans à jamais; le feu seul peut les dégager en réduisant la pierre en chaux , de sorte que, pour rendre à la mer toute l’eau qu elle a perdue par la production des substances coqui lieuses, il faudroit supposer un incendie général , un second état d’incandescence du globe, dans lequel toute la matière calcaire laisseroit exhaler cet air fixe et cette eau qui font une si grande partie de sa substance.
La quantité réelle de l’eau des mers a donc diminué à mesure que les animaux à coquilles se sont multipliés; et son volume apparent, déjà réduit par cette première cause , a dû nécessairement se déprimer aussi par l'affaiblissement des cavernes , qui recevant les eaux dans leur profondeur en ont successivement diminué la hauteur; et cette dépressiou des mers augmentera de siècle en siècle, tant que la terre éprouvera des secousses et des affaissemens intérieurs, et à mesure aussi qu’il se formera de nouvelle matière calcaire par la multiplication de ces animaux marins revêtus de matière coquilleuse : leur nombre est si grand , leur pullulation si prompte, si abondante, et leurs dépouilles si volumineuses , qu’elles nous préparent au fond de la mer de nouveaux cominens, surmontés de collines calcaires, que les eaux laisseront à découvert pour la postérité, comme elles nous ont laissé ceux que nous habitons.
Toute la matière calcaire ayant été primitivement formée dans l’eau, il n’est pas surprenant qu elle en contienne une grande quantité : toutes les matières vitreuses au contraire, qui ont été produites par le feu, n’en contiennent point du tout ; e! néanmoins c’est par l’intermède de l’eau que s’opèrent également les concrétions secondaires et les pétrifications vitreuses et calcaires : les coquilles, les oursins, les bois, convertis en cailloux , en agates , ne doivent ce changement qu’à l'infiltration d’une eau j chargée du suc vitreux , lequel prend la place de leur première substance à mesure : qu’elle se détruit. Ces pétrifications vitreu- | ses, quoique assez communes, le sont cependant beaucoup moins que les pétriûca-
lions calcaires ; mais souvent elles sont plus parfaites , et présentent encore plus exactement la forme tant extérieure qu’intérieure des corps, telle qu’elle étoit avant la pétrification : cette matière vitreuse, plus dure que la calcaire, résiste mieux aux chocs, aux frottemens des autres corps, ainsi qu’à l’action des sels de la terre, et à toutes les causes qui peuvent altérer, briser, et réduire en poudre les pétrifications calcaires.
Une troisième sorte de pétrification qui se fait de même par le moyen de l’eau, et qu’on peut regarder comme une minéralisation , se présente assez souvent dans les bois devenus pyriteux, et sur les coquilles recouvertes et quelquefois pénétrées de l’eau chargée des parties ferrugineuses que contenoient les pyrites : ces particules métalliques prennent peu à peu la place de la substance du bois qui se détruit ; et, sans en altérer la forme , elles le changent en mines de fer ou de cuivre. Les poissons dans les ardoises, les coquilles, et particulièrement les cornes d’ammon , dans les glaises , sont souvent recouverts d’un enduit pyriteux qui présente les plus belles couleurs , c’est à ia décomposition des pyrites contenues dans les argiles et les schistes qu’on doit rapporter cette sorte de minéralisation, qui s’opère de la même manière et par les mêmes moyens que la pétrification calcaire ou vitreuse.
Lorsque l’eau chargée de ces particules calcaires, vitreuses, ou métalliques, ne les a pas réduites en molécules assez ténues pour pénétrer dans l’intérieur des corps organisés , elles ne peuvent que s’attacher à leur surface, et les envelopper d’une incrustation plus ou moins épaisse : les eaux qui découlent des montagnes et collines calcaires forment, pour la plupart, des incruslations dans leurs tuyaux de conduite, et autour des racines d’arbres et autres corps qui résident sans mouvement dans l’étendue de leur cours; et souvent ces corps incrustés ne sont pas pétrifiés : il faut , pour opérer la pétrification , non s ulement plus de temps , mais plus d’atténuation dans la matière , dont les molécules ne peuvent entrer dans l’intérieur des corps et se substituer à leur première substance, que quand elles sont dissoutes et réduites à la plus grande ténuité. Par exemple , ces belles pierres nouvellement découvertes , et auxquelles on a donné le nom impropre de marbres opalins , sont plutôt des incrustations ou des concrétions que des pétrifications, puisqu’on y voit des fragmens de
burgaus et de moules de Magellan avec leurs couleurs : ces coquilles n’étoient donc pas dissoutes lorsqu’elles sont entrées dans ces marbres ; elles n’étoient que brisées en petites parcelles qui se sont mêlées avec la poudre calcaire dont ils sont composés.
Le suc vitreux , c’est-à-dire l’eau chargée de particules vitreuses , forme rarement des incrustations, même sur les matières qui lui sont analogues; l’émail quartzeux qui revêt certains blocs de grès est un exemple de ces incrustations : mais d’ordinaire les molécules du suc vitreux sont assez atténuées, assez dissoutes, pour pénétrer l’intérieur des corps et prendre la place de leur substance à mesure qu’elle se détruit ; c’est là le vrai caractère qui distingue la pétrification, tant de l’incrustation, qui n’est qu’un revêtement, que de la concrétion, qui n’est qu’une agrégation de parties plus ou moins fines ou grossières. Les matières calcaires et métalliques forment au contraire beaucoup plus de concrétions et d’incrustations que de pétrifications ou minéralisations , parce que l’eau les détache en moins de temps et les transporte en plus grosses parties que celles de la matière vitreuse, qu’elle ne peut attaquer et dissoudre que par une action lente et constante , attendu que cette matière, par sa dureté , lui résiste plus que les substances calcaires ou métalliques.
Il y a peu d’eaux qui soient absolument pures ; la plupart sont chargées d’une certaine quantité de parties calcaires , gypseuses, vitreuses, ou métalliques : et quand ces particules ne sont encore que réduites en poudre palpable , elles tombent en sédiment au fond de l’eau, et ne peuvent former que des concrétions ou des incrustations grossières ; elles ne pénètrent les autres corps qu’autant qu’elles sont assez atténuées pour être reçues dans leurs pores , et, en cet état d’atténuation, elles n’altèrent ni la limpidité ni même la légèreté de l’eau qui les contient et qui ne leur sert que de véhicule : néanmoins ce sont souvent ces eaux si pures en apparence dans lesquelles se forment en moins de temps les pétrifications les plus solides ; on a exemple de crabes et d’autres corps pétrifiés en moins de quelques mois dans certaines eaux, et particulièrement en Sicile , près des côtes de Messine ; on cite aussi les bois convertis en cailloux dans certaines rivières , et je suis persuadé qu’on pourroit , par notre art, imiter la nature, et pétrifier les corps avec de l’eau convenablement chargée de matière pierreuse : et cet art, s’il éloit porté à sa perfection, se-
rait plus préieux pour la postérité que l’art des embaumcmeus.
Mais c’est plutôt dans le sein de la terre que dans la mer, et surtout dans les couches de matière calcaire, que s’opère la pétrification de ces crabes et autres crustacés, dont quelques uns , et notamment les oursins, se trouvent souvent pétrifiés en cailloux , ou plutôt en pierres à fusil placées entre les bancs de pierre tendre et de craie. On trouve aussi des poissons pétrifiés dans les matières calcaires : nous en avons deux au Cabinet du Roi , dont le premier paroit être un saumon d’environ deux pieds et demi de longueur , et le second une truite de quinze à seize pouces , très-bien conservés ; les écailles , les arêtes , et toutes les parties solides de leurs corps , sont pleinement pétrifiées en matière calcaire. Mais c’est surtout dans les schistes , et particulièment dans les ardoises, que l’on trouve des poissons bien conservés ; iis y sont plutôt minéralisés que pétrifiés ; et , en général , ces poissons dont la nature a conservé les corps sont plus souvent dans un état de dessèchement que de pétrification.
Ces espèces de reliques des animaux de la terre sont bien plus rares que celles des habitans de la mer, et il n’y a d’ailleurs que les parties solides de leur corps , telles que les os et les cornes , ou plutôt les bois de cerf, de renne, etc., qui se trouvent quelquefois dans un état imparfait de pétrification commencée : souvent même , la forme de ces ossemens ne conserve pas ses vraies dimensions; ils sont gonflés par l’interposition de la substance étrangère qui s’est insinuée dans leur texture, sans que l’ancienne substance fût détruite ; c’est plutôt une incrustation intérieure qu’une véritable pétrification. L’on peut voir et reeonnoître aisément ce gonflement de volume dans les fémurs et autres os fossiles d’éléphant qui sont au Cabinet du Roi : leur dimension en longueur n’est pas proportionnelle à celles de la largeur et de l’épaisseur.
Je le répété , c’est à regret que je quitte ces objets intéressans, ces précieux monumens de la vieille nature , que ma propre vieillesse ne me laisse pas le temps d’examiner assez pour en tirer les conséquences que j’entrevois, mais qui, n’étant fondées que sur des aperçus , ne doivent pas trouver place dans cet ouvrage, où je me suis fait une loi de ne présenter que des vérités appuyées sur des faits. D’autres viendront après moi , qui pourront supputer le temps nécessaire au plus grand abaissement des mers et
PÉTRIFICATIONS ET FOSSILES
à la diminution des eaux par la multiplication des coquillages, des madrépores , et de tous les corps pierreux qu’elles ne cesssent de produire ; ils balanceront les perles et les gains de ce globe dont la chaleur propre s’exhale incessamment, mais qui réécrit en compensation tout le feu qui réside dans les détrimens des corps organisés; ils en concluront que si la chaleur du globe étoit toujours la même, et les générations d’animaux et de végétaux toujours aussi nombreuses, aussi promptes , la quantité de l’élément du feu augmenteroit sans cesse , et qu’en fin , au lieu de finir par le froid et la glace , le globe pourroit périr par le feu. Us compareront le temps qu’il a fallu pour que les détrimens combustibles des animaux et végétaux aient été accumulés dans les premiers
âges, au point d’entretenir pendant des siècles le feu des volcans ; ils compareront, dis-je, ce temps avec celui qui seroit nécessaire pour qu’à force de multiplications des corps organisés les premières couches de la terre fussent entièrement composées de substances combustibles; ce qui dès lors pourroit produire un nouvel incendie général , ou du moins un très-grand nombre de nouveaux volcans : mais ils verront en même temps que la chaleur du globe diminuant sans cesse , cette fin n’est point à craindre , et que la diminution des eaux , jointe à la multiplication des corps organisés, ne pourra que retarder de quelques milliers d’années l’envahissement du globe entier par les glàces , et la mort de la nature par le froid.
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