‹ Œuvres complètes de BuffonChapitre 90 sur 218 · PIERRES A FUSIL · texte numérisé non relu

PIERRES A FUSIL

1 & concrétions quartzeuses entre les agates et les grès. Les pierres à fusil sont les dernières stalactites du quartz, et les grès sont Jes premières concrétions de ses détrimens ; ce sont deux substances de même essence, et qui ne diffèrent que par le plus ou moins d’atténuation de leurs parties constituâmes. Les grains du quartz sont encore entiers dans le grès; ils sont en partie dissous dans les pierres à fusil; ils le sont encore plus dans les agates ; et enfin ils le sont complètement dans les cristaux.

Nous avons dit que les grès sont souvent mélangés de matière calcaire 1 : il en est de même des pierres à fusil, et elles sont rarement assez pures pour être susceptibles d’un beau poli ; leur demi-transparence est toujours nuageuse; îeurs couleurs ne sont ni vives ni variées, ni nettement tranchées comme dans les agates, les jaspes et les cailloux, que uousdevons distinguer des pierres à fusil , parce que leur structure n’est pas la même , et que leur origine est différente. Les cailloux sont, comme le cristal et les agates, des produits immédiats du quartz ou des autres matières vitreuses; ce sont des stalactites qui ne diffèrent les unes des autres que par le plus ou moins de pureté, mais dans lesquelles le suc vitreux est dissous, au lieu que les pierres à fusil ne sont que des agrégats de particules quartzeuses, produits par une sécrétion qui s’opère dans les matières calcaires; et les grains quartzeux qui composent ces pierres ne sont pas assez dissous pour former une substance qui puisse prendre la même dureté et recevoir le même poli que les vrais cailloux , qui , quoique opaques, ont plus d’éclat et de sécheresse; car ils ne sont point humides dans leur carrière, et ils n'acquièrent ni pesanteur, ni dureté, ni sécheresse à l’air, parcequ’ils ne Sont pas imbibés d’eau comme les pierres à fusil et les grès.

On peut donc, tant par l’observation que par l’analogie, suivre tous les passages et saisir les nuances entre les grès, la pierre à fusil, et l’agate. Par exemple, les pierres à fusil qu’on trouve à Vaugirard près Paris sont presque des agates; elles ne se présentent pas en petits blocs irréguliers et tuberculeux , mais elles sont en lits continus; leur forme est aplatie, leur couleur est d’un gris brun , et elles prennent un assez beau poli. M. Guettard , savant naturaliste , de l’Académie, a comparé ces pierres à fusil de Vaugirard avec celles de Bougival, qui sont dis-

i. Voyez l’article du Grès, tome II , page 224.

persées dans la craie ; et il a bien saisi leurs différences , quoiqu’elles aient été produites de même dans des matières calcaires , et 11’elles présentent également des impressions e coquilles.

En général , les pierres à fusil se trouvent toujours dans les craies, les tufs, et quelquefois entre les bancs solides des pierres Calcaires , au lien que les vrais cailloux ne se trouvent que dans les sables, les argiles, les schistes, et autres détrimens des matières vitreuses. Aussi les cailloux sont-ils purement vitreux, et les pierres à fusil sont toutes mélangées d’une plus ou moins grande quantité de matière calcaire. Il y en a même dont on peut faire de la chaux , quoiqu’elles étincellent contre l’acier.

Au reste , les pierres à fusil ne se trouvent que rarement dans les bancs de pierres calcaires dures , mais presque toujours dans les craies et les tufs, qui ne sont que les détrimens ou les poudres des premières matières coquilleuses déposées par les eaux, et souvent mêlées d’u ne certaine quantité de poudre de quartz ou de grès.

On trouve de ces pierres à fusil dans plusieurs provinces de France; mais les meilleures se tirent près de Saint- Aignan en Berri. On en fait un assez grand commerce; et l’on prétend que, après avoir épuisé la carrière de ces pierres, il s’en reproduit de nouvelles. Il seroit facile de vérifier ce fait, qui me paroît probable, s’il ne supposoit pas un trèsgrand nombre d’années pour la seconde production de ces pierres, qu’il seroit bon de comparer avec celles de la première formation. On en trouve de même dans plusieurs autres contrées de l’Europe, et notamment dans les pays du Nord. O11 en connoit aussi en Asie et dans le nouveau continent comme dans l’ancien. La plupart des galets que la mer jette sur le rivage sont de la même nature que les pierres à fusil, et l’on en voit dans quelques anses des amas énormes. Ces galets sont polis, arrondis, et aplatis par le frottement, au lieu que les pierres à fusil qui n’ont point été roulées conservent leur forme primitive sans altération , tant quelles demeurent enfouies dans le lieu de leur formation.

Mais lorsque les pierres à fusil sont longtemps exposées à l’air, leur surface commence par blanchir, et ensuite elle se ramollit, se décompose par l’action de l’acide aérien, et se réduit enfin en terre argileuse; et l’on ne doit pas confondre cette écorce blanchâtre des pierres à fusil, produite par l’impression de l’air, avec la couche de craie dont elles sont enveloppées au sortir de la terre : ce

MINÉRAUX

«ont , comme l’on voit , deux matières trèsdifférentes; car la pierre à fusil ne commence à se décomposer, par l’action des élémens humides, que quand l'eau des pluies a lavé sa surface et emporté cette couche de craie dont elle étoit enduite.

Les cailloux les plus durs se décomposent à l’air comme les pierres à fusil : leur surface, après avoir blanchi , tombe en poussière avec le temps, et découvre une seconde couche sur laquelle l’acide aérien agit comme sur la première; en sorte que peu à peu toute la substance du caillou se ramollit , et se convertit en terre argileuse. Le même changement s’opère dans toutes les matières vitreuses; car le quartz, le grès, les jaspes, les granités, les laves des volcans, et nos verres factices, se convertissent, comme les cailloux, en terre argileuse par la longue impression des élémens humides, dont l’acide aérien est le principal agent. On peut observer les degrés de celte décomposition en comparant des cailloux de même sorte et pris dans le même lieu; on verra que, dans les uns, la couche de la surface décomposée n'a qu’un quart ou un tiers de ligne d’épaisseur, et que, dans d’autres, la décomposition pénètre à deux ou trois lignes ; cela dépend du temps plus ou moins long pendant lequel le

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caillou a été exposé à l’action de l’air; et c« temps n’est pas fort reculé, car en moins de deux ou trois siècles cette décomposition peut s’opérer ; nous en avons l’exemple dans les laves des volcans qui se convertissent en terre encore plus promptement que les cailloux et les pierres à fusil. Et ce qui prouve que l’air agit autant et plus que l’eau dans celte décomposition des matières vitreuses, c’est que, dans tous les cailloux isolés et jonchés sur la terre, la partie exposée à l’air est la seule qui se décompose, tandis que celle qui touche à la terre, sans même y adhérer, conserve sa dureté, sa couleur, et son poli : ce n’est donc que par l’action presque immédiate de l’acide aérien que les matières vitreuses se décomposent et prennent la forme de terre. Autre preuve que cet acide est le seul et le premier qui , dès le commencement, ait agi sur la matière du globe vitrifié ; l’eau dissout les matières vitreuses sans les décomposer, puisque les cristaux de roche, les agates, et autres stalactites quartzeuses, conservent la dureté et toutes les propriétés des matières qui les produisent, au lieu que l’humidité, animée par l’acide aérien, leur enlève la plupart de ces propriétés, et change ces verres de nature solide et sèche en une terre molle et ductile.

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