‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 3)Chapitre 62 sur 83 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Do Camp cellulaire, et des Curieux.

Dans un siècle tout préoccupé de balance , de solde et' de grivelage, c'est une affaire d'intérêt majeur qu'un bénéfice de 20 millions pour les actionnaires de la Phalange d'essai , qui peut-être n'auront pas versé 2 millions en avances pécuniaires. L'examen de cette branché de profits mérité bien un chapitre à part.

Indépendamment des récompenses à recueillir du globe* et dont l'une sera le remboursement des actions à douze fois le capital ; indépendamment des récompenses honofiques et lucratives à la fois, comme celle d'un Pentarchat par action (II, 382) et d'une souveraineté dix ou vingt fois plus étendue pour celui qui aura pris dix ou vingt actions d'origine ; indépendamment du profit de revente qui pourra s'élever au décuple, sans priver l'actionnaire primitif de ses droits au Pentarchat, et qui transmettra seulement les droits d'intervention accidentelle dans le mécanisme de la Phalange; indépendamment de tous ces bénéfices colossals et d'autres dont je supprime le tableau, les actionnaires de la lre. Phalange

LIVRÉ I. SECtlOft U 474

auront ud bénéfice de plaisante espèce à prélever sur le» curieux , et Ton va voir que je eave beaucoup trop bas eif l'estimant à 20 millions, monnaie de France,

Quelques arlequins de libéralisme vont dire qu'il ne, sera pas noble d'imposer les curieux dans une entreprise qui doit décider du bonheur du monde , et qui doit d'ailleurs être amplement récompensée par le globe ; que ce serait petitesse et mesquinerie aux actionnaires de spéculer sur le tribut des curieux. Ce sera , au contraire , une juste repré saille, La Phalange d'essai devra prouver aux civilisés qu'elle sait les apprécier oe qu'ils valent. Elle devra, pour leur confusion, les assujettir à un de ces tributs mercantiles, dont la théorie insidieuse est aujourd'hui la seule science révérée. Il faudra , pour l'adieu à la civilisation , la berner honorablement et de franc jeu. Elle n'admire que ceux qui savent pomper l'argent d'autrui. Il faut, pour la scène de clôture, souffler à tous ses beaux esprits 20 millions versés de franc jeu, et aussi spontanément que l'argent donné à la porte de l'opéra.

Notre siècle n'estime que celui qui sait gagner de l'argent , per faset nef as; il est, en termes de commerce , habile garçon , bonne tête, lors même qu'il a gagné par des voies, déshonorantes. Il faudra donc , pour confondre les mercantiles civilisés , que la Phalange d'essai leur impose, par forme d'indemnité , un tribut d'entrée.

Les actionnaires auront été critiqués par les beaux esprits et raillés par les sots; ils feront bien de rendre la. pareille à cette maligne engeance > en l'obligeant à payer cher pour voir ce nouvel ordre qu'elle aura raillé avant de le connaître.

D'ailleurs , on aura des frais à faire pour se garantir des importuns; il faudra entourer tout le canton d'une fraise *

ou d'une palissade ètayée de piliers d'espace en espace ;: à défaut, on aurait sur les bras des légions de curieux, qui encombreraient le canton à tel point, qn'il serait impossible aux groupes et Séries d'opérer régulièrement. On sera obligé d'employer des barrières pour se garantir de ces flots de curieux : on en laissera entrer quelques milliers, mais à bonnes enseignes, et en les distribuant de manière & n'être gêné par eut , ni en matériel , ni en passionnel.

On aura non-seulement des curieux à admettre , mais des envoyés de toutes les contrées du globe ; car, en tout pays, ayant de fonder les cantons d'Harmonie, on ne manquera pas, selon les règles de la prudenee, d'envoyer un homme chargé d'examiner , non pas le matériel des dispositions d'Harmonie , qu'il sera fort aisé de communiquer par gravures ou lithographies , mais le mécanisme passionnel qu'aucune relation ne pourra décrire convenablement , et qu'il sera bon d'avoir vu avant de fonder un canton. Il faudra d'ailleurs observer de près les fautes de distribution que ce canton d'essai aura pu commettre , s'en assurer par une vérification looafeet oculaire. Toutes les régions du globe jugeront qu'il vaut mieux hasarder le voyage d'un mandataire , habile observateur, que de s'exposer à faire des fautes en distribution matérielle eu passionnelle. On aura donc pour les régions civilisées et barbares, plus de 2 à 300,000 envoyés à satisfaire , et un nombre de curieux au moins triple ; car l'Harmonie des passions étant le spectacle le plus surprenant qui puisse exister pour des civilisés et barbares, tous les individus en santé qui auront le moyen de faire le voyage /seront vivement tentés de le faire , et on peut compter sur une masse de 6 à 800,000 curieux , outre les 2 à 300,000 en*

tbyés. Réduisons, si Ton relit, à moitié; ce sera environ 4 a 500,000 visites à recevoir.

Parions du local qu'on assignera pour logeaient & ces légions de passagers, et de la rétribution qu'on devra exiger d'eux.

Si on était en pleine Harmonie , dans une génération élevée aux précautions contre te feu , je conseillerais à la Phalange d'essai de placer te camp cellulaire à la frise , au-dessus du 3e. étage, en jacobine ou croisée de demi* hauteur.

Il doit contenir quatre rangs de cellules, divisées d'abord par un large corridor central et continu , qui partage les doubles rangs, subdivisés entre eux par groupes de 5 ou de 7 ; S sur 3, ou 3 sur 4 , laissant une croisée libre entre chaque groupe. Cette croisée éclaire deux cellules extrêmes du 2e. rang; les deux moyennes, ou la moyenne en 3 sous 2, sont éclairées par la fenêtre vacante du mur opposé.

Il faudrait iei une lithographie ; négligeons ce détail , d'autant mieux que ladite méthode de conviendra pas pour loger des civilisés, fort imprudents quant aux précautions contre l'incendie. Il sera mieux de les réunir par chambrées , comme les militaires , à une douzaine de lits par salle.

Je spécule ici sur un essai de grande Harmonie, à 15 ou 1600 personnes, et un édifice de grandeur assortie , dont je regrette de ne pouvoir pas donner le plan , parce que les dispositions des corps de logis ne sont pas les mêmes que celles de nos grands palais ou monastères.

Si on ne fait qu'un petit essai de degré minime 3 , à 200 personnes (402) , ou une Harmonie hongrée de 400 personnes, les curieux ne seront guère moins empressés :

lisseront même proportionnément plus nombreux pour le petit essai , car j'estime qu'il en attirera au moins 200,000. Il faudra donc , dans tous les cas , même dans un essai minime , se mettre en mesure de recevoir et héberger ces curieux qui, venant pour s'instruire sur le mécanisme des Séries et passer trois jours dans leur canton, ne seront pas exigeants sur le logement ; car ils n'y entreront qu'à l'heure du coucher, toute leur journée devant se passer à observer et à parcourir les Séries.

En grande Harmonie , le camp cellulaire doit régner non-seulement dans toute la partie supérieure du palais , nommée frise, mais encore au-dessus des étables, où ce camp est quelquefois à double et triple étage dans les Phalanges de grand passage , qui , dans ce cas , peuvent contenir facilement 12000 cellules, ^t loger commodément 24000 passants.

Ce logement sera une spéculation très-importante pour la lre. Phalange, car elle aura en manœuvre passionnelle deux à trois ans d'avance sur les autres Phalanges; elle sera donc la seule bonne à visiter pour les renseignements et l'instruction pratique.

Une masse de 500,000 curieux admis successivement pour trois jours, à 200 fr. par personne ( c'est-à-dire 100, 200 et 300 fr. , selon les degrés de fortune; en moyen terme 200), non compris leur dépense , produiraient une recette de lOOmillions. Supposons le quart de ce produit, 25 millions, cène sera pas un bénéfice à négliger.

On a vu, en 1814, 1815, 1816, sortir de la seule Angleterre au moins 100,000 curieux pour venir voir Paris. Que sera-ce donc de l'harmonie des passions, chose la plus digne de piquer la curiosité ? C'est un ordre domestique si surprenant , si éloigné de nos coutumes.

civilisées , que tout individu qui aura Je moyen de faire le voyage , ne manquera pas d'accourir.

Jusqu'à présent les curieux n'ont pu admirer dans les ouvrages de l'homme que du beau matériel. Pour la première fois ils pourront voir le beau passionnel , dire qu'ils ont vu Dieu en personne et dans toute sa sagesse ; car, qu'est-ce que l'esprit, la sagesse de Dieu, sinon l'harmonie des douze passions, leur développement complet sans aucun conflit et en accord aussi parfait que celui d'un excellent orchestre ? Ce bel œuvre est le seul qui puisse donner aux humains une idée de la gloire et de la sagesse de Dieu.

Nous connaissons jusqu'à présent sa sagesse matérielle qui éclate dans l'harmonie des sphères célestes et dans la mécanique des objets créés; mais nous n'avons aucune idée de sa sagesse politique et sociale. Nous ne connaissons en ce genre que l'esprit démoniaque dont nos sociétés sont l'image , par leur mécanisme de fausseté , de pillage et d'oppression. Nous ne verrons l'esprit de Dieu que dans l'Harmonie des Séries passionnelles, dans leur unité, leurs vertus, et le charme qui les stimule sans cesse à l'industrie utile. En réfléchissant sur l'enthousiasme dont cette innovation fortunée va remplir le globe , ce n'est pas trop de compter sur 500,000 curieux qui viendront admirer l'équilibre et l'Harmonie des passions développée^ sociétairement, par Séries contrastées, rivalisèes, engrenées, évitant les sept vices de l'industrie individuelle (202).

On ne pourra admettre les curieux qu'en petit nombre la première année, parce que la Phalange ne sera pas exercée, n'aura pas pris son aplomb, noué ses intrigues; mais dès le printemps suivant , où elle rentrera en exer-

cice avec des habitudes formées et une marche assurée , on pourra admettre les masses <fe «urieux au parcours intérieur, en graduant le prix d'admission selon les fortunes ou les concessions de parcours , et en faisant gérer les cuisines et tables du caravenserai par des traiteurs civilisés, qui confinés dans ce local ne gêneront en rien les relations de la Phalange primitive.

Lorsqu'ensuite on formera d'autres Phalanges , elles seront pendant longtemps en arrière de celle d'épreuve , d'autant mieux que la terre entière voudra s'organiser à la fois. On manquera de bois de construction ; il faudra aller faire une forte coupe dans les régions de l'Amazone et du Mississipi : ce travail , à force de dissémination des ouvriers exercés, marchera lentement; dès lors la lre. Phalange , si elle est fondée en haut degré , sera long* temps la plus avancée en Harmonie , et la seule digne de curiosité.

C'est une spéculation sur laquelle devront réfléchir lés actionnaires. A n'en juger que par le concours des Anglais venus à Paris après la pacification, Ton pourrait espérer des seuls Anglais une recette de 15 millions, et par conséquent 60 millions de l'Europe entière ; j'ai dit 20 à 25 millions, pour caver au plus bas.

Il sera indispensable d'astreindre les civilisés à cette contribution , car on serait excédé par leurs sollicitations et leurs importunités. Mais qtiand ils verront qu'on peut à peine admettre ceux qui paient cent , deux cents ou trois cents francs par jour , ils se rendront à cette observation, la plus convaincante pour des êtres habitués à juger tout au poids de l'or.

Entretemps , cette collecte mercantile ne sera qu'un des menus profits de la Phalange d'épreuve ; son bénéfice

principal consistera dans la récompense à recevoir du globe , aussitôt que la Hiérarchie sphèrique sera constituée ; et quiconque aura concouru d'une manière quelconque à cette initiative d'où dépend l'avènement aux destinées , sera assuré de recevoir une souveraineté héréditaire de degré plus ou moins élevé. Je renvoie sur ce sujet aux chapitres qui traitent de la division du globe en Harmonie, et des titres de souveraineté dont la création sera obligée dans ce nouvel ordre (281).

A ce détail de l'édifice principal, il resterait à ajouter un tableau des édifices accessoires ; châteaux , caslels 9 belvédères, etc. Une Phalange régulière a quatre châteaux placés à demi-distance de ses limites , et à peu près dans la direction des quatre points cardinaux. L'on y porte le déjeuné ou le goûté , dans les cas où des cohortes du voisinage se sont réunies pour accélérer un travail. Chaque groupe a aussi son belvédère à l'un des angles du terrain où il gère une culture. Chaque série a son castel sur le point le plus central entre ses diverses cultures. On n'aura pas besoin de tout ce luxe dans un début ; et d'ailleurs notre tâche, ici, est d'étudier la formation des Séries et leur mécanisme; après quoi il sera facile de déterminer les édifices d'utilité ou de luxe qu'elles devront construire.

Tout en se bornant pour le canton d'essai à un Phalanstère en brique et des hangars au lieu de châteaux, l'établissement sera déjà assez attrayant pour que les actions en soient recherchées à des prix fous le lendemain de l'installation , et que la famille royale du poys vienne y demander par faveur un petit appartement.

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