CHAPITRE VIIL
Distributions agricoles des Séries , et Mariages des Groupes.
On vante nos progrès en agriculture ; on les admire , comparativement à l'impérilie des barbares : est-ce donc être au chemin de la perfection, que d'être un peu moins stupide qu'un voisin ignare ? Si nous pouvions voir les cultures desHarmoniensau bout d'un demi-siècle, temps nécessaire pour la restauration des forêts, qui ne peuvent pas croître comme les choux, d'une saison à l'autre, nous serions bien surpris de reconnaître que la civilisation , avec son jargon de perfectibilité , est pleinement sauvage en diverses branches dé culture, comme les prairies; et que sur d'autres objets d'intérêt très-majeur, notamment les eaux et forêts , nous sommes fort au-dessous des sauvages; car nous ne nous bornons pas à laisser comme eux les forêts incultes et vierges; nous y portons la cognée et le ravage, d'où résulte l'éboulement des terres, le déchaussement des pentes et la détérioration du climat.
Ce vice , en détruisant les sources et multipliant les orages , cause en double sens le désordre du système aquatique. Nos rivières toujours alternant d'un excès A l'autre, des crues subites aux longues sécheresses, causent des dégâts périodiques , et ne peuvent nourrir que très-peu de poisson qu'on a soin de détruire dans sa naissance, et réduire au dixième de ce qu'il devrait produire. Ainsi , nous sommes pleinement sauvages sur la gestion des eaux et forêts.
Combien nos descendants maudiront la civilisation, en voyant tant de montagnes dépouillées et mises à nu, comme celles du midi de France , que les armées d'Harmonie se-
ront obligées de recouvrir et boiser à grand'peine pendant plusieurs siècles! Ce dégât tout récent est principalement l'ouvrage des temps qu'on appelle beau siècle des lettres sous Louis XIV, et beau siècle de la philosophie sous Louis XV; ces deux beaux âges modernes seront nommés dans l'avenir les deux attilas de l'agriculture et des climalures qu'ils ont dévastées , en nous donnant pour consolation de belles théories, bien impraticables, sur l'aménagement dés forêts.
Tel est l'effet constant de la civilisation : faire en tout sens le contraire de ce qu'elle enseigne ; indiquer le bien désirable, et favoriser, par le fait, les. progrés du mal. Ignore-t-on ce qu'il faudrait faire? Est-il d'enfant qui ne sache qu'on devrait détruire chaque année les chenilles et les hannetons; opération des plus faciles, et qui pourtant ne sera jamais exécutée en civilisation ! Tant s'en faut : les chenilles croissent en nombre, depuis qu'on leur a opposé en France 400 académies agricoles, créées en 1818. On dirait qu'elles narguent cette armée scientifique ; le mal va croissant.
Quand vous voyez pulluler les beaux systèmes sur l'économie, l'agriculture, la morale, prononcez hardiment qu'on choisira celte époque pour aggraver tous les fléaux contre lesquels déclament les rhéteurs. S'il paratt cent traités sur ta restauration des finances , vous êtes assuré que la génération à qui on les dédie, va contracter par milliards des dettes publiques, et saper par ce vice les bases morales de la société, en même temps que les bases matérielles ou forêts.
Venons â la distribution agricole d'un canton sociétaire . J'ai parlé du matériel de ses édifices ; il faut donner une idée générale de ses campagnes, pour compléter la notice
des aperçus en matériel : de là nous passerons an mécanique des Séries qui exploitent le canton.
La culture sociétaire comporte trois modes amalgamés : 1°. L'ordre simple ou massif, Dorique.
2°. L'ordre ambigu ou vague , Ionique. 3°. L'ordre composé ou engrené , Corinthien.
i°. L'ordre simple ou massif est celui qui exclut les entrelacements ; il régne en plein dans nos pays de grande culture , où tout est champ d'un côté , tout est bois de l'autre; quoiqu'on voie dans la masse des terres à blé, beaucoup de points qui pourraient convenir à d'autres cultures, et surtout aux légumineuses; de même que dans la masse des bois. , on trouve beaucoup de pentes douces qui pourraient convenir à une vigne; beaucoup de plaines intérieures qui pourraient convenir à une clairière cultivée, et améliorant la forêt où il faut ménager des es* paccs vides , pour le jeu des rayons solaires , la circulation de l'air et la maturation du bois.
29. L'or4re ambigu ou vague et mixte est celui des jardins confus qu'on nomme Anglais, et qu'on devrait nommer Chinois, puisque l'Angleterre a emprunté des Chinois cette méthode , fort agréable quand elle est employée à propos ; mais non pas avec la mesquinerie civilisée, qui rassemble des montagnes et des lacs dans un -carré de la dimension d'une cour. L'Harmonie étant ennemie de l'uniformité emploiera sur divers points d'un canton et notamment dans les payseoupés comme le pays de Vaud , cette méthode chinoise ou vague et ambiguë , qui rassemble comme par hasard toutes sortes de cultures et de fonctions ; elle formera un contraste piquant avec Jes massifs (méthode 1) et les lignes engrenées (méthode 5).
5°. L'ordre composé et engrené est l'opposé du sys-
tème civilisé , selon lequel chacun tend à se clorre et s'entourerait yolontiers de bastions et batteries de gros calibre. Chacun c parmi nous i veut se retrancher et faire une citadelle de sa propriété. On a raison en civilisation, parce que cette société n'est qu'un rainas de voleurs gros ou petits , dont les gros font pendre les petits ; mais en Harmonie, où l'on ne peut pas essuyer le moindre vol, et où un enfant ne volerait pas même une grappe de groseilles (on en verra la preuve au livre 2), on emploie, autant qu'il se peut, dans les distributions de culture, la méthode engrenée , selon laquelle chaque Série s'efforce de jeter des rameaux sur tous les points , engage des lignes avancées et des carreaux détachés dans tous les postes des Séries dont le centre d'opération se trouve éloigné du sien (i).
L'ordre massif est le seul qui ait quelque rapport avec les méthodes grossières des civilisés; ils réunissent toutes les fleurs d'un côté, tous les fruits de l'autre; ici toutes les prairies, là toutes les céréales : enfin ils forment partout des masses dépourvues de lien ; leur culture est comme leur système social , en état d'incohérence universelle et d'excès méthodique.
D'autre part, chacun d'eux sur son terrain fait abus de la méthode engrenée; car chacun voulant recueillir, sur le sol qu'il possède , les objets nécessaires à sa consom-
(i) Ces trois ordres sont comparables à ceux de l'architecture grecque. On n'a rien pu trouver de neuf après les trois colonnes grecques et leurs accessoires : les formes nommées Composite, Ionique moderne et Toscane, sont de légères modifications des ordres grecs. Il en sera de même de toutes les méthodes agricoles qu'on pourrait indiquer ; elles ne seront que modifications des trois ordres ci-dessus.