CHAPITRE X
Corollaires sur l'accord matériel du bon et du beau par alliage des
trois ordres.
En comparant ce? tableaux de l'état sociétaire avec les coutumes civilisées, le lecteur inclinera fort à douter et
critiquer, jusqu'à la fin du 4e. livfe , où il sera suffisant-* meut initié.
Le premier livré n'est, en quelque façon, qu'une promenade en Harmonie, un coup d'oeil sur l'ensemble dti matériel examiné en 1™. section , et sut* l'ensemble dit passionnel examiné en 2e. section.
En terminant cet aperçu dii matériel, insistons sur le point principal, sur la nécessité de combiner les trois ordres.
On en fait dans l'état actuel un emploi si malentendu , que chacun des trois devient une caricature: Jugeons-ed par Tordre mixte ou ambigu, dont nous voyons une ombre dans lés jafdtas anglais, tels que Petit-Trianon, Navarre, Schtfetzingen , etc.
Ces jardins pittoresques sont , comme les bergers et les scènes de théâtre, des rêves de beau agricole, des gimblette? harmoniques, des miniatures d'une campagne sociélairement distribuée. Mais ce sont des corps1 sans âme, puisqu'on n'y voit pas les travailleurs en activité. Il vaut encore mieux n'y en point trouver que d'y apercevoir les tristes et sales paysans de la civilisation.
De tels jardins auraient besoin d'être animés par la présence d'une vingtaine de groupes industriels, étalant un luxe champêtre. L'état sociétaire saura , jusque dans les fonctions le plus malpropres, établir le luxe d'espèce. Les sarraux gris d'un groupe de laboureurs, les sarraux bleutés d'un groupe de faucheurs , seront rehaussés par des bordures, ceintures et panaches d'uniforme ; par-des chariots vernissés, des attelages à parures peu coûteuses, le tout disposé de manière que les ornements soient à l'abri des souillures de travail.
Si nous voyions, dans un beau vallon distribué en mode ambigu, dit anglais, tous ces groupes en activité, bien abrités par des tentes colorées, travaillant par masses disséminées, circulaut avec drapeaux et instruments, chantant dans leur marche des hymnes en chœur; puis le canton parsemé de caslels et belvédères à colon-1 nades et flèches, au lieu de cabanes en chaume, nous croirions que le paysage est enchanté, que c'est une féerie, un séjour olympique, et pourtant ce loc^dne sefait encore qu'une monotonie, parce qu'il ne contiendrait qu'un des trois ordres agricoles, que l'ambigu ou 2e., d'il anglais. On n'y verrait pas le mode engrené, 3e. , qui est bien autrement brillant, et qui donne à l'ensemble des végétaux d'un canton, l'aspect d'une grande armée exécutant différentes évolutions, chacune représentée par quelque Série végétale.
Au lieu de ce charme unitaire , on ne trouve dans les campagnes civilisées qu'une dégoûtante et ruineuse confusion. 300 familles villageoises cultivent 300 carreaux de [choux] ou d'ognons, confusément assemblés et enchevêtrés; c'est un travestissement complet de l'ordre engrené , qui distribuerait dans le canton 300 compartiments d*un même végétal, distingués en carreaux de genre, d'espèce, de variété, ténuité, minimité, selon les convenances de terrain, et liés par des divisions d'ailes, centre et transitions adaptées aux divers sols.
Appliquons cette méthode aux légumes favoris de la philosophie, aux choux et aux raves. La série des choutistes, pour profiler de tous tes terrains opportuns, pourra disposer sa ligne d'opérations sur un front d'une demi-lieue comprenant 3 divisions, 30 potagers et 300 carreaux.
En supposant que le centre de Série opère en face diT Phalanstère, l'aile droite à l'est et l'aile gauche vers l'ouest , il pourra y avoir une demi-lieue de distance de Tune à l'autre aile; Ces trois divisions porteront sur divers points leurs carreaux de transition , engrenant dans d'autres cultures.
Le même jour où cette corporation d'amis des choux sera en travail et disséminée au bas des coteaux, il se pourra que la Série des ravistes soit de même à l'ouvrage sur les hauteurs , hissant ses pavillons sur 30 belvédères surmontés de raves dorées, et que les deux assemblées soient nombreuses par emprunt de cohortes vicinales, ou station de légions qui prendront part à l'ouvrage.
La scène déjà fort animée par ces groupes éparpillés le sera encore plus par la gatté et la passion, bannies des travaux de nos salariés , qui à tout instant s'arrêtent et s'appuient sur la bêche , par distraction à leur ennui.
Dans cette occurrence , un philosophe traversant le canton contemplera de sa voiture le ravissant spectacle qu'offriront tous les vrais amis des choux et des raves , les héritiers des vertus de Phocion etDentatus, déployant avec orgueil leurs drapeaux, leurs (entes et leurs groupes sur les hauteurs et dans toute la vallée parsemée de brillants édifices, au centre desquels s'élèvra le Phalanstère ou manoir général dominant majestueusement le canton. À cet aspect, notre philosophe se croira transporté dans un nouveau monde, et commencera à concevoir que la terre, lorsqu'elle sera administrée selon le mode sociétaire ou divin, éclipsera toutes les beautés dont nos romanciers ont paré leurs séjours olympiques.
Reprenons les détails industriels : deux Séries, chou-
tistes, ravistes ou autres, se garderont bien de former comme nous des massifs énormes et sans liens : j'ai dit au chapitre précédent qu'elles mettront à profit les variétés de sol et d'exposition , pour entrelacer à propos les espèces de choux et de raves, pousser quelques choutières sur les hauteurs affectées aux ravières, et de même quelques ravières dans les bas affectés aux choutières.
Malgré cette dissémination, une Série dans l'ensemble de ses travaux ne présentera pas la 30e. partie de la complication qui règne dans 300 jardinets de nos paysans, dont peut-être les 9/10"* sont mal placés pour la culture et l'arrosage du chou , et hors d'état de faire prospérer les différentes espèces , comme on le ferait en les répandant sur la masse du territoire , et plaçant les choutières sur chaque point où nulle autre culture ne pourrait obtenir, autant de succès.
Lorsque le terrain est également convenable à plusieurs végétaux , on engrène leurs lignes en équerres ou échelons, 3e. ordre. C'est par le mélange de ce 3e. ordre avec le 2e. ou ambigu , et le 1er. ou massif à bordures et autels, que les campagnes d'une Phalange , vues des hauteurs , présentent , en règne végétal , l'image de plusieurs grandes armées, ou des évolutions qu'une seule peut effectuer successivement. Les forêts mêmes offrent cet aspect , parce qu'elles sont entrecoupées de nombreuses clairières cultivées, ne fût-ce qu'en fourragé naturel et artificiel , dont les distributions rentrent dans le système d'amalgame des trois ordres.
Pour l'activité du mouvement agricole , peu importe quelles Séries interviennent. Le paysage est même plus animé , plus régulièrement meublé , si , au lieu de deux Séries formant 60 groupes , il est occupé par des dé-
tachements de 30 . Sériés , fourbissant chacune deux groupes.
Ainsi, au lieu de yoir en une belle matinée 60 groupes d'amis des choux et des rayes , on pourra n'eu yoir que deux» auxquels s'adjoindront 58 autres groupes, les uns, amis de « l'ail et de l'ognon ; les autres , amis des « carottes et panais : » si l'on peut mettre en scène toutes sortes de cultures, la campagne n'en sera que mieux ornée : il suffit qu'on la yoie occupée par une fouie de groupes agissants , et que le fond du tableau soit suffisamment garni de personnages. L'action n'en sera que plus intéressante si elle fait intervenir une trentaine de Séries, fournissant chacune deux groupes (nombre certain pour un incertain), ou bien!, 2, 3 groupes; car en calculs généraux on sous-entend toujours l'inégalité distribuée.
Les séances étant de courte durée , on voit souvent oes groupes en mouvement général de déplacement, aux heures de 6 1/2, 81/2, 10 1/2 du matin, et ainsi dans la soirée. Cette activité n'existe pas dans les campagnes civilisées, où le paysan est stationnaire pour une journée entière.
Le charme de ces tableaux ne serait que simple , si leurs personnages étaient comme aujourd'hui des affamés dont il faudrait plaindre le sort. Ce serait le beau isolé du bon , selon la méthode civilisée , qui ne sait créer le beau qu'aux dépens du bon. Aussi tout ce qu'elle présente de beau , en jardins ou en édifices , est-il improductif ; et par suite , les lieux où existe le bon , les campagnes cultivées et les manufactures n'offrent-elles qu'un spectacle affligeant pour l'homme juste; on y voit des cultivateurs et ouvriers affamés y dont les trois quarts ne
mangent pas à leur appétit , et n'ont pas , dans les ardeurs de la canicule , un verre de vin pour se garantir de la fièvre , pas une lente mobile pour s'abriter en moissonnant ; tandis que dans la ville voisine les oisifs et les gobe-mouches réunis sous des tentes bariolées et garnies de falbalas se gorgent de glaces, liqueurs fines et rafraîchissements.
Ce bien-être , ce beau de civilisation , s'allie chez les Harmoniens avec le bon, avec les charmes de l'industrie productive. Si la campagne d'un canton est couverte d'une centaine de groupes , chacun des cents est pourvu de ces agréments que l'état civilisé procure aux oisifs ; chacun a des provisions dans ses belvédères, fruits, confiseries, vins assortis; et, si la séance n'est pas de celles qui se terminent par un repas , on verra partir du Phalanstère une centaine d'ânons, ou des chameaux conduisant au pas les paniers de rafraîchissements aux tlivers groupes. Ainsi s'opérera l'alliance du bon et du beau, qui sont toujours concordants en Harmonie, toujours discordants en civilisation.
L'on s'étourdit sur les pauvretés de l'agriculture civilisée, en lisant dans les poêles quelques tableaux de plaisirs champêtres; Delille, usant largement du droit de mensonge accordé aux poêles , nous assure que les champs sont un séjour de délices ineffables, que nous ne savons pas savourer; c'est son expression :
Mais peu savent goûter leurs voluptés touchantes ; Pour les bien savourer c'est trop peu que des sens.
Que voit-il donc de si touchant dans les voluptés d'une troupe d'ouvriers qui, exposés au soleil de la canicule, souffrent la faim et la soif; qui , à midi , mangent triste-
ment une croûte de pain noir avec un verre d'eau, et en s'isolanl chacun de son côté , parce que celui qui a un morceau de lard rance ne veut pas le partager avec ses voisins? Qu'y a-t-il donc à savourer dans l'aspect des privations de ces pauvres gens? II faut le crédit de De- Iille pour faire passer une telle arlequinade pastorale; Delille est en morale un autre Chapelain ,
Qui , de son lourd marteau , martelait le bon sens.
Il exige , au début de son poème , des yeux exercés et des sens délicats, pour goûter les plaisirs de l'amour des champs ; à quelques pages de là , il veut exclure les sens de la partie , et faire savourer des voluptés touchantes qu'il reconnaît lui-même peu flatteuses pour les sens*.
Elles ne sont pas moins insipides pour l'âme : en effet, 300 familles d'une bourgade, cultivant 300 carreaux de choux,, n'auront dans ce travail aucun stimulant pour l'amitié, l'amour, l'ambition, ni pour les passions distribuées 10e., 11e., 12e.
12e. Point d'intrigue en composite (407). II n'y a dans leur jardin chètif et barricadé aucun charme pour l'esprit ni les sens. Le travailleur n'y est mu que par le triste véhicule d'échapper à la famine, et de s'approvisionner de quelques mauvais choux, pour soutenir sa femme et ses enfants affamés ; sauf encore à surveiller , la nuit, les voisins qui tenteront de lui voler ses choux. Tous ces calculs sont loin de l'enthousiasme qu'exige la 12e. passion.
10e. Point d'intrigue en cabaliste (404); car dans la culture de ses [mauvais] choux, c le paysan » ne songe pas aux rivalités de perfectionnement , au choix des espèces, aux ligues avec des coopéraleurs. II n'a d'autre
bal que de remplir sa pauvre marmite philosophique , en disant des plus détestables choux : Plût à Dieu qu'on en eût toujours 1
41e. Point d'intrigue en papillonne (409); car en mangeant sa piètre soupe de choux , bien durcis faute d'arrosage, il ne pourra pas varier sur les espèces, ni savourer pendant le cours de l'année, cent sortes de choux , tant de son canton que des cantons voisins; variétés qui seraient chaque jour une amorce de plus pour le cultivateur.
C'est assez démontrer que , dans nos cultures et ateliers civilisés et notre vie champêtre , tout s'éloigne du bon et du beau , relégués jusqu'à présent dans les rêves poétiques. Encore les poètes sont-ils, dans leurs fictions mêmes, en contradiction avec la nature sociétaire: ils nous peignent Daphnis et Ghloé tenant des houlettes près de leurs tendres agneaux. Rien dans ces tableaux ne s'accorde avec la nature; car, en Harmonie, période 8*. (II , 33), les bergers et bergères conduisant un immense troupeau sont montés sur de beaux chevaux, et entourés d'une « douzaine » de chiens qui font exécuter les mou* vements ordonnés : les troupeaux d'Harmonie sont toujours très-nombreux, leurs bergers sont relayés de deux en deux heures, comme nos sentinelles, et assemblés par couples ou quadrilles à cheval. Pendant cette station , ils n'ont ni houlettes , ni rubans roses, ni rien des fades usages que leur prête la poésie civilisée. Dans ces fictions comme partout , elle n'a pas plus de notion sur le beau agricole que l'Économisme n'en a sur le bon.
L'union du beau et du bon en agriculture dépend de l'amalgame des trois ordres [champêtres matériels] : ils ne sont pas même connus des agronomes civilisés ,
qui n'en savent employer que les trois caricatures; savoir :
1°. En massif, les amas de forêts ou de champs : leurs gué rets sottement prônés par les poètes offrent l'aspect le plus insipide et le plus monotone ; tandis que les forêts [jamais éclaircies] sont un chaos de masses informes et peu productives, en ce que leur confusion intercepte le jeu des rayons solaires.
2°. En ambigu, les cultures entremêlées^ qui ne servent qu'à favoriser le vol , exciter les procès sans exciter l'émulation, et provoquer tous les inconvénients des propriétés morcelées.
3°. En engrenage, la confusion ou dissémination, comme celle d'une bourgade où l'on ne cultive, en 30 jardins, que trois sortes d'un légume; tandis qu'une Phalange, avec 30 potagers seulement, en cultiverait 300 variétés.
Ainsi , la méthode civilisée donne complètement dans les trois excès opposés à l'alliance du beau et du bon. Toute concentrée ou toute morcelée , voilà la culture civilisée : il semble qu'elle prenne pour modèles ses procureurs, qui tantôt écrivent en lettres d'un pouce de haut quand ils travaillent à la toise, et qui l'instant d'après écrivent en -pieds de mouche, quand on ne paie que l'exploit et non les pages. Ce double excès est inséparable de l'état subversif (II , 33, périodes lymbiques).
Résumant sur le bon et le beau, objets de nos illusions poétiques, morales et politiques, j'observe que nous commettons sur ce point trois erreurs : la mesquinerie, le faux emploi et la duplicité d'action.
1°. La mesquinerie. Nos poètes, nos chantres d'imagination , ne savent pas imaginer le quart du bien que la
nature noas destine dans l'état sociétaire. Les bergers d'opéra et les jardins d'Armide ne sont que des avortons en luxe champêtre : toujours des bosquets de roses et des nymphes parées en guirlandes de roses ! un tel luxe est inapplicable aux champs comme aux palais : c'est un rêve d'imagination déréglée. Quant ta bonheur pastoral des êglogues et des idylles, c'est une mesquinerie deoilae poètes rougiront lorsqu'ils auront vu un canton d'Harmonie agricole.
3°. Le faux emploi. Ils veulent concilier le beau et le bon avec la civilisation , qui ne peut admettre ni l'un ni l'autre. Aussi voit-on que la vertu ou vérité, qui est le beau moral , y est impraticable , parce qu'elle ne peut pas conduire à la fortune , qui est le bon matériel.
3°. Duplicité i action. Nos romanciers et moralistes veulent sans cesse isoler le beau et le bon : les romanciers nous font aimer le beau ou luxe , aux dépens du bon qui est le travail productif; les moralistes nous excitent à préférer le bon , la simplicité champêtre , fort éloignée des vues de la nature qui veut marier le grand luxe avec le travail agricole. Tel est le génie civilisé ; il ne sait que faire discorder les éléments du bonheur social.
Que d'erreurs chez ces savants qui veulent nous enseigner les routes du bien, et dont aucun n'a eu assez de génie pour reconnaître que ni le bon ni le beau no sont compatibles avec la civilisation, et que, loin de chercher à introduire le bien dans cette société , vrai cloaque de vices [et d'oppression], il n'est d'opinion sage que celle de sortir de la civilisation pour entrer dans les voies du bien social !
Sortir de la civilisation !... sortir dos perfectibilités perfectibles qu'on nomme (II, 420) :
4 Indigence , 2 Fourberie , 3 Oppression , 4 Carnage ,
5 Excès climatériques, 6 Maladies provoquées , 7 Cercle
vicieux.
Y Egolsme général ,
X Duplicité d'action.
L'idée de sortir de ces neuf perfectibilités soulève tous
les partisans des 400,000 tomes philosophiques. Je les
renvoie à la distinction de leurs sectes en Exportants et
ObscuranU (II, |120). Ils ont l'option entre ces deux
rôles ; qu'ils y réfléchissent à deux fois , avant de risquer
un mauvais choix.
tW DE LA PREMIERE SECTION.