‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 3)Chapitre 75 sur 83 · LIVRE I. SECÎI0A1I · texte numérisé non relu

LIVRE I. SECÎI0A1I

Le peuple a donc dès la ire. année un petit capital à placer, ne fût-ce qu'un 100e. d'action. Dès lors il est intéressé dans la 2e. classe de dividendes , et on verra plus loin qu'il est, pour les enfants mômes , des chances d'intérêt dans le 3e. dividende affecté au talent. Le système d'Harmonie serait imparfait et mal lié , s'il ne s'attachait pas & intéresser chaque sociétaire par les trois ressorts , capital, travail et talent. La bienveillance ne serait pas générale et réciproque , si le mécanisme péchait sur l'un de ces trois liens.

On sait quel est , sur les industrieux, l'effet de l'association et de la propriété. Tel paraît fainéant quand H travaillé à gages, pour le compte d'autrui; mais du moment où une association de commerce lui a inoculé l'esprit de propriété et de participation, il devient un prodige de diligence, et on dit de lui : Ce n'est plus le même homme; on ne le reconnaît plus. Pourquoi? C'est qu'il est devenu propriétaire composé. Son émulation est d'autant plus précieuse, qu'il opère pour une masse d'associés et non pour lui seul , comme le petit cultivateur tant vanté par la morale» et qui n'est autre chose qu'un égoïste : la pauvre morale qui a partout la main malheureuse, ne sait prôner que les sources de vice. Il fallait bien qu'elle finît par vanter le commerce libre, ou domaine du mensonge.

L'influence émulative de l'Association, déjà remarquable dans l'état actuel , sera bien autrement puissante dans l'Harmonie , où elle sera soutenue de toutes les affections les plus nobles , ainsi qu'on le verra plus loin. Mais pour me prêter à l'esprit dominant des civilisés, au simplisme ou manie des ressorts simples , je n'envisage , dans ce prélude, l'émulation du pauvre que sous le rap-

port de l'intérêt pécuniaire, sans parler des ressorts nobles, comme l'amitié, la gloire, le patriotisme, etc., qui interviennent en tout sens dans le mécanisme industriel des Séries pass.

Il faut aimer le travail, disent nos sages : eh! comment faire? qu'a-t-il d'aimable en civilisation, pour les 9/10* . des êtres à qui il ne procure que de l'ennui sans bénéfice? Aussi est-il généralement répugné des riches, qui n'en exercent que la partie lucrative et commode , que la direction. Gomment le faire aimer du pauvre, quand on ne sait pas le rendre aimable au riche, par l'élégance des ateliers , la division des fonctions, la politesse et la loyauté des coopérateurs? Toutes ces conditions, impraticables en civilisation , ne peuvent exister que dans les Séries passionnelles.

Outre les inconvénients attachés aux travaux civilisés, comme la malpropreté de certains ateliers, la grossièreté des paysans, la complication, le larcin, l'isolement, l'ennui, le risque de perte, etc., il en est un bien plus grand; c'est la nécessité de surveiller toutes les branches, et souvent les toutes exercer. Tel homme riche aimerait assez à cultiver fleurs et fruits ; mais il n'a pas le courage de faire venir les graines et plantes, il craint d'être dupe des marchands, et il ne l'éviterait pas. II est découragé par l'insouciance d'un fils et d'un gendre , qui laisseront après lui dépérir ses cultures ; il n'est entouré que d'ouvriers maladroits, insouciants, fripons, haineux;, de voisins railleurs et ignares qui ridiculisent son travail; d'enfants qui viennent ravager méchamment le parterre ; de femmes qui le dévastent plus sottement encore ; car elles ne connaissent rien aux fleurs, et croient faire trop d'honneur au fleuriste en coupant et sabrant ses carreaux.

sans savoir discerner les espèces , ni donner au cultivateur un éloge raisonné. Dans cet état de choses, comment rendrait-on l'industrie agréable au pauvre , quand tous les obstacles s'unissent pour en dégoûter même le riche ? Observons l'effet contraire en Association.

Mondor veut cultiver des pèches ; mais il ne veut pas se mêler de la destruction des insectes qui dévorent les pêchers. Il ne s'en occupera pas dans la Série des pêchistes : la poursuite des insectes est confiée à quelques enfants aspirants , et dirigés par un patriarche doyen de cette Série. Mondor a le double avantage de ne pas se mettre en peine de cet important travail , et de le voir parfaitement exécuté par des élèves de Série , la plupart pauvres, que ce travail rendra intéressants à ses yeux. Mondor n'aime pas à s'occuper des greffes ; il en laisse le soin au groupe des greffeurt, composé de quelques praticiens habiles , et il en admire les succès. Mondor n'aimerait pas se charger d'une correspondance pour l'extraction des espèces précieuses; il se repose de ce travail sur le groupe du secrétariat de Série, qui recueille tous les renseignements nécessaires.

Quel est donc l'emploi de Mondor? Il aime à s'occuper de la taille des espaliers ; il a des prétentions dans l'art d'émonder l'arbre et le faire fructifier abondamment ; il se fait une fête, au printemps, d'arriver, la serpette à la main, avec le groupe des émondeurs; il fournît avec empressement une séance de deux heures au milieu de sectaires bien vêtus, polis, loyaux, bienveillants, et tous attirés comme lui, par passion, à ce genre de travail.

Tous les sectaires félicitent Mondor sur son habileté : il paie même tribut de louanges aux divers groupes qui ont secondé son travail dans les diverses branches d'éche-

nillage, greffe , correspondance, etc. Comme chef d'apparat ou colonel de la Série , Mondor est celui qui reçoit les compliments de la Phalange et des étrangers , sur les fruits de cette Série, dont les séances industrielles ont été pour lui autant de parties de plaisir. Comment ne serait-il pas attiré à ce trayait , dont il n'a eiercé que la branche qu'il lui a plu de choisir , que l'émondage ou taille des arbres?

S'il veut en civilisation cultiver des arbres à fruit, quel plaisir j trouvera-t-il ? Des contrariétés sans nombre, des fraudes et dégoûts qui se termineront peut-être par le vol de ses fruits, comme il arriva à un maréchal de Biron qui aimait beaucoup cette culture. Tous ses fruits lui furent volés en une nuit , à la veilla de la récolte : il était vieux et en mourut de chagrin. Le vol , un des nombreux obstacles qui disparaissent dans l'Harmonie , suffirait à lui seul pour dégoûter de la culture les riches civilisés.

Rallions ce parallèle au principe, sujet de ce chapitre. Mondor est heureux et secondé , parce qu'il est propriétaire composé, dont les intérêts sont liés à ceux de tout ce qui l'entoure. Biron n'est que propriétaire simple , sans intérêt sociétaire avec ses agents et voisins; il est trahi par eux; c'est la loi de nature. Si Dieu nous destine à l'Association , n'est-il pas dans l'ordre que l'homme soit malheureux hors du mécanisme voulu par Dieu ?

Les ressorts qui, en Harmonie, attachent les riches à l'industrie , sont les mêmes qui attachent les pauvres à la classe riche. Phébon est sans fortune; mais il est précieux dans plusieurs Séries , par ses connaissances pratiques. 11 est recherché dans les assemblées cabalistiques et les repas de corps que donnent tous les chefs d'apparat.

D'ordinaire les groupes et Séries élisent, pour chefs de parade, les plus riches sectaires; et pour chefs de direction, les plus instruits. Or, il est d'usage que les chefs d'apparat traitent, chacun une fois par an , les inférieurs de leur Série ou de leur groupe, et flattent celui qui sert les rivalités par ses lumières.

D'autre part, les pauvres, en affaires de parti, s'attachent fortement à un chef opulent qui apprécie leur travail, leur influence, et qui s'unit cabalisliquement avec eux. De là vient que le vieillard aujourd'hui le plus pauvre et le plus dédaigné, est en Harmonie trèsrecherché des riches , parce qu'il a nécessairement acquis une grande expérience dans toutes les Séries qu'il a fréquentées pendant sa jeunesse. Il devient précieux à tous les chefs opulents de ces Séries ; ils voient en lui le soutien de leurs cabales émulatives.

D'ailleurs , Phébon n'est pas pauvre s'il est avancé en âge; car il peut se classer au chœur 15 des Vénérable*, qui a droit à un service de 2e. classe , et jouit d'autres avantages. Or, dès que le pauvre n'a rien à demander, la défiance du riche est dissipée ; d'autant mieux que l'éducation d'Harmonie donne au pauvre des manières aussi polies que celles du riche. Dès lors il ne reste plus, entre ces deux classes , aucun de ces nombreux motifs d'antipathie qui aujourd'hui obligent le riche à se tenir sans cesse en garde contre l'indigent.

Si la vieillesse pauvre a tant de moyens d'intimité avec la classe riche, il en est bien davantage pour la jeunesse pauvre : on en jugera aux chapitres spéciaux. Je n'ai envisagé ici que le problème le plus difficile , celui d'union entre les deux classes extrêmes, sous le rapport de l'intérêt qui , aujourd'hui , établit entre ces deux classes une

guerre de fait , par les tentatives continuelles du pauvre pour spolier individuellement le riche , et du riche pour spolier collectivement les pauvres.

Dans les chapitres suivants , où je traiterai du faste des Séries, de l'élégance de leurs ateBers et autres appâts attrayants pour les riches , on comprendra mieux encore que l'homme riche prenne parti dans une quarantaine de sectes agricoles et manufacturières qui s'empresseront de l'amorcer, en lui offrant la partie la plus attrayante du travail.

D'ailleurs , l'attraction qui est bizarrement distribuée par la nature , entratnera peut-être Mondor aux fonctions les plus rebutantes. Ce n'est pas un travail bien séduisant que celui de serrurier; cependant le Roi Louis XVI en faisait sa récréation favorite.

Ainsi, parmi les enfants élevés dans l'Harmonie, on verra souvent les plus riches se passionner pour les travaux qui nous semblent grossiers , et qui ne le seront plus dans les brillants ateliers de ce nouvel ordre; car, dit un adage, f il n'est point de sot métier; il n'est que de sottes gens. »

Admettons provisoirement celte convenance industrielle des diverses classes harmoniennes ; elle sera étayée plus loin de cent démonstrations : raisonnons sur cette hypothèse.

Le peuple d'Harmonie qui verra sans cesse le riche se mêler à ses groupes , à ses sectes , et qui d'ailleurs sera bien pourvu du nécessaire , bien assuré de rétribution et avancement proportionnel à son travail ; ce peuple , qui aura de nombreuses perspectives de fortune dont je parlerai plus loin , perdra entièrement sa malveillance contre les riches : il se façonnera subitement à leurs mœurs polies , et prendra en quelques mois les manières que

prend un parvenu installé dans un château. Ces parvenus n'ont pas le stimulant d'une critique amicale et franche qui s'exercera dans les groupes industriels ; ils sont au contraire flattés, abusés par tout ce qui les entoure; et cette flagornerie retarde beaucoup leurpolissement. Mais dans Tordre sociétaire , où chacun prend le goût du bon ton , le peuple pourra , à l'aide de l'ironie amicale , atteindre aux manières polies beaucoup plus promplement que nos parvenus, à qui personne n'ose adresser de remontrances.

Je n'ai envisagé ici les liens moraux que sous le rapport de l'intérêt; ce n'est pas la moindre des passions; et quand on pourra , en généralisant la propriété composée , créer une coïncidence d'intérêts entre les trois classes % riche , moyenne et pauvre, il sera facile de les concilier sur d'autres points.

J'ai dû débuter par l'objet principal en morale et eh politique, par le problème d'établir, entre les trois classes, une identité, une marche unitaire en vues d'intérêt. Tant que cet obstacle n'est pas surmonté, comment ose-t-on parler de politique et de morale ? Quel concer t politique peut-il exister dans un régime industriel où les trois classes essentiellement divisées d'intérêt, ne cherchent qu'à se tromper et s'opprimer sous les masqués de patriotisme ou de bon ordre? Et d'autre part, quelle^pralité espérer dans un état social où les intérêts de l'individu sont en discorde avec ceux de la masse ? Un tel ordre peut-il produire autre chose que les deux caractères pivotaux de civilisation , Y égoïsme général et \ duplicité (Faction (S04) ? Je reprendrai cet argument à la Postienne : continuons à jeter un coup d'oeil sur la politique et la morale du régime sociétaire. ••-"

Page 1