‹ Œuvres complètes de Ch. Fourier (volume 4)Chapitre 10 sur 86 · SECONDE PARTIE. PRÉ-AMBULE. O · texte numérisé non relu

SECONDE PARTIE. PRÉ-AMBULE. O

duire un inventeur en le traitant de roturier scientifique, d'intrus dépourvu de titres à la confiance ; mais l'expérience confond cette mante exclusive. Nous voyons tous les jours l'instinct ou le hasard favoriser ces intrus ou roturiers de la science , et se servir de l'homme obscur pour humilier le superbe : voici une anecdote qui se lie bien au sujet.

En 1799, l'envoyé des Mainelucks à Londres, Elphi-Bey, avait à sa suite un nègre, hardi cavalier, mais sans principes, vrai casse-cou. Elphi-Bey entendit parler d'un beau cheval, si fougueux, si indomptable, que les plus fameux écuyers de Londres n'avaient pu parvenir à le monter. Elphi-Bey se flatta que son nègre en viendrait à bout. Les paris s'ouvrent; les hommes de l'art s'assemblent; on amène le Bucéphale, et malgré sa violente résistance on voit le nègre, apKs un quart d'heure de combat, dompter le terrible coursier, à la barbe de tous les virtuoses du pays,- fort scandalisés qu'un casse-cou d'Ethiopie , un roturier en équitatioo, fat plus habile que les fameux écuyers de Londres, qui avaient épuisé sur ce cheval toutes les ressources de l'art, et déclaré l'impossibilité.

Ce camouflet n'est-il pas l'emblème de la déconvenue qu'éprouvent aujourd'hui les quatre sciences incertaines ? Il y avait en théorie sociale un problème jugé inabordable comme le cheval dont, il s'agit ; c'était le problème de l'Association graduée, ou amalgame domestique et industriel des ménages inégaux en fortune. Personne dans la hiérarchie savante n'avait osé s'exercer sur cette grande énigme, pas même la proposer. C'était le superlatif de l'impossibilité; et pourtant la voilà expliquée par un homme qui ignore les subtilités scolastiquesoù excellent ces savants; un de ces inconnus qu'ils dédaigneront comme les écuyers de Londres dédaignaient l'Ethiopien qui, sans être initié aux principes d'équitation, dompta l'animal rebelle à tous les maîtres de l'art.

Ainsi l'aptitude naturelle peut l'emporter sur les raffinements de la science , et faire découvrir à l'homme vulgaire quelque perte qui aura échappé à l'œil exercé des grands maîtres. La nature distribue au hasard les instincts de science et d'art, le génie inventif. On ne doit donc pas s'étonner qu'il se soit trouvé erifin dans les rangs du vulgaire un homme pourvu de l'instinct de découverte en mécanique sociétaire.

Ces instructions familières m'ont paru propres à fonder la confiance , et disposer les lecteurs bénévoles qui ne tireraient aucun fruit de cette 2m«. partie , s'ils y exigeaient des raisonnements sévères , comme ceux que j'-ai disséminés dans la 1r«. partie. Servons tour à tour les convenances de chacun , et dans une théorie qui doit faire le bonheur de tous, donnons quelques préliminaires adaptés au goût de cette nombreuse classe qui, peu versée dans les sciences, redoute les chemins de ronces , et exige que la théorie, même la plus utile, soit artistement fardée.

On a pu Yoir, au début de l'avant-propos, que loin d'avoir besoin de fard, je serais obligé de déguiser longtemps les beautés et les bienfaits de l'Association. Dès à présent cette contrainte cesse : j'ai déjà atteint le premier but, qui était d'entrer en lice quant aux raisonnements, et de prouver qu'en ce genre mes batteries valent au moins celles des sophistes, qui n'ont su acquérir aucune connaissance exacte, ni sur l'Homme, ni sur l'Univers, ni sur Dieu, et qui l'avouent dans ces vers :

« Montrez l'homme à mes yeux; honteux de m 'ignorer, etc. »

Ils n'ont de même rien produit de satisfaisant sur les controversesdont l'âge moderne s'enorgueillit , comme la liberté, le commerce, le libéralisme. Il me suffit d'avoir, sur ces divers points, plaidé la négative et démontré l'aberration des sciences, pour inspirer une confian ce conditionnelie en la découverte qui va réparer tout le mal.

Fort de ces dispositions préalables, je puis commencer à montrer lestâtes merveilleux de la nouvelle science, mais sans jamais séparer ce merveilleux des calculs arithmétiques : à défaut, on pourrait me reprocher de tomber dans le vice du génie civilisé , dans le simplisme , dans l'emploi de la raison sans le merveilleux , ou du merveilleux sans la raison. J'établirai entre ces prétendues antipathies une alliance permanente; et comme cette intervention du merveilleux va donner aux leçons une teinte moins sombre, qui les mettra à portée de la classe étrangère aux sciences, je distingue cette nouvelle méthode par un léger changement dans le titre général : c'est une transition de Prolégomènes en Cis-légomènes ( contre-partie des Trans et Post-légomènes qui occuperont le 9«. tome).

Page 1