CHAPITRE PREMIER
Préparatifs du Canton d'essai.
Pour déférer an vœu des impatients, aux intentions des Français chez qui j'écris, je vais faire de mes lecteurs des routiniers en art sociétaire : je yais les éduquer comme les ntdçons-gâcheurs , qui en pratiquant deviennent architectes sans connaissances géométriques.
Etudions donc l'Association en praticiens qui négligent les principes, ou n'en apprennent que le strict nécessaire. J'en glisserai çà et là quelques-uns; mais superficiellement et sauf à les exposer avec régularité, quand nous passerons d'une synthèse routinière à une synthèse régulière.
Je suppose que les lecteurs , tnéme les impatients, ont connaissance des chapitres dont j'ai déclaré ta lecture obligée. Quiconque aurait négligé cette faiitiation préliminaire échouerait dans l'étude routinière. Je veux bien épargner aux impatients, moitié et même deux tiers des instructions préalables ; cependant la complaisance a des bornes , surtout en affaires scientifiques, et je ne peux pas, dans l'enseignement d'une science neuve comme l'Association , dispenser un lecteur d'étudier les principes eu
abrégé , selon l'instruction donnée pour les caractères frivoles.
Je dois donc exiger et supposer qu'on ait lu au moins le minimum assigné (Avant-propos, post.) à la classe frivole ; minimum qui ne comprend guère qu'un tiers du premier volume. Ce tiers a dû suffire pour leur enseigner la distribution d'une Série et les relations de ses groupes.
Autre avis & leur rappeler: C'est qu'il faut traiter de l'Harmonie composée avant d'enseigner la simple , qui est une réduction , comme la gravure qui retrace un grand tableau.
Il est à peu près certain qu'on débutera par la petite Harmonie, désignée sous les noms de hongrée ou simple (7e. période, lre. partie, II, 33) : elle n'exige qu'environ 80 familles villageoises, peu de terrain, peu de capitaux. Il conviendrait donc d'en faire l'objet de nos premières études; mais pour bien comprendre le mécanisme de la petite Harmonie, il faut préalablement étudier la grande, puis déterminer ensuite quels retranchements elle peut subir, et quelle marche on^loit suivre en réduisant à 1/3 ou 1/4 ce vaste mécanisme. Il faut l'envisager dans son entier, pour apprendre à le réduire au quart ; il faut étudier la 8e. période et ses magnificences, pour apprendre à organiser le système bourgeois de la 7e.
D'ailleurs, dès que l'épreuve de la 7e. sera faite, on voudra dès l'année suivante fonder la 8e. Dès lors il est indispensable d'étudier celle qui est but ultérieur, et qui suivra de si près le petit essai d'Harmonie hongrée.
Nous supposerons donc l'essai fait par un souverain ou par un particulier opulent, comme les Devonshire, Northumberland, Bedfort; lesScheremeloff, Labanoff, Czar-
toriski; les Esterhazy, Belmonte, Medina-Celi; lesBaring, Lafite, Hope, etc., ou enfin par une compagnie puissante, qui voudrait éviter les tâtonnements, et organiser d'emblée la grande Harmonie , la 8e. période en plénitude. Je vais indiquer la marche à suivre en pareil cas.
11 faut, pour une Association de 1,300 à 1,600 personnes, un terrain contenant une forte lieue carrée, soit une surface de six millions de toises carrées (n'oublions pas qu'il suffira du tiers pour le mode simple).
Que le pays soit pourvu d'un beau courant d'eau, qu'il soit coupé de- collines et propre à des cultures variées, qu'il soit adossé à une forêt et peu éloigné d'une grande ville , mais assez pour éviter les importuns.
La Phalange d'essai étant seule et sans appui de Phalanges vicinales aura, par suite de cet isolement, tant de lacunes d'attraction , tant de calmes passionnels à redouter dans ses manœuvres, qu'il faudra lui ménager soigneusement le secours d'un bon local approprié aux variétés de fonctions. Un pays plat, comme Anvers, Leipsick, Orléans, serait tout à fait inconvenant, et ferait avorter beaucoup de Séries , à égale surface de terrain. Il faudra donc rechercher un pays coupé , comme les environs de Lausanne, ou tout au moins une belle vallée pourvue d'un courant d'eau et d'une forêt , comme la vallée de Bruxelles à Halle. Un beau local prés Paris serait le terrain situé entre Poissy et Gonflans, Poissy et Meulan.
On rassemblera 1,500 à 1,600 personnes d'inégalité graduée en fortunes, âges et caractères, en connaissances théoriques et pratiques ; on ménagera dans cette réunion la plus grande variété possible; car plus il existera de va-
riètè dans les passions et facultés quelconques des sociétaires, plus il sera facile de les harmoniser en peu de temps.
On devra donc réunir dans ce canton d'essai tous les travaux de culture praticable , y compris ceux de serres chaudes et fraîches ; y ajouter pour l'exercice d'hiver et des jours de pluie, au moins trois manufactures accessoires ; plus , diverses branches de pratique en sciences et arts , indépendamment des écoles. On adaptera une Série pass. à l'exercice de chaque branche : elle établira parmi ses sectaires des divisions de genre, des groupes d'espèce , conformément aux instructions données au deuxième tome , 19 et 593.
On devra, avant tout , statuer sur l'évaluation des capitaux versés actionnairement ; terres, matériaux, troupeaux, instruments, etc. Ce détail paratt être un des premiers dont il faudrait s'occuper; je crois & propos de le renvoyer. Bornons-nous à dire qu'on représentera tous ces versements en actions transmissibles et coupons d'actions. Laissons ces comptes minutieux, et dissertons préférablement sur des questions de politique attractionnelle.
Une grande difficulté à surmonter dans la Phalange d'essai sera de parvenir à former les nœuds de haute mécanique ou liens collectifs des Séries, avant la fin de la belle saison. Il faudra , avant le retour de l'hiver, parvenir à liguer passionnément la masse des sociétaires; les amener au dévouement collectif et individuel pour le soutien de la Phalange, et surtout à l'accord parfait dans les répartitions de bénéfice, en raison des trois facultés, Capital, Travail et Talent.
Cette difficulté sera plus forte dans les pays du nord
que dans ceux du midi, vu la différence de huit mois à cinq mois, sur le temps d'exercice agricole.
Une Phalange d'essai ne pouvant débuter que par les travaux agricoles, elle n'entrera en plein exercice qu'au mois de mai (en climat de 50 degrés), comme aux environs de Londres ou Paris; et, puisqu'il faudra, avant la cessation des travaux champêtres, avant le mois d'octobre, parvenir à former les liens généraux, les nœuds harmoniques des Séries , on n'aura guère que cinq mois de plein exercice dans les régions du 50e : l'opération devra être consommée dans ce court délai.
L'épreuve se ferait donc bien plus commodément en pays tempéré, comme Florence , Naples, Valence, Lisbonne, où l'on aurait huit à neuf mois de pleine culture ; ' et d'autant plus de facilité à consolider les nœuds, qu'il ne resterait à franchir que trois ou quatre mois de calme passionnel pour atteindre au deuxième printemps, époque où la Phalange , dès sa rentrée aux travaux agricoles , reformerait ses liens et cabales avec beaucoup plus d'activité , leur donnerait un degré d'intensité bien supérieur à celui de la première année; elle serait dès lors en état . de pleine consolidation , et assez forte pour éviter les calmes passionnels dans le cours du second hiver.
On verra au chapitre des lacunes d'attraction (notice du mode simple) que la première Phalange, par effet de sa solitude sociale et autres entraves inhérentes au canton d'épreuve , aura douze obstacles spéciaux à surmonter, obstacles qui n'existeront pas pour les Phalanges de fondation subséquente. C'est pourquoi il importerait fort d'ayoir, dans ce canton d'épreuve, l'appui de cultures prolongées huit et neuf mois , comme celles de Naples et de Lisbonne.
Si , an lieu d'être entourée de civilisés , la Phalange d'essai était avoisinée de peuples élevés en septième période, ou seulement en sixième (11,33), elle pourrait compter sur deux secours de mécanique spirituelle, qui donneraient du nerf à ses intrigues, et l'aideraient à franchir aisément les premiers pas. Mais elle ne sera entourée que de ces vipères sociales qu'on nomme civilisées, Progenies viperarum, dit l'Evangile; gens dont les relations toutes mensongères seront-, pour la première Phalange, en spirituel, ce que serait, en matériel, un entourage de pestiférés pour une ville salubre. Cette ville serait obligée de les éloigner d'elle, et braquer le canon contre ceux qui approcheraient ses murs.
La Phalange d'épreuve sera obligée de faire , en sens moral, pareille opération contre la contagion des mœurs civilisées : elle sera forcée à s'isoler de ses perfides voisins en toute relation passionnelle ou spirituelle ( il faut se rappeler que ces deux mots sont synonymes par opposition au matériel).
Les civilisés sont si habitués à la fausseté, qu'ils la pratiquent même dans les circonstances où ils inclineraient à pratiquer la vérité. Un civilisé est menteur par bienséance et par moralité. Avec de telles habitudes, les civilisés fausseraient le mécanisme d'Harmonie, si on leur permettait de s'y entremettre.
Cette défiance n'empêchera pas d'admettre quelques civilisés comme spectateurs consignés en quarantaine morale, et cette admission conditionnelle sera l'objet d'une spéculation très-lucrative , qui vaudra en bénéfice une vingtaine de millions à la Phalange d'essai , pour peu qu'elle dirige habilement l'affaire (on en verra plus loin J'd
Continuons sur les détails de rassemblement. - Elle' devra avoir, en cultivateurs et manufacturiers, au moins les 7/8Ma de ses membres ; le surplus se composera de capitalistes , savants et artistes , qui ne seraient pas nécessaires dans le petit essai d'Harmonie hongrèe ou simple , borné à 80 ou à 400 familles de villageois et artisans. Mais il est entendu que nous spéculons sur le mode composé, à 1500 ou 1600 sociétaires; mode qu'il faut expliquer d'abord , avant de descendre au simple /puisque lo simple est une réduction du composé.
Continuons donc à spéculer sur une grande Phalange de 1500 habitants, exploitant un terrain de 6 millions de toises carrées (je dirais 2 millions en mode simple).
La Phalange serait mal graduée et difficile à équilibrer, si, parmi ses capitalistes, il s'en trouvait plusieurs riches à 100,000 fi\, plusieurs riches à 50,000 fr., sans fortunes intermédiaires. En pareil cas , il faudrait chercher à se procurer des fortunes moyennes de 60, 70, 80, 90,000fr. La Phalange la mieux graduée en tout sens élève l'Harmonie sociale et les bénéfices au plus haut degré.
En préparant les plantations et ateliers de la Phalange d'essai, il faudra, prévoir et estimer à peu près la dose d'attraction qui doit exciter chaque branche d'industrie. Par exemple, on sait que le prunier attire beaucoup moins que le poirier, on plantera donc moins de pruniers que de poiriers. La dose d'attraction sera la seule règle à suivre dans chaque branche d'industrie agricole et manufacturière.
Des économistes raisonneraient différemment ; ils poseraient en principe, qu'il faudra cultiver ce qui rendra le plus, et forcer en dose sur les objets les plus productifs. La Phalange d'essai c|oit se garder de cette erreur :
elle doit avoir une politique différente de celles qui la suivront : quand toutes les régions passeront à l'Harmonie et s'organiseront combinément, sans doute il sera nécessaire -de proportionner les cultures aux convenances d'intérêt et d'attraction; mais dans le canton d'essai , on a un tout autre but à atteindre ; il s'agit d'arriver à foire travailler une masse de 45 à 1600 personnes, par pure attraction; et si l'on pouvait prévoir que les chardons $t les ronces attireront plus activement au travail que les vergers et les fleurs, il faudrait abandonner vergers et fleurs, et leur préférer chardons et ronces, dans le canton d'épreuve.
En effet, dés qu'il aura atteint ses deux buts, attraction industrielle et équilibre pass., il aura assez de moyens d'étendre son industrie aux objets utiles et négligés dans l'essai. Ses forces d'ailleurs seront doublées, dés que tes cantons de son voisinage se seront organisés en Harmonie , et que toute la région pourra intervenir dans le mécanisme d'attraction. Il faudra donc, dans le coup d'essai, s'attacher uniquement à créer l'attraction industrielle , sans acception des produits sur lesquels on l'exercera.
J'ai dû poser rigoureusement la thèse , parce que les critiques pourront s'étonner de ce que j'ordonne pour le 1er. canton, beaucoup de fleurs, de vergers, d'animaux de basse-cour, et fort peu de grande culture. C'est qu'il •n'aura pas encore pour la grande culture certains leviers d'attraction , qui ne naîtront que de l'organisation générale, et des secours vicinaux que se prêteront les Phalanges dans leurs, travaux. Le 1er. canton , dépourvu de ces moyens, devra adopter une tactique de circonstance, «t résoudre le problème d'àttraetion industrielle par des voies quelconques.
On coonaîtà peu près les espéeesd'animafix et végétaux dont ti» soin offre le plus d'attrait, et l'on jugera facilement des proportions à observer dans les préparatifs industriels de la Phalange d'épreuve. On commencera nécessaire* ment , dans ces esttaations , quelques erreurs, et il faudra plusieurs années pour fixer la juste proportion & établir dans les détails industriels d'un canton*
au reste, comme les frais de fondation de la Phalange d'essai seront remboursés par la Hiérarchie spbèrique , à 12 capitaux pour un, il importera peu aux actionnaires qu'on ait commis, dans la distribution des travaux, quelques butes de distribution qui diminueront le profil des premières années : on devra s'attacher exclusivement à atteindre le but, attraction industrielle et équilibre passionnel. Ce sera le gage de la victoire ; et les actionnaires ou fondateurs devront se rappeler tpue , lorsqu'il» auront obtenu cette victoire, démontré pratiquement l'équilibre passionnel et frayé la voie d'armement aux destinées heureuses , le globe croira n'avoir pas aesè* 4e trésors pour récompenser les libérateurs qtit lui auront ouvert l'issue du labyrinthe civilisé, barbare et sauvage.