Douzarques ou Augustes
X Omniarque
Nota. An dessus de 10, les noms grecs sont peu oonnns. J*ai préTéré Douzarques, nom firançais, à Dodécarques; ceci sauf rectification.
rcgissafit Phalanges.
3 ou 4
INTEIIliÈDË. 377
J*ai» selon mon usage, cave aa plus bas, et compté seulement i44 empires dé 9®. degré comme la France; au lieu de SOO que donne au compas la mesure topographique , plus les glacials et ensablés.
Vérifions l'estimation sur un seul article, sur le 9®. titre, celui des Ennéarques ou Califes, dont le terrain estimé & 3i millions (iSOO par phalanges), ne supposerait qu'une population de 4,464,000,000. Elle s'élèvera au moins à 5 milliards; et comme divers Ennéarques auront un empire borné à 20 millions au lieu de 31 , l'Italie et l'Angleterre qui sont ennéarchats, ne pouvant pas excéder ce nombre, il est évident que la masse des Ennéarques ou Califes s'élèvera au moins à 200 au lieu de -Hii! J'ai donc cave au plus bas , sauf pour les deux grades suprêmes i2 et X , dont le nombre sera exactement de trois et un. >
Les titulaires existants et légitimes n'absorberont pas le quart des sceptres & distribuer. En effet , les trois plus forts, qui sont les souverains de Chine , Russie et Angleterre-Bengale, ne peuvent prétendre, même en exagérant leurs droits, que les lots suivants :
Chine , 6 califats et 1 empire et demi.
Russie, 4 califats et 1 empire.
Angleterre, 5 califats et I empire.
Aucun autre prince du globe n'a droit à un empire , et on ne trouve, après les trois ci-dessus, qu'environ 12 titulaires à un califat de 9®. degré.
11 restera donc à distribuer en 9^. degré, environ cent vingt califats égaux à la France, et proportionnément dans les autres degrés. Quelle garantie d'un beau sceptre héréditaire pour ceux qui auront efficacement coopéré à la fondation du canton d'épreuve !
378 PRDLteOHiRtt.
Les objeclioûs qaou élèvera sur cet apefco» seraient trop nrrigidières et trop peu fondées, pour qu'il coavieQo» de les réfuter avant qu'elles me soient connues : il en est une , pourtant , que je ne dois pas différer à examiner..
Oo dcduandeffa comment pourront, s'accorder ces fiUéMres de scNiveraios de divers degrés dans un môme empire ? Le Roi de France » qui sera alors Calife, aurait doue dans soft empire mèsùe , des Soudans ou Octarques k Paris, Bordeaux., Lyon et Nantes; puis des Heptarques ou Rois, au nombre d'une quinzaine, pour les divisions moins étendues ; puis des Caciques I Eh , qu'importent les titres? ne peut-on pas les commuer en ceux de pré* fets et gouverneurs? je les ai assortb aux divisions. Il est évident que le titre de Roi, donné aux monarques de 1 ySOO mille habitants, en Wurtemb^g et Saxe, devient insuffisant pour un monarque de 50 millions d& Français. L'Harmonie n'admettra pas ces irrégularités , et les souverains prendront des noms analogues aux degrés.
I>a reste, ne nous attachons ici qu'aux {onctions : le traité des Séries passionnelles prouvera qu'en Harmonie la parfaite graduation et la multiplicité des fonctions contribuent à l'accord général, et & renrichi^seonent des souverains et des peuples. Dés lors, qu'importera au souverain de France d'avoir sous lui quatre Soudans et douze Rois ; qu'importera au souverain de Chine d'avoir sous lui six Califes, une viugtaine de Soudans et une soixantaine de Rois , puisque ces souverainetés pre^gressives , loin d'être , comme aujourd'hui , un sfQei d'om- Ivage ei de conormotions politiques , deviendront , dans le nnufel ordre , 46S ressorts nécessaires èl'unké, àJa siabilké?
Je n'ignore pas qu'en Civilisation il ne eoniient nulle-
iNvraÉi». 379
OMiit à un monarque d'avoir en i0U8*orére des Mball^mes puissantg^ qui aspireraîeat & l'indèpeiidance : mm^ autres temps autres mœurs- : la dbcorde et la faossetè étant Tessence de nos sociétés, diaque autorité, chaqoe fonctionnaire y efaerche à s'affranchir du supérieor : dans Tétat soetèla^e, 1^ divers agents s'aiment et se son* tiennent par intiiîté réciproque ^ et sont aussif indispen^ sables les uns aux autres , que le bras l'est aux doigts. Ils oe peuvent pas plus songer à s'isoler du supérieur, que arma ne soogerions à nous couper ns doigt pour le rendre indépendant du bras. Ils sont entre eux comme une chalare de postes, dont chacun est indispensable à la sûreté de ses deux voisina et de la ligne entière.
Il restera à expliquer comment l'Iiérédtté en lignée, privilège qui aiqourd'hm est la source de tant de jalousies parmi les grands, deviendra pour eux une garantie des intérêts respectifs. C'est sur quoi je m'en^jage à satisfaire amplement, au traké des Séries passionnelles, section des équilibres cardinaux, article fomillisme, ainsi que sur d'autres questions , comme celle des arrondissements et rectifications de frontières, donnant à chaque souverain , en provinces compensées, un bénéfice de 3 pour S , qu'il n'obtiendrait pas en vingt ans de guerre.
Prévenons, à cette occasion, les ergoteurs impatieolf , rapportant tout à leurs habitudes civriisées, que januiis ils ne porteraient un jugement exact sur l'Harmonie, tant qu'ils s'obstineraient à établir des parallèles entre Tétai faux ou civilisé , et l'état vrai (i) ou sociétaire.
(i) On ne peut les comparer qu'en contrariëtë et non en contraste ; car le contraste suppose accord des extrêmes. Voyez la note 599 , sur les dualités et duplîctô.
380 PROLéGOMÈNES.
DaBS ses débuts , la hiérarchie sphérique ne se hâtera point dé distribuer les souverainetés vacantes en divers degrés ; mais n'en concédÂt-eile que le huitième, nombre de rigueur, exception obligée, c'en sera plus que n'en pourront occuper les sujets à récompenser; d'autant menx qu'on n'admettra pas les titres équivoques, les vpucHES pu COCHE, Ics hâblcurs qui viendront, après coup, prouver .& force de belles paroles, qu'ils ont tout fait pour accélérer l'essai de l'Association, et que c'est à eux seuls qu'on doit cette épreuve, à laquelle ils n'auront contribué qu'en verbiages tardils et inutiles.
.. On n'abusera pas sur ce point la hiérarchie sphérique ; et ceux qui prétendront aux récompenses de souveraineté, sont prévenus qu'il faudra s'être prononcé bien franchement; que tout procédé de louvoyeur, de caméléon, ne sera qu'un gage d'exclusion , lors même qu'il aura été soutenu de bonnes intentions cachées. Qu' arriverait-il' si on admettait au concours les louvoyeurs? Le nombre en gérait si grand , que cent mille sceptres ne suffiraient pas h les satisfaire, tant cette classe d'intrigants est innombrable : ils doivent donc se tenir pour bien avertis , qu'il faudra, soit en actions, soit en écrits, s'être déclaré avec franchise pour la nécessité d'Association et la prompte épreuve. A défaut, le caméléonisme ne deviendrait, au lieu d'un brevet de sceptre, qu'un titre à la risée. Qu'on se le tienne bien pour dit , et qu'on n'espère pas employer avec succès, dans cette affaire, les procédés ambigus dont la réussite n'est infaillible qu'en Civilisation. . .
J'ai terminé sur l'exposé du S°^®. moyen. J'ai dû , en raison de son importance , m'étendre en détails ; j'admets que les pygmées, les êtres qui. ne savent pas même prendre le compas et mesurer la surface du globe , consi-*
HfTEftMÈllE. S8i
dérenl eomine exagération cette annonce de 200 empires égaux à la France. Redisons-leur qu'il ne s'agit point ici de convaincre la masse des ignorants , des présomptueux, mais seulement le très-petit nombre d'hommes judicieux, qui prennent la précaution de yériGer avant de juger.
J'ai intitulé ce S°^. moyen , compoié et même bi-eomposéj parce qu'il satisfait cumulativement les intérêts divers; iandts que \e i^^. moyen ne sert que la classe des hommes à talent. Nous pouvons distinguer ici quatre ordres de personnages fort hétérogènes, et tous d'accord à^convoiter les- prix de souveraineté; ce sont :
n j - ( I^cs princes frustres de sceptre.
Rangs supérieurs. < , . . , ,
( Les ministres et les grands.
^ .... ( Les savants , lettres et artistes.
, Rangs inférieurs. ? , , . , . .
( Les bommes opulents et acuonnaires.
>^ Les citoyens honorables, mais sans fortune.
'Pont individu de ces divers ordres peut prétendre à de grands ou menus prix de souveraineté , s'il concourt de tous ses moyens à la fondation du canton d'épreuve. Or, quel est le sens de cette clause , ctmcourir de tous ses moyens? Elle n'implique pas d'engagements aventureux : elle suppose les démarches possibles et approuvées par la prudence.
Ainsi un homme qui possède cent mille écus , peut , sans imprudence , hasarder ime action de mille écus dans une entreprise purement agricole et exempte de risque.
Un bel esprit sans fortune peut, sans se compromettre, hasarder un écrit donnant franchement l'impnlsion, et arguant des erreurs de S5 siècles , pour en induire qu'il ne peut pas arriver pis.
Un ministre peut, sans rien donner au hasard, adresser à son souverain une inyitation d'essai , motivée sur la
382 PROLÉDOKtofEfi.
seule chance des ëoonomies palpables que ganmik TAssociatioD , entre autres sur l'épargne du comfaustibie , dercDue ^ urgente, si impérieuse.
Un prince peut, sans aucun risque, engager è crédit, à prix de bail et de fermage , un grand domaine qui deviendrait local d'essai, de bâtisse et de plantation pour les entrepreneurs et souscripteurs actionnaires.
X Enfin un homme sans fortune peut, dans sa sphère bourgeoise , exciter des souscripteurs , concourir active^ ment et notoirement selon ses faibles moyens*
Tous ces individus auront, en divers sens, prêté un secours elScace; et pourvu que leur franche intervention soit constatée, ils auront un titre suffisant aux récompenses de souveraineté , qui sont de tous degrés et assorties à toutes les ambitions. N*obttnt-on qu'un Pentarchat ou principauté héréditaire d'environ 144 Phalanges ou SOO mille habitants, ce sera féquivalent des états de Nassau, Weimar, Gotha, Brunswick, avec l'avantage de possession garantie et tran^sstble à perpétuité, en lignée légitime, pendant les 70 mille ans de durée assignée à la carrière d'harmonie.
Je l'ai dit plus haut; ni les favoris de fortune colossale, depuis Mécène jusqu'à Godoï, ni les ministres cél^res, tels que Sully et Pitt, n'ont obtenu pareil prix, qui aujourd'hui peut devenir le lot de tout honune sans fortune. Le nombre approximatifdesPentarchats, porté au taUeau pour 20,700, sera réellement de 23 mille au moins. Or, il n'est pas sur le globe 3 mille titulaires de Pentancbats, même en y admettant les chefs des hordes principales et les brigandeaux d'Afrique , fiers du titre de grands sor^ tierê et grands voleurs; il restera donc 20 mille Pentarcbats à distribuer; et en supposant qu'on ne dispose
profisoirement qne d'an hoîtiÀme, on pourra allouer aux eoopérateurs sobabemes 2,500 prmcipaaiés héréditaires, bien rebtées, bien garanties, et égales en iBurEoioe aux états de Nassau, Brunswick, l¥eimar, Gotha, Sattzbourg , Luxembourg , ou tout au moins à l'état de Lueques.
Ainsi les menus ambitieux, qui n'oseraient pas spéculer sur de grandes acquisitions, peuvent se fixer aux souverainetés d'ordre moyen ; Heptarchats , Hexarehats , Pentarchats , ou aux intërieures : quant aux ambition de nature insatiable, quel vaste yaste champ leur est ouvert I L'Omniarchat , le sceptre héréditaire d'unité ttniv<»rselle, si digne de tenter le plus puissant souverain, peut devenir le lot d'un simple particulier ; car celui qui aura été fon» dateur de fait , chef notoire et pivot de l'entreprise d'épreuve, sera par acclamation promu au rang d'Onhniarque du globe. Combien d'individus peuvent prétendre à cette palme, puisqu'il suffira, pour l'obtenir, d'être fondateur avéré du canton d'épreuve ; cantoo qu'il suflka d'organiser en mode simple ou hongre, borné à 80 far milles, soit 400 habitants des trois sexes 1
Et lors même que deux et trois fondateurs ou coopér rateurs d'égal mérite entreraient en concurrence, n'auront-ils pas, dans les sceptres de 13®. et 11®. degré, une proie cent fois colossale? J'ai remarqué qu'il n'est pas un seul titulaire pour les trois Douzarchats, et qu'on ne voit que trois titulaires pour les Onzarchais, dont le nombre pourra s'élever à 15 ou 16. Que de chances pour les hautes ambitions, et plus encore pour les petites, qui ne convoiteront que les magnalures héréditaires de bas degré, comme un Triarchat ou souveraineté d'environ une douzaine dé cantons!
384 PROLiGOVÈIfES.
Cet appât des prix de soareraineté est si supérieur & celui des prix de talent énoncés au i®**. moyen; il est d'ailleurs si facile à obtenir et si bien adapté à tous les degrés d'ambition » que j'ai dû le considérer comme levier principal auquel doit se coordonner le plan de l'intermède* Nous y reviendrons en Ultienne ; il suffit ici d'avoir présenté ces prix comme voie de êéduction compoiée , voie de fortune et de grandeur, voie applicable non-seulement à toutes les classes d'ambitieux, mais aux femmes amsi qu'aux hommes, puisqu'on Harmonie il n'est pas un seul de ces degrés de souveraineté qui n'ait sa titulaire féminine comme son titulaire masculin, sauf la différence d'émoluments moins copieux et de fonctions moins étendues.
Toutefois , évitons d'entretenir les femmes de cette chance de grandeurs futures ; car elles sont si rapetissées par l'éducation «ivilisée, qu'on leur devient suspect en leur annonçant un ordre social où leur sexe ne sera pas borné à l'influence trés^passagére de ses charmes; un ordre où elles pourront, à l'appui d'un mérite constaté, s'ouvrir toutes lès carrières et participer aux dignités de tous les degrés.
Avant de conclure sur l'influence que doit exercer ce brillant ressort des prix de souveraineté, il faut entretenir les savants et artistes des erreurs où lés a entraînés une ambition modérée , une résignation abjecte au dénuement où les réduit la Civilisation. Cet examen fournira les deux moyens négatifs où je traiterai de la fausse politique des savants, et de la contre-politique non moins fausse des grands qui redoutent l'ambition secrète des corporations savantes.
Compromis et froissés par ces déflances , les sophistes
IlfTERM&DE. 385
doivent chercher une voie pour rentrer en grAce avec les souverains. Je vais la leur indiquer» mais aux dépens de le|ir dernière chîmére, qui est le faux libéralisme.
LU DBOI UBBB1U8HB8.
Des moyens positifs que je viens d'exposer, nous pouvons déduire les principes du vrai libéralisme dont on n'a aucune connaissance : je n'en traiterai qu'à l'extroduction ; il est à propos de préparer les voies*
Le faux libéralisme est un des égarements les plus récents de l'esprit humain. Son examen longtemps différé va servir de réplique aux reproches d'illusion et d'exagération sur les deux tableaux de récompenses. Je réponds aux sceptiques par l'analyse de leurs propres illusions décorées de titres spécieux : ces prétentions vont se trouver^ selon l'usage» bien en défaut dans la chimère la plus en vogue» dans l'esprit libéral actuel» qui n'est qu'un égolsme travesti et maladroitement fardé.
On trouve partout » dans les cours et les assemblées législatives» des coteries qui veulent» selon l'usage» s'emparer de l'influence» diriger l'opinion, se j)artager les ministères et autres fonctions. D'ordinaire» ces{)arUs prennent des noms insigniGants» comme Guelphes et Gibelins» Rose blanche et Rose rouge» Montagne et Marais; quelquefois même ces noms sont très-exactement appliqués» comme opposition en Angleterre, ligudurs sous Henri lY; mais ici le nom de libéralisme est aussi impropre que le serait le nom de chimUme pour le parti Il 17
58& JPiRÔ&éG^MÈnES.
rival, dit ultra; s'il se parait de ce titré, onrpoairràit iui dire : vous ne vous occapez pas de chimie, nmis dW-*' faire» de parti : quelques-uns de tous peayent être cbi-^ mistes, mais l'objet de yos comités et de vos ligues n'esti point l'étude de la chimie ni le progrés de cette science^
Tel est le vice où tombe V opposition française, eu donnant à son esprit de corps le nom de libéralisme. Expliquons le sens de ce mot , et les conséquences de sa faussé application.
La libéralité est un caractère. Le nom de libéral pe^l convenir à un homme riche, bienfaisant, générenx; et le nom de libéraux, à une société d'hommes opulents, qui répandraient beaucoup d'aumônes, feraient des constructions et fondations utiles à la classe indigente. Mais le mot de libéralisme n'est applicable qu'à une théorie sur l'emploi général de l'esprit libéral , sur son extension à des mesures qui puissent embrasser la masse du peuple.
Or, que veut cette masse? Elle veut ,
Le plein exercice des douze passions, 516 ; Les sept droits naturels et le minimum, i87, 169. Ces deux volontés sont la même, en* différentes expressions.
Pour être libéral envers la masse du peuple , il faudrait lui garantir ces divers biens ; et le libéralisme est la théorie qui les luigarantira en tout ou en partie.
^ Le^fibéralisme comprend donc deux sciences encpre inconnues.
1®. Celle de TAssocialion, qui garantit le plein exer- ,cice des facultés* précitées.
20. Celle du Garqntisme (6«. période), qui ne procure que le demi-exercicé de ceç facultés.
Et comme nos partis politiques , pommés Libéraux ou
fiS
nfTERiifci>Bv 587
Uhras> Ligaeors oa Frondears» n'ont jamais eu la moindre idée d'aucune étude ni opération relative à ces garanties, aucun d'eux n'a droit à s'attribuer l'esprit de libéralisme, qui suppose une tendance à l'établissement de ce& garanties.
On ne vit jamais abus de mots plus étrange, et par suite abus de choses. Un parti politique prendre le nom d'une science qui n'est pas encore née, et dont il em-r pèche l'étude , en la confondant avec les cabales d'ambiT tion I
Il résulte de cet abus de mots , que les deux sciences dont se compose le libéralisme, sont décrédilées de fait, avant même d'être connues , et qu'elles sont obligées aujourd'hui de déguiser leur nom, parce que le libéralisme ne présente que le sens d'intrigue déniocratique , ten^ dance à envahir Jes fonctions administratives, sous Tapparence d'un beau zélé pour le peuple , à qui cet envahis^ sèment ne garantirait aucun des droits qu^il réclame , pas même le plus urgent de tous , le minimum proportionnel (chapitre YI).
En déclinant les prétentions des soi-disant libéraux , je leur jette le gant d'autant plus franchement, que je les considère tous comme mes partisans secrets. Ils pourront s'offenser de quelques doutes sur leur philantropie ; mais la bonne nature l'emportera; et comme ils sont, pour la plupart, très-ambitieux, ils seront, plus que toute autre classe, disposés à réfléchir sur la vaste carrière d'ambi-« tion que je viens d'ouvrir au S®, moyen, et qui est pour tous les partis sans- distinction.
Pourquoi les modernes, si pourvus de lumières en certains genres, n* ont-ils fait aucun pas dans la science urgente, celle d'associer les industrieux? C'est qu'iU
588 PROLéGOHiMlBS.
n'ont jamais connu les voies à suivre eo giffantie sociale» où Ton doit prendre pour règle ,
D'enrichir toutes les classes de citoyens, sans eo appauvrir ni spolier aucune.
De procéder par les réformes industrielles, sans.s'occuper de la politique administrative.
Telle est la marche suivie dans les deux moyens positifs que je viens d'exposer : ils enrichissent les hommes à talent , sans spolier personne ; et loin de contrecarrer Tadministration , loin de provoquer des suppressions ou destitutions de fonctionnaires , ils posent en principe la nécessité d'augmenter le nombre des fonctionnaires et dignitaires, qui, ruineux aujourd'hui, deviennent utiles dans l'Association , où le travail étaçt attrayant, exerce attraction sur eux comme sur tout le monde.
. Quel accueil pourrait espérer la théorie sociétaire , si elle débutaitxomme celles de nos prétendus libéraux, qui ne savent qu'appauvrir les savaiUs et harceler l'autorité, sous prétexte de sauver ie peuple ? Bien loin d'effaroucher les grands, cette théorie ne les aborde que le rameau d'or à la main* Elle dit à un ministre : c Que désires-tu? des richesses, des grandeurs? Tu n'es qu'au 2^ rang, soumis aux intrigues de cour, qui peuvent h chaque, instant jle* faire ^^nceler : *veux-.tu devpi^ir plus grand que ceux que tu sers ?^ veux-tu un tr^ne plus beau que celui de France ou d'Angleterre , le trône du monde (Omniarchiit), ou d'un tiers, du monde (Dquzarchat)? Yeux-iu seulement un empire égal à la France? Veux-tu, en acceptant celte bonne fortune , jouir du témoigns^ge de la conscience, faire k la fois le bien de -ton souverain et de son peuple, libérer ta nation de sa dette publique? > (Introduction.) »
INTBBHi^B. 389
Ainsi s'exprime et opëlre lé Vrai libéralisme ; U donne à tous, sans rien ravir à aueun; méibode opposée au plaa d'abaisser les graiids so«s préteite d'enriehir le peuple^ qai^ en définitive, a toujours, comme l'âne de la fable, deux bftis à porter sous tous les régimes civilisés.
Les illibérauz sont plus francs; ils avouent qu'ils veulent s'emparer de totos les privilèges, et pressurer les indliDirieux autant que possible. }e me garderai bien de faire ra{>ologîe de leur cupidité; mais je remarquerai, à ce sujet, qii'en voulant la réprimer, on n'a su se rallier à aucun des deux principes ^'il eût fallu suivre : je les ai exposés plus haut.
« Eh I quel moyen de les suivre, va-t-on me dire? II i faudrait posséder comme vous un faisceau de sceptres » impériaux à distribuer, un assortiment d'empires à > proposer aux aknateurs. > Passons sur ces badinages, qui bientôt seront pour les plaisants un sujet de profond dépit : je les attends au dénouement très-prochain. Jusque-là, insistons 'Sur les principes du vrai libéralisme, si peu connus :
Enrichir tout le monde , sans spolier personne ;
Réformer le système industriel sans déplacer aucun fonctionnaire administratif, sans s'ingérer en aucune manière dans les opérations de l'autorité établie.
Ces deux principes sont tout à point l'opposé du sys-* tème de nos soi-disan4 libéraux, qui, loin de savoir enricbirle peuple, ne savent pas s'enrichir eux-mêmes, et ne tendent & la fortune que par des voies qui portent ombrage à l'autorité.
L'absence du véritable esprit libéral entrave les découvertes en politique sociale; le faux libéralisme enracine
les neuf fléaux lymbiques 51 ; il consacre régolsme et la duplicité d'action : je le démontre.
' Y ËgoIshe. Jugeons'-en par le plus fameux patron des libéraux, Gaton/yertueux républicain, éont Topimon entrait en balance avec celle des Dieux mêmes :
Yictrix causa Diis placuit, sed yicta Gatoni.
Or, qu'était-ce que les vertus de Calon ? En voici un sommaire , un petit tableau, fait pour servir de modelé.
Gaton prêtait son argent à la petite fournée; c'était l'usurier le plus dévergondé qu'il y eût dans Rome. L'usure y était , au temps de Gaton , vertu endémique chez tous lés amis de la patrie.
Gaton faisait , de ses nombreux esclaves , une maison de prostitution; il leur permettait, à prix convenu, tles accointances quelconques , soit entre eux , soit avec le public , le tout pour le triomphe de la saine morale.
Gaton applaudissait aux jeunes gens qu'il voyait fréquenter les maisons de filles de joie; il déclarait ces jeunes gens amis delà république et des bonnes mœurs; et vraiment ces jeunes gens étaient amis de la chose publique, res publica.
Gaton, en vrai ami de la chosp publique, prêtait sa femme aux protégés, notamment à Hortensius, avocat célèbre et très-influent dans lé sénat , mais avocat trèsdispendieux, car il avait exigé- de Verrèi un fameux sphinx d'argent. Ledit Hortensius rendait des services & Gaton , qui , pour la balance du commerce , chargeait sa femme de solder le compte; paiement économique et vraiment républicain !
Enfin Gaton, digne émule de certains modernes, avait toujours, dans les débats politiques, le refrain des Robes*
INTEEMÈDE. 391
pierre et des Marat, la guillotine: supplicium$umendum. C'était la conclusion habituelle du sévère Caton , non moins altéré de vin que de sang, car il était d'habitude ivre chaque soir; aussi J.-B, Rousseau noos dit-il, pour l'achever de* peindre :
Layerttt du 'vieux Gaton , «
Chez les Romains tant prônée , Était souyent, nous dit-on, De Falerne enluminée.
Caton était donc le plus ébonté des égoïstes, et pourtant Catoo est le héros de vertu sociale 'f c'est le modèle des sentiments patriotiques. Autant en serait des Solon, des Lycurgue, et de tous les fameux libéraux, si j'essayais de disséquerleurs vertus , dont je fais grâce aux lecteurs, afin de n-'humilier ni libéraux, ni autres, et m'en tenir à mon plan,' qni est de ne heurter ni encenser aucun parti.
J'aime les libéraux; je préfère leur société à celle de leurs antagonistes; je suis, comme eux, ennemi du despotisme qui ne peut plaire qu'à ceux qui l'exercent; mais je souris de pitié quand ils exposent leurs moyens, tous tendant à perpétuer (égoîsme dont je viens de peindre un héros, et la duplicité d'action, autre vice de leur système. Je me réserve d'en donner la preuve positive â Fextroductîon : nous n'en sommes ici qu'aux préludes en négatif, et je passe au 2®. vice.
j^ Duplicité d'action. Les aveugles-nés seraient moins aveugles que nos libéraux sur ce qui touche à la duplicité. Sans recourir aux leçons de 4'histoire , aux agitateurs d'Athènes et de Rome, ne suIBl^il pas des événements récents pour démontrer que le libéralisme est une armée à douUe ligne, dont la 1^®. se compose d'honnêtes gens, bien intentionnés , rêveurs d'équilibre et de constitution.
39â pROLteoMÈnes.
Après éox vMDnent, en Sfi. ligne» les démagogues, troupe de garnements qui, en cas de victoire, s'empareroot du butin et immoleront les libéraux mêmes , ainsi qu'on Ta vu en- i 794. • . • .
Le libéralisme est donc un parti d'enfaots perdus , mis en avant par les démagogues: -ceux-ci, après une vietoire , savent prouver qu'ils sont les vrais patriotes , et que le cOté libéral est irattre À lar patrie» Pour faire face à ces intrigants, les libéraux n'ont d'autre ressource que de saisir le r^ïe du ministère qu'ils ont- renversé, de rétablir le despotisme et 4'oligarchie, afin de comprimer les agitateurs. >
Il n'est iionc pas de ressort plus illusoire qw ce faux libéralisme , qui tend à déposséder les titulaires , pour établir ensuite , oli l'oligarchie inquisitoriale , ou la dé» magogie et l'anarchie qui mènent au despotisme militaire. C'est pottctant sur cet éehafaud^e de dupKcité et de cercle vicieux , qu'e^ fondée la science de nos régénérateurs,
D'où tient cette aberration? De oe qu'ilu ne connaissent pas les deux principes du vrai libéralisme, 588, principes dont l'observance aurait conduit depuis longtemps & la découverte des garanties sociales. Bien loin d'y tendre en aucun-sens, on Q.'est parvenu qu'à envenimer les défiances , et établir entre l'autorité et le mot "de libéralisme une antipathie très-fâcheuse.'
Parmi les duplicités d'action qui naissent du faux libéralisme, j'en pourrais citer de bien déplorables, entre autres celle dont aujourd'hui la nation grecque est victime. Les gouvernements, alarmés par le penchant connu des^ libéraux à changer le ministère et les autorités, ont proscrit tout ce qui porte un» couleur de libéralisme, et
mtËRHÈDE. 393
les mfliheurein Hétéfisle» ont été , par suite de celte dèfianoe, abandoimés à k haehe des Turcs« La politique en .est Tenue au point de fayoriser le mabomètisme et Je judaïsme , aux dépens du christianisme , tant est grande la défiance qu'inspirent les libéraux, par leur manie de contrecarrer les autorités, dont un politique judicieux ne doit jamais s'occuper, puisque la source du bien social réside exclusivement dans les améliorations industrielles, qu'aucun gouvernement ne songe à entraver. La fondation d'une Phalange sociétaire serait protégée par les inquisiteurs de Goa , comme par les Gortés. Tout gouvernement sait bien discerner ses amis et ses ennemis.
Provisoirement , pourquoi devons - nous augurer la faveur des cours et des grands? G'est que l'Association, au lieu de harceler le ministère et traverser ses plans , selon la coutume des libéraux , débute au contraire pa> hii garantir des postes bien supérieurs aux dignités actuelfes, s'il adopte seulement une opinion neutre, expec-^ tante et conditionnelle , comme celle-ci : c On ne risque rien d'essayer le mode sociétaire sur un hameau, ne fûtce que par espoir des économies matérielles ^ surtout en combustible. >
Retranché djans ce langage de prudence , un ministre réfléchira aux suites de l'opération ; il pèsera la chance de distribution de sceptres qqi aura lieu à la fondation de l'harmonie. Des esprits frivoles, des politiques à courte vue, en gloseront ; je ne daigne pas les désabuser, puisque je ne veux persuader que^e très-petit nombre^ ma théorie n'ayant nul besoin de l'opinion générale , mais seulement du suffrage de quelques hommes exempts des petitesses de leur siècle. Je. récuse tous ceux qui ne sauraient pas reconnaître.
c Qu'il n'y a ni libéralisme, ni liberté, sans le minimum
> proportionnel, dont les trois conditions énoncées i72,
> 475 e^ 187^ devaient être boussole de l'esprit libéral, i qui n* en a tenu aucun cas. »
Il restera donc à indiquer aux faux libéraux , quelles voies ils auraient dû suivre pour acheminer par degrés à rétablissement du minimum, en observant les régies cidessus établies :
Enrichir toutes les classes de citoyens, sauf les fripons:
Se concilier avec tout gouvernement , fût-ce l'inquisition :
Éviter en tout sens l'égoïsme et la duplicité d'action.
J'expliquerai , À l'extroduction, comment on aurait pu spéculer pour atteindre ces divers buts, sans effort de génie ^ sans invention du mécanisme sociétaire.
* Ce serait intenter à l'esprit humain une mauvaise querelle, que de poser en principe qu'il est coupable pour n'avoir pas su inventer l'Association. Chacun est toujours en droit de répondre que la nature ne lui a pas donné le génie inventif : mais chacun pouvait opérer sur les procédés connus en civilisation ; et c'est sur leurs emplois possibles, sur les modifications négligées, que j'incriminerai les faux libéraux , qui ont manqué par cette faute l'entrée en' garantisme.
Rentrant, dans le sujet de cet entr'acte, je vais prouver que loin d'être généreux pour la masse du peuple , ils ne le sont pas pour eux-mêmes; qu'en tous pays ils sont ennemis de leur propre corporation , et bassement prosternés devant la politique qui les trahit comme ils se trahissent entre eux.
Cette discussion sera le sujet des 3®. et tfi. moyens. J'ai pris l'engagement de convertir, dans le cours de cet
OfTERHÈDE. 395
Intermède , les plus engoués de la CiviKsaiion : il est entendu que je ne prétends étendre la conversion qu'A 1/8® . ou 1/10^.9 puisque j^e n ai nul besoin d'en désabuser un plus grand nombre.
J'ai mis en jeu la gloire et la fortune dans les deux premiers moyens ; employons les deux derniers à stimuler l'amour-propre des individus , et l'honneur de la corporation entière , humiliée en tout sens par la politique et t' opinion.
TBOmàn MOYEN, HÉOATIF-PRATIQUB.
LeOrres stir la Fortune et la Gloire.
A la suke des deux moyens de fortune et de gloire que j ai fait valoir, il convient de placer en parallèle un tableau du so^t des savants dans leur Civilisation perfectibilisée. Nous en déduirons la conclusion suivante r
Que les savants et artistes , en prônant h Civilisation , tombent dans un moralisme composé, car ils deviennent persécuteurs des sciences et des arts , et persécuteurs des classes libérales de bonne foi.
Telle est , par le fait , la marche qu'ils adoptent en repoussant la théorie sociétaire «
Nous ne la contrecarrons pas« diront-ils; nous sommes partisans déclarés de toute économie réelle, de toute voie de restauration, physique et morale : nous ne repoussons que les exagérations, les pluies de sceptres tmpériauxlll
Je reprendrai celte plaisanterie à l'Ultienne ; ce serait ralentir que d'y répliquer ici. Mais si les récompenses du V^. moyen n'ont pas l'art de leur plaire, ils acceptent
598 PROLéOOMÈNES.
prenne information yers les quarante auteurs dont les tragédies attendent à la port» du théâtre français; humiliation d'autant plus fâcheuse» que dans d'autres théâtres, le mélodrame ne fait guère antichambre; il est admis d'emblée » et enrichit soudainement ses auteurs.
Dans le concours de 1818, l'Académie ayait exigé qu'on peignit aux savants leurs disgrâces comme un sort plein de charmes; enfin, qu'on leur dorât la pilule.
Pour récompense, elle proposait un prix de trois cents francs, tandis qu'au même instant, la petite république de Gènèye donnait des prix de douze cents francs, et l'Angleterre en donnait de vingt-cinq mille et huit mille francs dans Aberdeen, pour un seul discours. Mais il s'agissait ici de vanter la pauvreté , et le prix de ^OOfrancs était bien assorti au sujet;
L'auteur couronné, M. Lebrun, pour encourager les savants à la résignation , leur disait :
€ On vit si peu de temps et de si peu de chose 1 1 Que ne préche-t-il cette frugalité aux possesseurs de siné^cures, et autres personnages qui, selon Rabelais, ne vivent pas de peu! Jadis Alexandre donnait à Aristote de quoi tenir un train splendide; et tout récemment, l'Angleterre donnait à Newton d'amples revenus. Louis XIY voulait que les beaux esprits qui honoraient son régne fussent â l'abri de cette médiocrité de fortune. Pourquoi donc prêcher aux savants le genre de vie de Diogéne, les haillons et le tonneau, tandis, qu'on assure à la classe méprisable des agioteurs, un faste scandaleux? Mais, selon M. Lebrun , les savants n'ont pas besoin de fortune ; ils ont, dit-il, assez de ressources dans l'étude :
Elle sait des paroles, . Dont le charme assoupit les plus vives douleurs.
Je ne vois pas quelks paroles peut savoir l'étude , pour dédommager un malheureux litlërateur que poursuirent la famine et les créanciers. Quand il est obligé , comme Rousseau, Gamoêns et tant d'autres, de sacrifier son temps à un trataîl mercenaire , ou à la mendicité , quelles paroles saura l'étude^ pour le consoler de ne pouvoir pas vaquer à l'étude ? Si les académies croient qu'elle fasse le bonheur des hommes studieux, que ne leur assurentelles de quoi étudier; que n'obtiennent-ils au moins un minimum de gens de lettres?
Soutenir qu'un amant de la gloire doit cultiver les lettres pour se consoler du défaut de fortune, c'est devenir l'écho de M. Vautour, personnage de comédie, qui prétend que, c lorsqu'on n'a pas de quoi payer son loyer,
> on doit avoir une maison à soi. > Mais celui qui ne peut pas subvenir aux frais de loyer, est précisément celui qui n'a point de maison; et de même, l'homme qui voudrait consacrer sa vie à l'étude , manque , pour l'ordinaire , de cette fortune qu'on méprise à l'Académie française , -et sans laquelle un homme studieux doit être fort malheureux, puisqu'il ne peut plus entendre parler cette étude,,,,.. ^.
Qui sait des paroles, * Dont le charme assoupit les plus vives douleurs.
Dans ladite séance, on put remarquer un incident (Iftcheuxpourla thèse du jour; l'un des concurrents osa contredire l'Aréopage ; c'était M. Delavigne , poëte connu par la tragédie des Vêpres Siciliennes et autres ouvrages, i L'auteur, dit un journaliste, a osé changer le programme
> du sénat littéraire , et envoyer à l'Académie , sous la
> forme d'un doute injurieux , la question du bonheur » que procurent les lettres : l'assemblée n'a pas manqué
400 prolAoomèiies.
> d'accueSlir ceite anoonce avec un malio plaisir ; tout le n monde riait, même le rapporteur. >
Voilà des juges bien impartiaux : ils s'accordent d'avance à railler celui qui ne partage pas leur avis , celui qui ose
émettre franchement son. opinion. Quel sens attache-t-on donc au nom de république des lettres» s'il ne régne pas à l'Académie quelque liberté d'opinion sur des fadaises de vieille controyerse, des balivernes morales comme le dogme du- mépris des richesses : question sur laquelle on doit d'autant mieux accorder le fraiic-parler , qu'elle ne touche en rien aux intérèts^e la politique? Celle-ci, tout occupée à accroître là masse des richesses, ne saurait trouver INJURIEUX qu'un littérateur désire , comme tout autre, quelque minime portion de la richesse nationale.
Je pourrais sur ce débat opposer à l'Académie l'opinion d'un de ses secrétaires célèbres, Marmonteh Quand il était mourant de faim dans Paris , prêt à abandonner la littérature et à retourner planter des choux en Auvergne, pensait-il qu'un littérateur dût mépriser l'argent, et se passer de cette fortune sans laquelle on ne peut pas même subsister, encore moins étudier? Il ne fut conservé aux lettres que par la protection d'un savant trés-opposé aux principes actuels de l'Académie; c'était Voltaire , qui ne pensait pas qu'un littérateur dût vivre de si peu de chose : et si Voltaire n'avait eu, selon le vœu de M. Lebrun, que de quoi vivre de peu , lutter contre la famine et assoupir ses douleurs par l'étude, comment aurait-il pu soutenir Marmontel ?
Combien de fois l'Académie a-t-elle été sur ce point réfutée par ses propres membres I Saint- Lambert, en recevant du ministre une pension de 3 mille francs , hii répondait en ces termes : t Permettez que , pour vous
IHtEBIlilIB. 401
> rem^cier d'une manière digne , de ycras » je fèlieite
> d'abord les lettres d'avoir trouvé an ininisire qui, etc. , » qui nous paie bien, qui ne partage pas l'opinioB de l'Aeadéfloie sur le» charmes qu'un Itttérateof doit trouver dans la pauvreté. •
Qu'il oae soit; permis de sounwll^e ici à une épreuve l'auguste compagnie» dont je negoMe pas l'opinion sur le mépris des riches3es*
Je suppose que le souverain , en lisant les détails de la séance, en eût adoptéles doctrines, et ^'il eût chargé son ministre d'écrire au docte Aréopage la Mire suivante : c^Sa Majesté condamne comme vips le profane éertvain
> qui doute que la culture des lettres suffise au boiihçur i >' et voulant fendre homniage à vos principes , en dire une 1 pleine et entière application , elle supprime, à dater de » ce jour, les pensions publiques ou secrètes desprésident,
> secrétaire et académiciens. EHe considère ces émoiu- 1 ments comme un outrage aux lettres : dorénavant elle
> réservera les pensions à ces aveugles , comme M. Delai vigne, qui pensent qu'aux charmes de Pétude il faut i joindreceitti des secours de k fortune, i A cette lecture, combien aurait-on vu de froncements de sourcU dam la docte assemblée qui s'accorde à railler, aiyec unmalin plaisir , ceux qui doutent que la oiriture des lettres doive suffire à des lettrés réduits, comme Rousseau, Marmontel et Camoëns , à l'indigence et même à la niendieitè !
Sur ce, l'on va me répondre, < qu'il ne fiaiut pas prendre ) & la lettre ces louanges de la pauvreté ; que ce sont
> des momertes convenues et de politique obligée en Gi-
> vilisation. i .
Je le sais : mais comnte cette politique devient inutile dès à présent , il importe de la réfuter dans ses appli-
403 PROLÂGOHiHES.
cations les plus Técentes, et faire bten connatlre «aux sayanisde diverses classes, le piège où ils s'entraînent les uns les autres par leur faux libéralisme , lieurs aberrations systématiques en idées libérales» Il n'en est pas de plus intéressés À cette réfutation que les académiciens de Paris 9 pour qui la découyerte de l'Association est ùo frai Pactole; car si la langue française est adoptée pour langage provisoire de l'unité , le titre de littérateur (rançaiSy et surtout d'académicien de Paris, sera un relief colossal, et on accablera d'offres séduisantes chacun de ces écri-- ?aîns, pour les engager à accepter une direction d'instruction publique. Oipe saurait évaluer à moins de cipquante mille fr. de rente les offres qui seront faites à tout académicien de Paris, et proportionnément à ceux de BHlindre importance. Il convient donc, pour leur intérêt, de les détourner du mépris des richesses , les prévenir contre cette marche de la politique civilisée, obligée d'appauvrir systématiquement les savants, d'après les motifs exposés au 4®. moyen ci-aprés.
Cette politique devient également vicieuse dans l'intérêt des souverains, qui ont besoin que le mécanisme sociétaire vienne sans délai les délivrer du poids des dettes publiques, et des révolutions dont elles sont le germe.
Il est donc nécessaire de combattre la résignation ^les savants à la pauvreté; de les éclairer sur cette jonglerie morale qui spécule sur leur misère , et les critique lorsqu'il» osent, comme M. Delavignç, dédaigner le bonheur d'être pauvre et persécuté.
Passons à l'examen du jugement de l'Aréopage sûr l'opuscule dudit concurrent. Je transcris le récit du journaliste, c Porteur de plusieurs couronnes acadé- » miques, il a poussé l'ingratitupe et L'iRHÉviRBncs
i jusqu'à renier en quelque sorte les lettres et F Académie, f Le rapporteur s'est laissé. aller à sa faiblesse pour uu
> jeune homme qui du moins n'était pas coupable du i crime de lése-poésie. C'est alors qu'il a loué, presque
> sans réserve , l'originalité, la verve, la gaieté comique»
> les vers brillants et naturels de celui auquel le sévère
> Aréopage voulait bien accorder une mention honoi rable. >
Quoi, parce qu'un homme est bon poète et porteur de plusieurs couronnes bien méritées, il faut que sa pensée soit asservie aux convenances de telle compagnie ! qu'il en devienne le Sèïde, et moins encore; qu'il soutienne en mercenaire , en quêteur de cent écus, un sophisme très-dangereux en ce qu'il pousse les littérateurs à leur perte ! il les excite à mépriser l'appui de la fortune dont ils auront besoin tôt ou tard , pour soutenir une famille, pour produire leurs ouvrages, les défendre contre la détraction; en6n, pour échapper à la servitude littéraire , au besoin d'écrire pour, le compte d'un académicien opulent, se mettre À ses gages, et le voir publier sous son nom telles compilations ou compositions dont le salarié littéraire aura eu toute la peine et tout le mérite! Faut-il donc déguiser aux savants ces vérités incontestables; les exciter â croupir dans la pauvreté, leur en vanter les charmes imaginaires, sous peine d'irrévérence et d'ingratitude envers l'Académie! Quel noble rôle assigné aux écrivains ! quelle liberté garantie à la pensée !
Puisque M. Delavigne excelle en poésie, de l'aveu. de ses juges sévères, il devient lui-même juge compétent sur les jouissances de l'art. Il peut nous dire quelle dose de bonheur lui a procuré la culture de cet art : il n'est
404 PROLiOOMftlfES.
doiHSBt ittgrai, ni irrévérent, dum seulement sincère, en déclarmt, dans uœ jolie, éptlre, qu'il n'a point trouTé dbns la cniture des lettres ee bonheur que rAcadémie TBUt isoler de la richesse : et cette opinion si franche , si plattsible , de^ûent un crime aux yûmx d'hommes voués à la recherche dé la vérité !I !
Poursuvons sur. le forfait littéraire de Bf . Delayigne : je continue À transcrire.
€ Il critique à bon droit l'importance que se. donnent » les savants, leurs courtes lumières, et l'immense p ignorance de cette science orgueilleuse. qu'il dépeint
> dans ce vers :
J'fti su tout e:(pliqu6r, ne pouvant tout connaître.
£aefiet, la philosophie a voulu expliquer même les passions dont elle ne connaît ni le mécanisme^ ni le but. Aussi veut-elle encore aujourd'hui placer le bonheur des nations dans la richesse, selon les Economistes, et le bonheur des savants dans la pauvreté,. selon l'Acadéoiie. Voili une de ces mille contradictions qu'on appelle torrents de lumières,, et qui ne sont que le caractère ^ Y duplicité d'action (51 )•
Le journaliste avoue c qu'on a apptoudi au passage où
> l'anieur compare notre savoir à un grand labyrinthe
> dams lequel l'étude tfpus cofiduit & l'aide d'un fil em-
> brouillé qui s'allonge toi^ours. ^
C'est définir exactement les quatre soienôes philôso-; phiques, allongées de 400,000 tomes. Celui qui juge sî sainement sur le tout, est-il moins sage dans son opinion sur le besoin de richesse ? et pourquoi gêner la liberté de la pensée, sur un problème aussi embrouillé que celui du bonheur des liitéraieurs ou autres classes d'hommes f
<}u'y a-t-il de si irrëvérèot à placer ce bonheur dans la fortune, dont, après tout, les acadéoiicieBs ne sont pas si ennemis qu'ils affectent de l'être ?
Une vérité de fait à leur opposer, c'est qu'en France les littérateurs ont été la plupart trés«maUieureux, faute d'un peu de fortune. Le nom de l'auteur couronné dans eette séance rappelle qu'un fanaux poëte de même nom, Lebrun-Pindare, l'honneur de la lyre française, a été, comme son collègue J.-B. Rousseau, accablé de dégoûts par les détracteurs, sans que la nation qu'il illustrait ait rien fait en sa faveur. L'Académie ne niera sans doute pas l'influence des détracteurs, puisqu'elle à, dit le journaliste, beaucoup goûté les vers suivants de H. Delavigne :
Que de petits esprits , jaloux des noms -célèbres , Prendront contre lé jour, parti pour les ténèbres ! Les sots, depuis Adam, sont en majorité.
Si donc elle confesse l'influence de la délraetion, elle doit savoir que les littérateurs ne trouvent guère de moyen de lutte que dans la fortune : car il faut confondre l'envie par de nouveaux chefs -d'o&uvre; mais on ne peut les composer qu'autant qu'on a quelque revenu pour se dispenser d'un travail mercenaire ; il faut donc un peu de fortune ^ux savants, quoi qu'en dise l'Académie.
Parmi les littérateurs français,, on n'a guère vu d'heureux que ceux qui ont su allier Tiolrigue et la fortune aux (alents littéraires. Voltaire fut heureux dans cette carrière, parce qu'il était habile à lutter de subtilités commerciale» avec les libraires, > leur opposer fin ooiitre fin : mais Rousseau» qui était inhabile aux astuces piereantilês, fut très*malheureux dans 4a carrière Jitt^raire. On ne lui
406 pROL^coMÈims.
paya pas même 60,000 îr. que l'Opéra hii deyait pour bénéfice du Devin de Village, Par suite de ces injustices, il fut réduit à copier de la musique pour gagner sa subsistance : n'eûl'il pas été mieux pour liïi et pour les lettres, qu'il eût joui d'un modique revenu?
On en citerait une foule qui ont subi cette infortune; J'ai parlé de Rousseau, Gamoëns, Marmontel, qui essuyèrent le sort du prince des poëtes; mais si les personnages transcendants, comme un Homère, sont réduits À mendier, quel doit être le sort des littérateurs moins renommés , quoique dignes de distinction ? Ils essuient le double supplice* de la pauvreté et de la raillerie. On en voit une foule dont la misère est raillée en vers et en prose, comme celle de Gilbert et MalfilÂtre, dont on a dit :
La faim mit au tombeau Malûlâtre ignore.
Le mot ignoré n'est ici qu'une malice. Malfilàtre n'était point ignoré de son temps, et avec 20,000 fr. de rente il aurait été un poète de grand renom. Il en fut ainsi de Don Cervantes ,
Qui corrigea son siècle et mourut de misère.
D'autres n'ont eu pour récompense que de stériles éloges après leur mort; car il faut être mort, en France, pour avoir quelque droit aux faveurs de l'opinion. Les rares exceptions, comme celle de Delille, confirment la règle , et ne sont qu'un masque d'équité dont se fardent lesZoYles. Ils sentent bien qu'ils trahiraient leur secret, s'ils ravalaient tout le monde : leur méchanceté serait trop i découvert. Aussi prennent-il&le parti de cwitredëcùnér les auteurs : au lieu d'en déprimer un sur dit , ils* en bafouent neuf sur dix , et épargnent le dixième pour se
donner des airs de suffrage équitable ; encore souvent renvoient-ils leurs éloges après le décès. Quand un grand écrivain n'est plus de ce monde, on daigne enfin reconnaître ce qui lui est- dû, publier un recueil de ses ana , se cotiser pour lui élever un mesquin monument. Aujourd'hui , l'on sollicite en France de misérables souscriptions pour une statue de Molière. Quelle honte à un État de S9 millions d'habitants, d'attendre un siècle avant d'ériger un monument à qui l'a si bien mérité! Ces hommages expiatoires aux défunts , ne sont-ils pas autant de soufflets que la nation se donne À elle-même?
On l'a nommée la grande nation : si elle Ta été quelques années par la guerre, on peut sans injure lui décerner , en fait de gratitude littéraire , un nom tout opposé, lui allouer le titre que lui donne Kolzebue ; ces petits Français : et vraiment ils sont des plus petits , quand leur lésine offre un prix de 300 francs à qui osera nier l'évidence , et vanter aux savants les charmes de la pauvreté.
La tâche des sociétés savantes n'étail-elle pas plutôt de pourvoir au soutien des auteurs pauvres et des talents enfouis? C'était là un problème digne d'occuper de vrais libéraux : tant d'événements leur ont donné l'éveil sur ce sujet! Métastase faillit rester portier toute sa vie , sans le hasard qui lui procura la connaissance et la protection d'un cardinal. Quelle honte pour le monde savant, que les Marmontel et les Métastase ne soient rendus à la littérature que par une aumône fortuite ; que les grands talents formés par la nature soient presque tous étouffés par l'indigence; qu'on n'ait avisé à aucune précaution tutélaire pour discerner et soutenir ceux que la nature destinait à exceller dans les sciences et les arts, et qu'on aille
408 PROLiOOHiUES.
eherober eiehuivemenl des objets de culte parni les morts , quaiMi il y a foule de talents parmi les vivants !
On nous yante les produetions de divers auteurs Ddediocres du siècle de Louis XIV; on nous les dépeint comme autant de phénix , parce qu'ils ont le passe-port exigé en France , l'avantage d'être morts : Topinion sur ee point opère comme les cloches du luthui , qui »
Pour honorer les morts , font mourir les vivants.
On trouverait dans la seule ville de Paris trente écrivains négligés, enfouis dans un travail mercenaire, et qui, s'ils avaient le nécessaire pour se livrer à l'étude » surpasseraient en vers et en prose bon nombre des vieilles idoles du siècle de Louis XIV. On écrit aujourd'hui avec plus de pureté et de. goût. Nos écoliers mêmes n'oseraient pas , dans le style apologétique, employer ces pesanteurs de Boileau :
Grand Roi, cesse de vaincre, ou je cesse d*ëcrire.
Et nos échappés de collège feraient des odes. meilleures que. celle sur la prise de Namur.
Hais il règne en France un acoord général pour la détraction anticipée, surtout contre les inventeurs qui n'ont aucun moyen d'accès , d'examen el d'épreuve , et qui seraient fort bienaccueiliis s'ils se présentaient avec la fortune d'un Voltaire , d'un Helvètiuà ; tant il est vrai que la richesse est nécessaire à tous ceux qui s'occupent de sciences, lettres et arts ! A défaut, ils sont communément réduits à se mettre à gages, se livrer, pieds et poiiigs liés, aux éoumeurs scientifiques et littéraires, qui mettent au jour d'amples ouvrages en salariant une douzaine d'éerivains pauvres dont ils s'attribuent le travail. Il faut
INTBRHÈDE. 409
qu'en auteur sans fortune aille courtiser ces traitants , leur demander de Temploi » leur persuader même qu'ils soQft les vrais auteurs du traTail qu'on a fait pour eux ; ra|MDe exprimée dans ces ver» d'un po&te peu connu :
S'il vous naît quelque idée ,
Sachez là présenter avec management ,
Comme lear propre idëe, arrangée autrement.
YioiiBT-LE-DuG. Nouvel art poétique.
Le poëte cite à ce sujet l'administration , dont il dit : tt C'est d'ordinaire l'obscur emptoyè qui a tout le mérite > d'un travail dont l'employé supérieur a tout le profit. > Tel est le lot des écrivains pauvres » et surtout des inventeurs , qui , pour se produire « seruient oblige d'aller faire hommage de leur découverte à quelque potentat scientifique.
D'ordinaire , les découvertes tiennent , ou à une science inconnue , ou à des branches inconnues de quelque setence. Or, quel appui peuvent espérer, sans la richesse, les hommes qui s'occupent de sciences inconnues, quaud il n'existe pas même d'appui pour les scieniees que tout le monde opine à protéger, comme la littérature? Analysons brièvement l'état de persécution où elfe se trouve en France.
La détraction est parvenue à déshonorer successivement les ordres et les genres. Par exemple, on nous dit que la poésie n'est plus de mode : un littérateur ne doit s'exercer que sur le budget, le décrochement de la rente, et le vol sublime des huiles et des savons. Telle est la réponse qu'on fera àqui parlera de poésie(i). Cependant si ,
(i) En 1802, un homme de lettres, M. Noël, publia un dictionnaire de mythologie, très*d<^taillé et irès^utile. J'entendis , \ Il l8
4i PROL^OMÈNES •
par exception y l'on yeut bien admettre encore qoeiqu'ombre de ce talent, à quel genre faadra*t-il se Gxer pour complaire à l'opinion? Elle prononce qoe T épopée est une antiquaille , un genre insipide. Ghoisira-t*on Tode; c'est la poésie des écoliersy s'il faut en croire le goût moderne, et Horace aujourd'hui ne serait qu'un écolier. La satire, qui fit la renommée deBpileau, est encore moins recevable dans un siècle q|ii ne vit que d'encens , et en exige pour la classé même des agioteurs que badinaient Horace et Boileau. La tragédie est une bagatelle : on en a 40 À la porte du théâtre. L'auteur d'une iragédie est considéré comme un saute-ruisseau, qui oe peut /aire son chemin que par la protection d'une actrice i Quant ^ la bonne comédie , eHe est trépas$ée le lendemain de son apparition. Tel qui ferait aujourd'hui la Métromanie ouj/e Misantrope, verrait son nom oabUé la semaine suivante . Sur quoi donc s'exercer ? Sur des pièces fugitives ? cela est de mauvais ton; c'est se donner le renom de poëte. La bonne compagnie ne lit plus les vers ; elle ne s'occupe que de budget ou de charades. Notre siècle est semblable à ces gastronomes trop bien repus, dont le palais
Lyon , dire de lui : « On Ta blâmé, ^ Paris, d'avoir éct'xi sur ce » sujet-lii. » Je répondis : " Sur quoi fallait-il qu'il écrivit ? — » Eh , sur le commerce. — Mais s'il ne connaît pas le commerce ; » s'il est littérateur et non économiste , comment éciira-t-il sur » le vol sublime des huiles et des savons? »
Tel est Tavilissement ou est tombée la littérature. On exij^e aiH0urd*hui qu'un lettré écrive en Thonneur du tripot d'agiotage. Sçrait-elle avilie à ce poii^t , si ses auteurs ne s'étaient pas laissé appauvrir ; s'ils eussent étudié et mis en crédit les procédés du vrai libéralisme , dont le premier (Exlroduction ) a |H>ur résultat d'enrichir les savants et artistes ?
INTERUÈDE. 411
blasé ne Irouve plus aucune saveur ni aux mets , ni aux vins.
Cependant» cooime il faut une exception» une grâce à quelque genre , on admçt encore celuj des couplets et vaudevilles , parce que c'est un moyen de mordre et de déprimer toute nouveauté. Aussi estnl prudent è l'auteur d'un opéra , de faire lui-même sa parodie , pour en prévenir une plus méchante.
Le zoïlisme n'épargne pas mieux les prosateurs. Il n'est plus guère possible d'écrire en prose au goût des Français, à moins de protection spéciale, ou d'influence administrative qui force les applaudissements et équivaille à l'arrêt burlesque :
De par le Roi : ces vers sont beaux.
Signé Louis ; et plus bas, Phelippeaus,,,.
Encore cette protection de quelques privilégiés n'eslelle , je le répète , qu'une arme spéculative entre les mains des Vandales, qui s'autorisent de la louange donnée à l'auteur puissant , pour immoler 20 victimes. Les journalistes de Paris, qui sont de fort bons écrivains, remplis d'esprit , d'érudition et de moyens , se traitent respectivement d'imbéciles. Il en est de même danS les arts : on a prouvé , bien ou mal , que la Galatée de Girodet n'avait pas le sens commun ; que ce n'était pas un sujet de peinture. D'où vient cet acharnement des savants et artistes à se déprécier réciproquement ? De ce qu'ils manquent de fortune. On n'avilit pas ceux qui possèdent un million. Loin de là; on prône leurs ouvrages avant qu'ils ne soient connus; on s'extasie devant leurs moindres bluettes. Si jamais on dut réfléchir sur ce désordre, c'est au moment où la théorie sociétaire garantit aux savants et
41^ PROLéGOMÈIfES.
artistes ravénement subit à une grande fortune. Ces in* justices qui les accablent, ne prouvent-elles pas contre le sophisme qui présente pour gage de bonheur aux littérateurs, k mépris, deê rkhesêes? Ils doivent en coaeture à se rallier à la nouvelle science , qui les servira assurément beaucoup mieux en les élevant & la fortune , qu'en les façonnant h la. mépriser.
Ultienne. -—Je ne m'engagerais pas dans ces critiques sur Tétat des sciences et des arts , si elles n'avaient pour objet de désabuser ceux qui les cultivent ; d'amener au moins quelques-uns d'entre eux à suspecter la civilisation qui les persécute , et à tourner leurs vues vers l'Association.
Précisons bien le vice du faux libéralisme , où ils sont entraînés : je n'inculpe pas sous ce nom les intrigues politiques ; elles sont le péehé de toutes les coteries; et à supposer que ies savants et artistes y participent , c'est un faible eommun k toutes les elasses, et non pas un grief d'accusation contre aucune.
Le côté vicieux de leur libéralisme , c'est la duperie composée, i^. Celle des auteurs; je viens d'en donner des preuves plus que suffisantes ; 39. celle du corps social qui est frustré de découvertes en Association et en Garantisme , points sur lesquels la soienee aurait fait de rapides progrés si , au lieu de se laisser leurrer de fumées de gloire, les savants s'étaient ralliés au prine^e de vrai libéralisme énoncé plus haut : enrichir toutes les classes utileSy sans en spolier aucune.
Quel est le résultat du système qui exeite les savants à l'amour de la pauvreté? Il tes fai^nne à se ciMilenter de l'étal civiKsé , et ne point songer à en inventer de meil-
leur : c'est donc un système eiraemîdes progrès sociaux. Si , au contraire, on excitait les savants à aioier la fortune aeq^separ lesToies de Thonneur, ils en concluraient que l'honneur n'étant guère voie de fortune en civilisation , l'on doit s'appliquer à dèconvrii* une société meilleure, et apte k enrichir les savants, lettrés et artistes. Ceux-ci, en se bornant aujourd'hui aux fioméesde gloire, n'obtiennent le plu3 souvent ni fortune m gloire , et sont leurrés sur Fune et l'autre , en voulant sacrifier l'une à Vautre.
Objectera-t-on qu'une société amie des mœurs, une grande Aicadémie , ne peut pas décemment recommander aux savants et artistes l'amour des richesses? Pourquoi non, » elles sont acquises par les voies de l'honneur? Or, en adoptaqt cette régie de rechercher la fortune par les voies de l'honneur, et de la procurer par cette voie à tous les savants et artistes, on s'impose la condition de découvrir une société ultra-civilisée.
Ainsi l'on aurait marché au bien , en se ralliant spèculativement à l'Attraction, dont le premier vœu est la richesse; et l'on a marché au mal, au prolongement de la civilisation, en déviant du premier vœu de l'Attraction, en façonnant les savants et artistes à la pauvreté.
Quel est le fruit de ces doctrines qui ordonnent de préférer la gloire à la fortune? Elles n'engendrent que l'hypocrisie générale. Chacun feint d'estimer la gloire et la vertu , et chacun en secret ne tend qu'à s'enrichir. Certaines classes ne prennent pas môme la peine de déguiser cette opinion. Lesmarchands disent tout net : < Nous ne travaillons pas pour la gloire, c'est pour l'argent. > Ce que disent crûment les marchands, d'autres se bornent à le penser, et agissent en conséquence : les rares exceptions confirment la règle.
414 PROLÉGOMÈl^S.
Sî> au contraire, nous Toulons désirer gloire et fortUDe à la fois y la nature est prête à nous satisfaire ; et pour arriver d'un seul trait à nos trois buts ou foyers d'attraetion.
Au l^^. foyer, — Luxe, rt>;Ae55e ^ ambition sensuelle;
Au 2®. foyer, — Gloire ^ honneur, ambition animique; il ne nous reste qu'à découvrir le secret d'arriver au 3®. foyer, celui d'association ou industrie sértaire, qui garantit l'avènement aux deux autres, et leur sert de lien.
Si nous ne voulons arriver qu'au l^^. foyer en négligeant le 2®., la nature ne nous fournit d'autre moyen que la fausseté : aussi est-elle caractère général des civilisés , qui tendent à la fortune aux dépens de l'honneur, ignorant l'art d'allier l'un et l'autre. Si nous ne tendons qu'au S®, foyer, en négligeant te 1®^., la nature nous jette dans les duperies et les disgrâces. Aussi l'homme épris de ta vertu, et voulant la pratiquer aux dépens de la fortune, en vient-il à s'écrier : vertu, tu n'es donc qu'un vain nom! (L'Honnête Homme, ou le Niais, de Picard.)
Ainsi l'ambition simple, désir de fortune sans gloire ou de gloire sans fortune, engendre fausseté et duperie : on évite l'un et l'autre vice par une ambition composée ou désir cumulatif de fortune et de gloire; but où l'on ne peut atteindre que par la découverte d'un régime social antre que la civilisation ; par l'inrention d'une des trois périodes, 6®. Garantisme , 7®. Assoéiation simple; 8®. Association composée.
Sr l'on manque le moyen de mettre les savants sur cette voie de découvertes ; si on les en détourne en les résignante la pauvreté, quelle classe pourra les suppléer? Ni le peuple ni les oisifs ne s'inquiéteront de décou-*
vertes; elles seront négligées, et le monde social restera stationnaire en .lymbe civilisée et barbare.
Ainsi les auteurs d'idées soi-disant libérales , comme le mépris de la fortune, quelque louables que soient leurs vues, ont partout le tort de conduire à F-opposé du but 9 k l'opposé des inventions en mécanique sociale; ils opèrent pour le salut de la société c^omme l'ours de la fable , qui d'un coup de pavé casse la tête à son ami , en voulant le dégager d'une mouche qui trouble son sommeil.
On commet pareille maladresse en appauvrissant les savants et artistes» en les réduisant au sort le plus mesquin , sous prétexte de leur créer un bonheur inconnu du vulgaire, un pur amour dé la gloire, une félicité romanesque et vilainement démentie par les poursuites du créancier.
Un vice déplorable de ces jongleries , c'est d'abuser les protecteurs bénévoles des sciences et des arts. On leur persuade qu'un savant est assez heureux quand il manque du nécessaire, et qu'il n'a que des fumées de gloire pour solder les fournisseurs qui lui envoient le sergent.
Il résulte de ces illusions, qu'un protecteur croit souvent faire aux savants et artistes une grande faveur, en LES ABSORBANT par uuc placc de scribe ou cul-de-plomb dans un bureau : et pourtant ce protecteur est bien intentionné pour la science , tout en assassinant le talent par une fonction absorbante.
L'Angleterre commit cette faute à l'égard de Newton : il fut en partie absorbé par une récompense inconsidérée ; on lui donna une place lucrative de directeur de la monnaie , place où vingt autres pouvaient le suppléer.
La chronique assure qu'il y rendit de grands services ;
4i6 PROLÉGOHÈXES.
je le crois : un homme aussi éclairé , aussi intègre que Newton, doit rendre d'éminents serrices iâm toute fonction qui exige la connaissance des sciences fixes : mais n'était-ce pas un meurtre scientîique» un scandale, que dé le détourner des études où il pouvait servir le monde entier ? Un génie tel que Newton appartient au monde , et non pas è l'Angleterre : elle devait donc éviter de le distraire de travaux où il servait rhunianité entière , tout en servant son pays.
Qui sait à quel point Newton aurait poussé le calcul de TAttraetioB , s^il y eât donné les vingt années qu'il perdit au service delà monnaie? Peut-être aurait-il, dans le cours de ces vingt années, achevé ce qu'il avait si bien commencé , et étendu le calcul du matériel au passîomid. Ce travail aurait été d'autant plus précieux, que publié par Newton il aurait été adopté d'emblée; tandis que mis en scène par un inconnu tel que moi, il aura des obstacles nombreux à surmonter, entre autres la prévention du siècle contre les inventeurs et savants sans fortune, toujours titrés d'imbéciles par la classe des pubUcatns, dont le jugement, quoique diamétralement opposé à celui de l'aréopage français , arrive pourtant au même but selon la toi du contact des extrêmes : tous deux concourent èga-lement à dégrader la science et ceux qui la cultivent, ie m'appuie d'une preuve qui a Tà-propos d'éphéméride.
Le jour même où l'Académie vantait aux savants la pauvreté, un journal de Paris (Débats, 26 août 1818), contait la déconvenue d'un poète absorbé par une faveur de celte espèce ; de M. Viollet-le-Duc , auteur du Nouvel Art poétique , où il déplore la condition d'un littérateur français, f II prouve, par d'illustres exemples, dit le jour- » naliste, qu'avec le savoir-faire on va bien plus loin en
mT£RMÈD£. 417
» littëralure qu'avec le savoir. Au$h son poëme fort joli » esUU presque ignoré, » parce qu'il démasque les intrigues littéraires.
lien a obtenu la récompense qu'on donne fréquemment en France auialent naissant, une place de scribe à 1200 fr. ; le charme de gagner sa vie en amoncelant tout le jour des colonnes de chiffres , qui exigent une attention minutieuse et faiie pourhébéter une tête poétique. Plaisant moyen pour électriser la muse et inspirer les beaux vers ! Aussi n'a-t*on vu, depuis, aucune production de cet auteur.
Voilà comme en civilisation l'on excelle à absorber et ensevelir vivant un poëte dont le début donne de grandes espérances : on le paralyse , on Tanëantit , tout en feignant de le récompenser, ethii vantant lescbarmesde la pauvreté.
Redisons aux savants, que s'ils ignorent l'art d'être ii« béraux pour eux-^mémes , ils ne sauront pas l'être pour la masse du peuple. On a vu que le principe fondamental du libéralisme est d'enrichir toutes les classes , excepté les fripons : à quel propos voudrait*on excepter les savants et artistes?
En les façonnant à se résigner à la pauvreté , on les a rendus incapables d'envisager sans éblouissement les récompenses que leur prépare l'état sociétaire. Cette idée de sceptres & obtenir leur parait une billevesée; elle sera plutôt goûtée de leurs ennemis mêmes, des faux libéraux , qui jouent le désintéressement , mais qui , dévorés d'ambition , ne trouveront aucune proie trop copieuse , et prê^ teront volontiers l'oreâle & ces perspectives : n'importe qui en profitera : j'ai dît (S81) que la carriéiw est ouverte à tous, et j'ajoute, comme je l'ai promis, un éclaircisse-< ment propre à fonder l'espoir.
On croira ou l'on ne croira pas à la possibilité de i'Asso*
4f8 PMLfGOMiRES.
eiatioD et de l'harmonie générale , ou unilé universelle qui en doit nattre.
Je n'ai rien à dire à eeux qui n'y croiront pas, après la lecture du traité ; je ne parle qu'à ceux qui croiront , ou qui hésiteront et se diront avec inquiétude : c Si pourtant cela était vrai; si cette Association allait réussir, et que les suites donnassent lieu à cette distribution de sceptres (376) ou dignités analogues sous des noms quelconques ! dans le doute , n'est-il pas prudent de se ménager une voie d'accès , en se ralliant à l'opinion dubitative et conditionnelle (S81)? »
C'est pour ces hommes circonspects que j'insiste sur cette perspective , en attendant le traité des Séries passionnelles , qui donnera les démonstrations.
~ Raisonnons sur une estimation locale , et sans embrasser le globe, spéculons sur un seul point, Madagascar. Voyons quelle quantité de couronnes disponibles fournira cette lie, en cas de versements coloniaux et d'organisation harmonienne.
Madagascar, oA les Français et Anglais ont souvent essayé des établissements» n'a pas plus dD 4 millions d'habitants. L'tle peut, avec ses attenanoes,. Archipels de Comore, de France et Bourbon, nourrir 45 millions d' habitants qui formeront deux califiats ; novd-Madague et sud- Madague.
Il n'existe parmi les roitelets ou brigandeaux du pays , aucun titulaire califal ou Ennéarque (376) ; point d'Octarque, point d'Heptarque , mais seulement une cmquantaine d'Hexarques ou caciques de plein droit, à titre de chefs d'un petit territoire et de ses villages.
Cependant qui placer à la tête des relations de Madagascar quand on l'organisera? Il faudra y établir,
UVTERMÈDE. 419
â ËDDèarques OU Califes , 9^. degré.
environ 6 Octarqùes ou Soudans, 8®. —
18 à 20 Heptarques ou Rois , 7®. —
60 à 70 Hexarques ou caciques, 6^. —
200 Pentarques , Ducs » 5® . —
Parmi les iituiaires légitimes de Madagascar, on trouvera tout au plus âO caciques et 60 ducs ; encore les deux souverains de France et d'Angleterre sont-ils comptés ici pour trois dues à fournir de plein droit aux ties de France , Bourbon et Rodrigue.
U restera donc en emplois supérieurs à la disposition de la hiérarchie sphérique , environ
2 Califats t & octarehats, 20 royaumes, 50 Hexarchats, 150 duchés; emplois qu'on ne remplira pas d'emblée, mais qui suffiraient à récompenser tous les ambitieux notables de France ; car les mimstres, les grands et même divers princes du sai^, n'obtiendront jamais ni un califat , ni un octarchat d'environ 8 millions d'habitants , ni un petit royamne de 2 millions , pas même un hexarchat de 7 à 800 mille Ânies , comme serait l'Alsace ; pas seulement unpetit duché souverain de 200 mille, comme Weimar. Et pourtant Madagascar qut va leur en fournir à profusion, n^est qu'un centième de ce globe, dont les 3/4 au moins resteront à pourvoir de dignitaires en tous degrés.
Ceuxqui obtiendront les hautes dignités de cette tie, pourront très-prochainement en prendre possession ; car Tfle sera bien vite portée au complet, par ses habitants mêmes qui sont disséminés sur tous les points. Il suffira, pour les organiser, d'y transporter sur diverses localités , environ 60 phalanges, soit 100 mille Européens; après quoi le séjour en sera plus agréable que n'est aujourd'hui celui
4â0 PROLéGOftÊNCS'.
de Paris. D'ailleurs, toul titulaire sera pleinement libre de rester en Europe , et d'envoyer, quand bon lui semblera, un de ses enfants : Ton en dépayse pour de moindres lots ; et si les savants s'effraient de ces récompenses , ne seront-ils pas tocgours à temps de les refuser, ou d*en sous-traiter comme d'un autre domaine?
Soit dit pour la pur galion de$ passions (551) de messieurs les ambitieux, à qui la morale persuade qu'ils ont de trop vastes désirs, qu'ils doivent n'aimer que la médiocrité et la constitution. Us doivent, dés é présent, pour le bien de l'humanité , se purger de la modération , ambitionner de beaux sceptres, de vastes empires, et prétendre aies obtenir sous 5 à 6 ans ; car il n'en faudra pas davantage pour généraliser l'Association, organiser la hiérarchie spbérique et nécessiter les premières distributions, n faut donc aujourd'hui , pour le bien de l'humanité, pour accélérer son avènement au bonheur sociétaire, que chaque moraliste conçoive une ambition cent fois plus vaste que celle des conquérants qu'il Mâme de vouloir s'emparer d'une petite province.
Qu'ils prennent garde, avec leur scepticisme, de ne pas se laisser gagner de vitesse. La plupart d'entre eux, je le leur prédis , viendront trop tard jouer le r^iedela mouche du coche, et se donner après coup pour chauds partisans de l'Association , quand il aura été constaté qu'ils n'ont rien fait ou n'ont (iait que des riens pour la servir, et qu'ils ont , de propos délibéré , louvoyé et tâtonné, dans les moments où il eût falhi se prononcer au moins en opiaien diMiatite et condàionneUe; car l'harmonie sera trop sage pour ignorer qu'on ne peut pas, en çivHtsation, attendre dtvaiitage d'un homme prudent, oUigé de céder beaucoup aux petitesses et aux préjugés du siècle.
INTERMÈDE. 42i
J'ai fait conoattre aux safants et artistes les duperies où ils tombent de fait , les disgrâces qu'ils ont à espérer de leur chère cirilisation : prouvons que la politique tend systématiquement à frustrer ces malheureux, et que leur infortune est un effet de eonfenance générale en régime civilisé.
QUATBIÉaiE nOTBN , HÉCfrATir-TBÉORIQUB.
Situation critique des Savants et Artistes.
Après l'analyse de leurs disgrâces , il reste ft démontrer que l'autorité est spéculativementobligê^^à les disgracier, à se tenir sur la défensive avec eux, et qu'en civilisation , l'enrichissement des savants et artistes est doublement impolitique : on peut y remarquer, vice essentiel et vice accidentel.
i^. Vice essentiel: en ce que, s'ils parviennent à la fortune, ils tombent dans l'oisiveté; ils sont perdus pour la science et l'art qu'ils abandonnent.
La carrière scientifique et littéraire est entravée par la détraction, par le ridicule et autres obstacles; elle est presque répugnante , ou si peu attrayante , qu'on ne s'y livre que dans des vues d'intérêt. Aussi voit-on lesD^^O des écrivains renoncer à leur profession quand ils parriennent à une fortune subite. Plusieurs orateurs cités en France comme les aigles de l'éloquence, M. de Fontanes et autres , n'ont pas produit un seul ouvrage remarquable depuis qu'ils ont figuré dans le ministère ou les fonctions éminentes. A peine a-t-on vu d'eux quelques pièces de circonstance , qui ne sont point monuments littéraires , mais productions éphémères , où l'orateur ne rentre en
scèD6 que poar éviter le reproche de désertion, pour n'être pas assimilé à ces parvenus qui ne reconnaissent plus leurs anciens amis : c*esl ainsi que les auteurs arrivés à l'opulence en agissent avec les Muses et le pauvre monde littéraire. On se moqfie du Parnasse, quand on n'a phis besoin d'y grimper pour gagner sa vie.
Il est donc avéré qu'en civilisation la fortune engourdit le talent; que les sciences et les arts, fortement entravés par la détraction » exercent trop peu d'attrait pour faire surmonter la nonchalance qu'inspirent les richesses ; et c'est un résultat dont la politique se prévaut , pour tenir systématiquement les savants et artistes dans une médiocrité voisine du besoin. Ainsi la science , dans l'état civilisé, est spéculativement bourreau de ses propres disciples.
29. Vice accidentel : c'est le penchant aux intrigues politiques; penchant trés-répandu parmi les corps savants, et redouté des souverains, qui ne reviendront plus à aucune confiance pour les philosophes , ni même pour les savants de classe fixe, qu'on a vus presque aussi empres* ses que les sophistes de figurer dans l'arène révolutionnaire.
Entretemps, les savants, surtout ceux de classe incertaine , se trouvent dans une position très-pénible , et jamais, depuis l'existence de la Civilisation, l'on ne vit d'avenir plus sinistre pour eux. Les gouvernements actuels conservent la mémoire du passé , et ne voient dans lés sophistes que des agitateurs dangereux, des caméléons qui tendent par toutes sortes de voies à s'immiscer dans.la politique, pour s'élever à la fortune. Suspects aux autorités, surveillés comme ennemis publics, et réduits à s'affubler de nouveaux masques pour se remettre en
scène, ils sont astreints à se renier eax*inèaies; à dècrëditer les dogmes qu'ils enseignaient il j a 30 ans. On les assimile à ces marchands hollandais , que le gouvernement du Japon n'admet dans un de ses ports qu'à condition de fouler aux pieds la croix qu'ils n'encensaient guère il y a trente ans. (Peu importe & l'esprit mercantile, qui doit, selon Smith, faire de la religion un objet de commerce; 4^. tome, où il traite des moyens de faire tomber à bas prix les ministres du culte. SmUh est bien servi aigourd'hui eu France, où les curés de campagne ont à peine le strict nécessaire. )
Ainsi la philosophie moderne ne peut reparaître qu'en se reniant elle-même, qu'en sollicitant l'indulgence et l'oubli pour ses bévues de 25 siècles. N'est-on pas fondé à suspecter, par suite, les nouveaux dogmes qu'elle essaie d'accréditer , et qui sont frappés du même caractère de réprobation ? car les perfectibilités idéologiques et éco-* nomiques ne produisent toujours que les sept fléaux lymbiques (51) :
1 . Indulgence, 2. fourberie, 3. oppression^ 4. carnage, 5. excès climatériques, 6. maladies provoquées, 7. cercle vicieux ;
Y Egolsme général ,
j^ Duplicité universelle d'action.
On est donc bien convaincu que les nouveaux systèmes de la philosophie ne serviraient qu'à nous jeter de Scylla en Carybde , et ne seraient que le cercle vicieux , 7®. ca* ractére de la Civilisation 51 . Ses fumées de perfectibilité sont aussi suspectes au peuple qu'aux gouvernants : elle n'a donc plus ni partisans ni espérances. Quelle différence du temps où un grand conquérant allait faire visite et oflres de service au chef des Cyniques , temps où la
424 piiouBGOilipviiS.
philoftopUe éUU une carrière d'honneurs et de richesses pour les Platon et les Aristote, les Pythagore et les Sénèquel Des plaisants pourraient lui dire :
Deplocablc Sion , qu'as-tu fait de ta gloire ?
Tout rUnirers admirait ta splendeur.
Ta n'es pkis qoe poijusière , et de cette grandeur
Il ne nous reste plus que la triste mémoire.
Atbaue*
La philosophie a débuté comme le genre humain , par an Paradis terrestre : elle eut son âge d'or dans les beaux jours de la Grèce , où le défaut de spectacles habitueb mettait en crédit les controyerses, les réunions du Portique et du Lycée. Elle en est maintenant au siècle de fer, et il n'est pas de carrière plus ingrate que celle des sophistes. La réyohition lés a perdus sans retour, jusque dans l'esprit des réTolutîonnaires comme Bonaparte, qui débuta par éliminer de l'Institut les quatre facultés philosophiques (i).
Même chute pour les littérateurs : nous ne sommes {^s au temps où les grands s^honoraient de leur intimité, où la Cour et la haute noblesse de Paris étaient en émoi pour l'élection d'un académicien : on ne s'en inquiète pas plus aujourd'hui que de l'éieotion d'un margaillier.
Une autre disgrtlce pour les écrivains est la dépravation récemment introdoiie dans la littérature. Des modes bizarres ont décrédîté le bon goût , et «ouvert les voies de fortune aux auteurs médiocres , à rexclusion des bons. L'invasion du mélodrame et d'autres monstruosités fait tomber dans l'oubli les bons ouvrages , et force les
(i) Le lecteur voudra bien ne pas perdre de vue lue ee chapitre a ëte' écrit et publie' en 1832. ( Woie des éditeurs. )
IMTEBHÈDE. 425
ëcrivaios à déserter la baimière do goût » s'ils yeulent obtenir quelque bénéfice. Autreiois on élaîl un grand bonmie pour on sonnet on un rondeau; à présent, Tépopée m^ne n'est pas honorée d'un regard, et il est de règle que la poésie n'est plus de mode.
Il n'y a de vogue et de renommée que pour les ergoteurs sur le budget et la balance , le cours du cbange et du sayon , et le sordide grimoire des astuces mercantiles et fiscales. Quel dénoûment honteux pour la littérature civilisée, qui décore du titre de perfeetHMiité l'ère d'avî* lîssement des sciences, des lettres et des arts!
D'autre part , depuis que le système représentattf met aux prises les partis politiques , on voit les écrivains tout occupés à se vendre aux coryphées de parti, et prostituer un talent qu'ils pourraient ^nployer à des productions honorables. On considère même tout écrivain comme un manouvrier qui expose «s vente son industrie. La plupart d'entre eux n'en font pas mystère (446) ; et celui qui con* serverait un esprit indépendant, serait d'autant moins cru, que les plus vénaux se targuent du titre d'indépendants , écrivant sans passion.
Il ne reste donc aux littérateurs que la corruption pour voie de fortune : au dernier siècle , ils pouvaient encore jouer un noble rôle; aujourd'hui ils ont à opter entre la vénalité et le mélodrame ; et c'est pitié de voir corn* ment l'on traite en France une épopée , une tragédie, et leurs auteurs.
Le sort des philosophes et des artistes n'est pas moins déplorable que celui des lettrés : froissés par la défiance des gouvernements et par la détraction qui sème d'épines toutes les carrières , nos savants et artistes sont devenus la classe la plus molestée de tout le corps social. Quelle
reconnaissance ne doivent-ils pas à l'inTeniion qui leur tend une main secourable , les élève à une brillante for* tune, et les dèKyre do fardeau de 400 mille tomes de controverse , dont le soutien devient de plus en plus im> possible !
Et quand ils jouiraient encore du lustre qu'ils avaient au dernier siècle , auraient-ils moins à se plaindre de la civilisation qui les prive de la fortune , premier besoin des hommes policés? La science et la gloire sont estimables , sans doute , mais bien insuffisantes quand elles ne sont pas accompagnées de la fortune. Les lumières » les trophées ou autres illusions» ne conduisent que peu ou point au bonheur, qui consiste» avant tout , dans la possession des richesses (0 ; aussi les savants sont-tk généralement malheureux en civilisation, par la pauvreté ; et d'autant plus malheureux , que les qualités dont ils se vantent , ks yeux exercés et les sens délicats , leur rendraient plus précieuses les jouissances de la fortune.
(i) Et la santé, dîra-t-qn , n'est^élle pas quelque chose eo fait de bonheur? Quand nous <en serons \ dëtermintr rigoureusement les conditions du bonheur intégral , .je ne manquerai pas. de les établir en ordre bi- composé,, exigeant ,
Le matériel interne, ou santé;
Le matériel externe , ou richesse ; puis le spirituel interne et le spirituel externe. Mais pour rinstant, nous n^avons que faire de tant de méthodes , et Ton peut bien admettre quelques sous-entendus; s*en rapporter à ce qui a été dit à Tayant-propos , sur les prétentions vétilleuses des méthodistes, et )k l'exemple donné 190, sur la confusion où jetteraient ces détails minutieux. J*ai &it sentir la nécessité de s'y refuser, et de les renvoyer ^ un opuscule spécial où on pourra descendre a ces subtilités , mais seulement après la publication des branches 4e théorie plus nécessaires*
Indépendamment de leurs privations , ils ont à souffrir des humiliations déshonorantes, comme le tribut d'encens à payer aux agioteurs , la suspicion d'agitateurs , classe malintentionnée, saltimbanques de perfectibilité, méditant en secret le renversement des trônes et des autels. Je suis persuadé que ce mauvais esprit n'existe point chez la grande majorité d'entre eux; mais il n'est pas moins cer* tain qu'on le leur attribue : aussi la philosophie est-elle devenue pour ses disciples un fardeau dont ils désirent en secret de s'affranchir. Ils portent la peine des erreurs de 25 siècles ; ce sont des héritiers maudits pour les torts dont leurs devanciers ont seuls profité :
Délie ta majorum immeritus lues.
La révolution, qui a ouvert tant d'abtmes pour le monde social , n'a pas épargné les philosophes , littéra^ leurs , savants et artistes. Leur classe est peut-être une des plus maltraitées. Parmi les fléaux de fratche date qui pèsent exclusivement sur elle , il faut remarquer la dé* traction et le monopole parisien.
l^. La détraction. L'esprit de parti aigri par les révo* lotions a envenimé la critique à tel point que , loin d'être une boussole pour le littérateur et l'artiste, elle n'est plus qu'un minotaure à qui il faut chaque jour immoler quelque victime. La malignité a fait tout récemment des progrès gigantesques: Paris fourmille de bons poètes et bons prosateurs ; mais il est à peu près impossible de contenter le goût du siècle , qntf ne sait pas bien lui-même ce qu'il désire.
On fait quartier aux ouvrages de quelque favori comme Delille, pour avoir le droit d'écraser vingt poètes qui peuvent le valoir. Le public est blasé à tel point , que
438 PROUtoOHÀNBS.
rien ne saivait plus le satisfaire. Il ne jouit que de Tart des Zodes : certains feuilletans trop fameux lui en ont donné rhabitude • et il loi fiut à présent des gladiateurs littéraires. Les oorps savants sont , en quelque foçon , condamnés aux Naumachicê; il faut quils se déchirent entre eux pour la récréation du public» et ils n'y incUnent que trop par leur jalousie. On en a tu un effet bien scandaleux lors des trente-cinq prix décennaux proposés par Bonaparte. L'animosité que mirent les concurrents à se ravaler méritait bien qu'on supprimât les prix.
Nos savants parlent de leur penchant pour la liberté » et ils se sont jetés dans tous les genres de servitude. On ne saurait dire de qui ils ne sont pas esclaves ; leurs entraves soïit souvent le comble de Thumiliation : un Racine, un Yoilaire , doivent être les très - humbles valets d'un Aréopage de coulisses , qui jugera Phèdre et Mérope en dernier ressort. Si ces deux pièces étaient inconnues et présentées demain, il serait fort douteux qu'elles fussent admises. Lorsque les journaux disent (1818)» quarante tragédies attendent à la porte du théâtre françaU; probablement les meilleures seront rejetées , faute de protection ou de menées cabalistiques ; l'homme de génie n'étant pas pourvu du grand moyen de succès qui est, oomine on sait, la qualité de médiocre et rampant.
Ainsi les savants et artistes français sont les premières victimes de fesprit de détraction qu'ils ont mis en crédit en France ; tandis que, dans d'autres pays , on est prôné pour un article de gazette. Derni^ment » la vtUe de Berne se vantait d'avoir trois fameux poëtes, qui paraissent être bien inconnus hors de l'enceinte de Berne. Paris n'avouerait pas autant de poëtes, et depuis Delille, je ne sache pas qu'on en ait admis seulement deux à jouir
de ce titre. Baour n*est entré en ligne que depuis sa Jérusalem : il en est beaucoup d'autres, sans doute, mais «omment déternûner la critique à leur concéder ce rang avant la mort, première condition requise pour jouir de la faveur littéraire des Français qui se disent libéraux.
i9. Le monopole parisien. La nation française étant la plus satirique du monde , il n'en est point chez qui un monopole littéraire soit plus dangereux. Il faudrait, pour conserver en France quelque justice dans la hiérarchie savante , qu'il y existât comme en Allemagne et en Italie , plusieurs capitales également pourvues de moyens d'encouragement pour les sciences et les arts.
Le contraire a lien : tout est village en France hors de Paris. Les villes de 460 et 100,000 habitants, Lyon et Bordeaux , n'oseraient porter le moindre jugement avant de connattre la décision du Minotaure. Il n'existe pas de monopole mieux établi que celui de Paris. Les plus grandes villes se croiront très-honorées, si on leur enlève une statue pour en orner la vitle qui engloutit tout.
J'allais voir un jour le musée d'antiquités à Arles : celui qui me conduisait me dit d'un air triomphant : c On en
> a beaucoup enlevé poiur Paris. • Il crut que j'allais être enthousiasmé de cet honneur fiit à la ville d'Arles en ta dépouillant ; je lui répondis : « N'allons pas plus loin ; » je n'ai que faire de voir les restes des Parisiens : Us
> ne vous auront laissé que ce qui ne vaut pas la peine
> d'élre vu. »
Les Français ne peuvent revenir de leur étonBement , quand ils voient quelqu'un de leurs concitoyens rebelle au principe Gniak Paris, Gniak Paru. D'autres nations, les Allemands, les Russes, l^s Espagnols, se défendent quand leur capitale est prise ; mais les Français regarde*
raient comme insensé celui qui croirait que la France n'est pas tout entière dans Paris.
Cette influence de la capitale en affaires scientifiques devient le germe de la détraction et le fléau des hommes de Tart, même de ceux qui habitent Paris. En outre, cette Tille répand ce mauvais esprit dans toute l'Europe, où il s'insinue par l'influence de la littérature française, qui est la plus gracieuse, la plus châtiée, la plus conforme aux régies du goût.
Ce sont les savants français qui ont organisé ce monopole par leur jalousie contre les provinces; il est bien juste qu'ils en soient victimes, et que leurs 40 tragédies attendent à la porte d'un tribunal de coulisses. Chaque jour * ils s'en plaignent et rédament contre le despotisme des comédiens. Pour tout remède, ils essaient des demi-mesures , comme doublement de thé&tre. Il fallait créer une concurrence d'opinion, fonder dans les grandes villes comme Lyon, Bordeaux, Marseille, Nantes, les établissements qui peuvent donner du relief aux sciences et aux arts, tels que les fonderait une cour, si elle résidait dans ces villes, dégradées en faveur de Paris.
Au lieu de suivre cette méthode, les savants, pendant la révolution où ils ont eu quelque influence, ne se sont appliqués qu'A tout concentrer dans Paris; à réduire les grandes cités au rôle de bourgades industrielles, selon le principe, Gniak Paris. Et des hommes imbus de cet esprit de monopole prétendent nous donner des leçons de liberté, de garantie et de libéralisme (01 Ce sont des
( I ) Ils pourront répondre que le système politique s^oppose à ce
. qu'on crëe dans les TÎUes de province rindépendance d'opinion ;
qu'elles doivent, pour l'unité administrative, suivre les impulsions
INTERUÂDE. 431
êtres pétris de despotisme et de yaes tyranniqaes : aussi Frédéric aTait*il raison de dire que s'il voulait punir une de ses proyioces , il la donnerait à gouyerner aux Philosophes. Ce sont eux qui ont créé l'esprit de concentration ou monopole de capitale, qwest l'une des 16 plaies réyolutionnaires, l'un des 16 indices de déclin social sur lesquels je donnerai un chapitre.
Les savants et artistes sont victimes de ce monopole parisien , par la détraction qui écrase les 7^^*'- d'entre eux; elle compromet les classes entières, en avilissant successivement chacun de leurs membres, en les subordonnant à des tyranmes subalternes, intrigues de coulisses et railleries de l'agiotage.
Us n'ont à redouter aucune de ces disgrâces dans l'-ordre sociétaire : l'aflluence des récompenses et des juges y suffirait seule à prévenir la détractimiet le monopole. Il est dans cet ordre des prix pour tous les concurrents qui savent plaire ou instruire , et nul n'a hescm de ravaler le mérite d'un rival. Personne ne peut craindre qu'une intrigue le frustre ou l'élimine , puisque l'unique juge est l'opinion constatée par vote individuel.
Supposons que la majorité du globe ait distingué , dans tes prod^ictions de l'année, cent odes à couronner, au vote moyen d'un sou de France : total, cent sous par Phalange pour les poètes lyriques de l'année. Un tel don n'est qu'un atome pour un canton d'une lieue carrée , qui doit donner annuellement un produit équivalent à 5 millions
d^une capitale, même en littérature. Je le sais, et cela prouve d'autant mieux que Tordre civilisé est incompatible avec les ^< ranties sociales et le vrai- libéralisme : ces biens ne peuvent naître que dans la période 6*. et les suivantes.
43â PROLÉGCWÈMES.
( ce doni on yer ra les détails dans le corps de Touvrage , et dès la â®. partie des prolég. ). Les cents poëtés couronnés n'auront aucun sujet de porter envie à des eompéttieurs» ni de tenter» c<»nnie aujourd*bui, la dôtraction de tous ceux qui courent la môme carrière.
Au lieu de ces faciles triomphes , de ces moissons de richesse et de gloire, quel est le sort des littérateurs, savants et artistes civilisés l leurs talents ne peuvent pas même percer, et sont le [dus souvent étouffés , dès leur naissance , par Tenvie et le manque de fortune : puis» s'il parait une bluette de quelque homme en faveur, vous yerrez se pâmer d'attendrissem^t tous les malins qui la veille ravalaient vingt beaux ouvrages (i).
Ces abus sont inséparables de Tordre civilisé, qui, à raison de la grossièreté du peuple , concentre les sciaftees et les arts dans les capitales. C'est malheureusement un vice nécessaure en civHisalion , où les deux inconvénients de répugnance industrielle et pauvreté graduée obligent à tenir le peuple dans l'ignorance » à y tenir même la bourgeoisie , et par suite comprimer les savants , arrêter l'essor de la pensée.
L'ordre sociétaire, qui a les propriétés d'Attraction indostrielle et ridiesse graduée, ne craint pas que ni le peuple ni les grands abandonnent le travail transformé en plaisir : dès lors il devient inutile d'élever le peuple dans
(i) Que de dâectations ne vit^-on pas, le joor ou feu M. de Fontanes prononça une ode assez ordinaire ! Mais c'était Tonvrage d'un potentat scientifique : divers journaux assuraient que tout Fauditoire avait ëtébaignë de larmes. Ils suppliaient M. de Foniaaes d^acceptér le sceptre de k poésie lyrique ; offire assez inconséquente , puts(|u*en Fnmce Tode est nommée genre d'écolier.
INTERHÈDE* 433
rignorance et la grossièreté » pour le contenir et le fixer au travail.
En conséquence , l'éducation sociétaire forme & la culture des sciences et des arts, toute la population, riehe ou pauvre, ndifiëreniment. On verra, au traité des quatre phases d^éducation harmonienne, que tout enfant né et élevé dans les Séries passionnelles, y devient aussi poli que le sont augourd^hui ceux des grands, aussi instruit que le sont ceux des savants ; et comme cette instruction générale du peuple «st , dans ce nouvel ordre , une source de grands bénéfices, on conçoit que chaque pays rivalisera d'offres pour attirer, à titre d'instituteurs, le petit nombre de savants et artistes que possède la civilisation : elle n'en aura, au début de l'harmonie, pas le centième du nécessaire.
La richesse , tant critiquée par les moralistes , est donc l'un des moyens qui doivent établir dans le monde savant, cette concorde qu'on voulait faire nattre de la pauvreté. Si, au lieu de trente-cinq prix décennaux , on avait pu en assurer dix fois plus, trois cent cinquante ; en tripler la valeur ; la graduer par iO,000, 20,000, 30,000, 40,000, 8O9OOO fr., tous les auteurs qui se sont dénigrés respectivement, auraient évité ce scandale, parce qu'il y aurait eu des prix en nombre superflu, et qu'au lieii de trente à quarante prétendants qui se sont diffamés, on aurait pu eu récompenser un nombre décuple. Il n'y a donc de salut pour les savants et artistes , que dans l'enrichissement du corps social, et sa prodigalité en récompenses : dès-lors ils n'avaient d'autre souhai| à former que la découverte que j'apporte.
Elle les sert, sous tous les rapports , au-delà de leurs espérance^ : elle remplit ,
Il 19
45 i PROLÉGOMÈNES.
1®. Leur vœu secret, qui est pour une fortune subite et immense, et pour le transport aux savants et artistes, de la considération que Tordre civilisé n'accorde qu'aux publicainset agioteurs;
20. Leur vœu simulé ou apparent, qui est la propagation des lumières, le règne de la justice et de la vérité , la purgation des passions (35i), etc. ;
S'^. Leur vœu mixte , ou vœu moitié réel , moitié affecté, qui est pour les unités, surtout celle de langage et typographie, unité si précieuse aux savants, lettrés et artistes.
U suffirait, je pense , de l'accomplissement du premier vœu , celui de la richesse , pour obtenir tous leurs suffrages. Quelle serait leur duperie, si, pour des considérations d'amour-propre , ils se passionnaient contre euxmêmes , en faveur de ces 400 mille tomes dont ils ne sont pas les auteurs! si, pour le soutien de ces rêveries, ils retardaient le bonheur du genre humain , et le leur qui ne peut naître que de l'avènement & l'ordre sociétaire et à la richesse!
Leur sagesse consiste , selon Delille , à avoir des yeux plus exercés et des sens plus délicats que ceux du vulgaire : à quoi sert ce raffinement sensuel , quand an n'a pas la fortune? Il vaudrait mieux avoir les yeux du Sauvage , qui trouve la colonnade du Louvre moins belle que sa cabane ; et ies oreilles d'un Français qui s'habitue à entendre ses fcbanteurs à timbre faussé et sans mesure (0.
(i) J'entrai , un dimanche , dans une église d'Âix- la- Chapelle , etje fus bien surpris d^entepdce les trois officiants, curé, diacre et SOUS' diacre, chanter le Gloria in e^cehis en trio fort juste et en mesure bien soutenue. G)mment se fait-il que la belle France,
INtEKUÈBE. 435
Prenons au mot les savants et artistes; admettons qu'ils fassent grand cas des yeux exercés, des sens délicats, et par suite, de la richesse qui nous garantit le plein essor des sens. Quelle est donc la duperie des corporations savantes , si elles négligent le moyen de jouir des richesses et du plein exercice des sens? Combien elles sont frustrées par les délais de fondation sociétaire! Elles seraient déjà comblées de trésors , si on eût organisé, dès Tan 1810, l'Association qui pouvait commencer à cette époque, où la ihéorîe, quoiqu'ébauchée , incomplète, était déjà suffisamment avancée pour qu'on pût mettre la main à l'œuvre!
Supposons donc l'essai de fondation fait en 1810, et les résultats consécutifs tels cpxon les voit indiqués (370), pour six années,
L'organisalton générale du globe serait achevée depuis 1817, et lés prix établis, selon la méthode indiquée au 1®'. moyen (552).
En conséquence , tous ces Parisiens qui écrivent bien en vers et en prose, auraient déjà acquis, pour prix de teurs ouvrages, des sommes énormes, et marcheraient à des fortunes de plusieurs millions (361), par la récolte annuelle de ces récompenses unitaires. Les plus petits ouvrages , les bluettes réprouvées et ingrates , comme les poèmes de MM. Delavigne et Yiolet-le-Duc , cités pré^ cédemment, auraient valu àjeurs auteurs au moins un
ayee ses perfecûbîUtës perfectibles, n*ait pas songe a placer un professeur de musique dans chaque séimnaire, et instruire les jeuoes ahhés k ne pas fausser les oreilles du peuple ? On parle de garanties ; si on en avait quelque notion, Ton saurait que le gàranmme doit s'appliquer aux 13 passions, aux plabirs de rouïe comme aux onze autres.
436 PROLÉGOMilfES.
quart de franc , soit i50 mille fr. ; plus le bénéfice de vente (0» estimé pareille somme ; en tout, 300 mille fr., pour tel opuscule aujourd'hui dédaigné » parce qu'il contredit la doctrine d'une société puissante qui yeut façonner ces auteurs à aimer k pauvreté et à vivre de peu de chose (398).
Lesdits auteurs auraient depuis ISlOcomposé beaucoup de ces menus ouvrages, dont ils auraient obtenu pareil prix; ou bien de grands ouvrages rémunérés plus amplement. Tous ces écrivains de Paris seraient aujourd'hui riches à millions. Leur fortune aurait été d'autant plus rapide, qu'en 1810 la langue française avait toutes les chances pour être adoptée , sans opposition , comme langage provisoire d'unité.
Quel est aujourd'hui le sort de ces poëtes ou prosateurs ? La plupart sont réduits à enfouir leur génie , fabriquer des colonnes de ehtffres pour un chétif salaire , ou faire de leur plume un emploi vénal et déshonorant. Les plus fameux d'entre eux n'en font pas mystère : Geoffroy avouait franchement que tel auteur lui avait envoyé une soupière d'argent , surmontée d'un bel oiseau d'ai^ent : et sur ce , le feuilleton était favorable à l'envoyeur. Geoffroy, dans de pareils aveux, était plus adroit que ceux qui nient tout : il imitait certaines femmes, qui avouent quel^ ques amants pour en cacher up plus grand nombre.
(i) Le bën^fice de vente sur un opuscule, k supposer deux exemplaires par phalange e^ cinq sous de profit par exemplaire , 4oit donner 500,000 fr., dont moitié aux gérants, moitié à Tauleur. On ne pourrait pas en civilisation Y<endre un ouvrage par tout le globe , sans être spolié par des contrefecteur^. On verra , ^u traité du commerce véndiqoe, Timpossibilité de succès en eontrefaçon, comme len fourberies quelconques.
J'ai suffisamment établi par ces détails que la médiocrité de fortUDé avilit les savants et artistes. Un écrivain a l'esprit indépendant quand il possède quelques millions : il peut, à l'abri d'une telle fortune, dire sa pensée en dépit des malins ; il peut dédaigner la vénalité» et mar-» cher à la gloire par la richesse unie au talent.
Au contraire, toute marche honorable est interdite à celui qui n'a pas la fortune. S'il essaie de s'exprimer fran-^ chôment sUr le bien et le mal , il en résultera , dit Beaumarchais, que les sots et méchants le dénigreront; que son joli poëme ou sa jolie prose iront au rebut ; que sa tragédie restera à la porte du théfttre; enfin, qu'il aura manqué le chemin de la gloire en manquant celui de la for-^ tune, faute de laquelle il ne parvient pas même à faire ad-* mettre sa pièce ou connaître son ouvrage. Quel avilissement pour le talent, et quel leurre que ces principes de modération et de mépris des richesses; principes (}ui dupent à la fois le monde policé et les savants, en diffè-' rant la recherché d'une issue de lymbe sociale !
PosTiENNE. —Les trois classes dites savans, lettrés e( artistes, pouvant, sinon par leurs capitaux, du moins pai' leur influence , accélérer beaucoup la fondation de l'ordre sociétaire , et décider un candidat hésitant , j'ai dû con-< sacrer un long article à leur exposer leurs intérêts à cet égard .
Âi-je trop présumé de mes arguments , en annonçant (394) que je prétendais faire la conquête JTun hui-iième des savants, lettrés et artistes, convaincre cette mi^ norité de la nécessité d'échapper à leur sort actuel?
De leur propre aveu , Tëtat civilisé est un jeu de dupe^ et de fripons. Je m'en rapporte à eux-mêmes , sur le rôle qu'ils y jouent : sont-ils de la classe des dupes ou de celle des rieurs? Il n'y a pas de doute sur l'alternative; ils sont évidemment au superlatif de la duperie.
Ils y sont d'autant mieux que leur situation empire de jour en jour, depuis qu'ils ont (422) perdu sans retour la confiance des souverains et des cours.
Celte prévention des grands contre les sciences philosophiques rejaillit par contre-coup sur tout ce qui tient aux sciences fixes et aux arts , et concourt à faire maintenir les savants et artistes dans un état voisin de Fa pauvreté. La politique voit dans leur appauvrissement un gage de sûreté , un préservatif contre l'esprit agitateur qu'on leur suppose. Elle se borne à enrichir, dans leur compagnie, un très-petit nombre d'hommes 9ârs , chargés de contenir la multitude scientifique et Hltéraire.
Cette méfiance, nécessaire en civilisation, devrait guérir les savants et artistes de leur engouement pour une société qui les avilit par leurs propres dogmes. Ils ont prôné ta pauvreté, le mépris des richesses :-on les prend au mot , on les réduit à ce triste lot, et on les force à en vanter tes douceurs; eux-mêmes ont fourni la verge qui les frappe : sont-iïs assez mystifiés f
Ils n'ont h opter, dans Fétàt actuel, qu'entre deux rôles également rgnobles: se déclarer adulateurs de Y antilibéralisme, ou partisans du faux libéralisme. Telles sont aujourd'hui les deux sectes qui se partagent l'opinion , et se disent protectrices du peuple > sans rien faire pour fui : il n'obtiendra , sous aucun parti civilisé, l'équivaleni des sept droits naturel» (164) : if sera misérable sous le
uns ou les autres (i). Tout est pour lui cercle vicieux en civilisation.
Il est d'autant plus urgent de renoncer à ces dogmes de libéralisme illusoire , qu'ils compromettent à la fois mattres et disciples , font suspecter des hommes bien intentionnés , et égarent la politique même, qui , par frayeur du libéralisme, a commis récemment les fautes les plus graves; entre autres, celle de laisser depuis dix ans l'Aménque en proie aux ravages de l'anarchie, et laisser aujourd'hui l'Orient et l'Afrique sous le joug des pirates propagateurs de peste et buveurs de sang.
On avait une si belle occasion de les renvoyer dans les déserts de Scylhie, ou les morigéner selon les convenances des nations policées, et les réduire, presque sans coup férir, si on eût opéré en sens inverse de la marche qu'on a suivie.
Mais la politique déconcertée par ses frayeurs de libéralisme n'est plus en état de raisonner froidement sur ses intérêts. Elle pouvait placer des princes européens dans l'Orient et dans les deux Amériques; c'eût été faire le bien de toutes ces régions et de l'Europe même. Une crainte irréfléchie des idées libérales a tout paralysé, et fait manquer les moyens d'absorber le faux libéralisme
( I ) On a vu , 586 , 587 , que le vrai libéralisme serait Tordie (]ui enrichirait progressivement toutes les classes , et surtout celle des salariés , en leur garantissant deux biens inséparables , savoir : Minimum proportionnel et Attraction industrielle.
Voyez les conditions 172, 175, et la récapitulation 187.
La solution de ce problème, examiné au 6'. chapitre, était la tâche assignée aux vrais libéraux ; personne ne s*en est occupé : il n'existe donc dans l'état actuel , que de faux libéraux ou des anti' libéraux.
440 PROLÉGOMÊRES.
par le vrai. C'est an problème très-digne d^examen» dans l'état actuel de la politique : ne s'est-elle point fourvoyée? N'a-t-ellepas, en abandonnant les Grecs, mérité la devise^ errare humanum est?
Peut-on croire que les évèques et prélats grecs étaient des partisans de la démagogie? Yil-on jamais le dergè catholique pencher vers les démagogues? Non, san» doute : les chefs de l'insurrection grecque étaient des oligarques semblables à ceux de Venise et de Berne. Aucune figue n'est plus amie des souverains; tous recherchent les soldats de» républiques de Berne et de Yaud : ils ne craignent donc pas la chose, mais fabus du moi Répvbliqve:.
Certains diplomates ont sa adroitement embrouiller cette question , confondre les républicains oligarques avec les républicains démagogues, employer à propos l'épouvantail du libéralisme et de la démagogie , et donner cette couleur h l'insurrection des Grecs.
La ruse a suffi pour désorienter plus d^^une grande puissance, et dépister des politiques à courte vue. Ils ont donné tête baissée dans le piège : celle ruse a opéré sur eux comme les moufins h vent sur Don Quichotte, qui les prend pour des géants armés contre lui.
On pouvait donner aux Grecs des constitutions oligarchiques, selon la méthode suisse tant applaudie par les souverains. L'Europe, enthousiasmée de la Grèce, aurait vu la sagesse dans toute mesure qui aurait réuni l'assentiment général de la nation grecque^ dont le nom seul excite ridolâtrie.
Comment les dipbmales ont-ils pu négliger un levier si puissant , un ressort qui suffisait à absorber les idées démagogiques? Il fallait, aux prestiges de fausse liberté»
opposer des illusions monarchiques, entre autres le respect de la religion', qui s'allie si bien à la cause des Grecs, surtout dans l'esprit des hommes d'un certain âge , des quinquagénaires, etc. Ils ont été élevés sous Louis XYI par des ecclésiastiques trës-respectables et trës-austëres, qui les formaient à aimer la Religion chrétienne, et la Grèce, patrie des sciences et des arts. Tous auraient applaudi à toute mesure qui eût protégé le Christianisme et la Grèce, autrement qu'en paroles.
Des terreurs paniques ont désorienté la politique : elle a cru trouver une planche de salut dans les opinions ambiguës qui dénaturent la cause des Grecs, et prônent les Musulmans et les Juifs. L'épouvante causée par le libéralisme est donc bien forte , si elle amène les Chrétiens à aimer Judas et Mahomet.
L'erreur n'a pas pu prévaloir; et déjà on voit (2S octobre 1821) les deux journaux officiels de France et d'Angleterre, Moniteur et Courrier, désavouer les calomnies qu'on avait répandues contre les Grecs ; certifier qu'ils n ont spolié aucun vaisseau. Cette accusation était donc aussi calomnieuse que celle d'avoir massacré 1 ,500 Turcs dans Cydonie, où il n'en existait pas 15.
Il est très-possible qu'en d'autres lieux, des demisauvages, des Schypetars et Albanais que les Grecs sont obligés de s'adjoindre, aient usé de représailles contre les cruautés des Turcs; mais il demeure constant que les véritables Grecs se sont montrés, sur mer et sur terre , en dignes héritiers de Léonidàs ei de Thémislocle. Ce sont encore les hommes des Thermopyles et de Salamine. Est-il de fait d'armes supérieur à celui du bataillon sacré de Dragaschan , qui , trahi et livré par tous ses alliés , répousse quatre fois les nuées de bourreaux turcs, et qui
44â ptLoLiGOûitit.S.
s'obstine, malgré la Certitude de voir périr ^ur le pat et dans les supplices , tons ceux qui , par suite de blessures, seront pris vivants? Ce combat était leur début: qu'aurait fait de plus une troupe de vieux soldats?
Et lorsque de tels hommes sont diffamés par quelques ZoYles, on se demande où sont ces orateurs qui se disaient enthousiastes du Christianisme? Ils se taisent quand une nation chrétienne périt dans les supplices. Quelle mascarade morale que ce i9®. siècle » où l'on voit des partis français protégeant, l'un le Bfahométisme, l'autre le Judaïsme I des Chrétiens, criant : Vive Judas, vive Mahomet, pendant que les Musulmans insultent la Chrétienté torturée dans leurs bagnes , et peut-être digne de cet avilissement , par les tributs qu'elle leur paie !
A ces affronts on oppose de prétendus intérêts du commerce. Pitoyable excuse! L'intérêt du commerce exigeait , avant tout , qu'on purgeât le globe de la peste , et qu'on mtt l'Orient et l'Afrique en culture; ce qui ne pouvait avoir lieu qu'en morigénant les Ottomans, les Barbaresques et ennemis du Christianisme. Ce principe était bien connu, bien admis; mais la peur du libéralisme a faussé les esprits ; elle les a rendus incapables d'un sain jugement en politique de circonstance.
On a compliqué trés-insidieusement, dans cette affaire, la légitimité. Quel rapport a-t-elle avec l'usurpation des coupe-têtes! Ignore-t-on que toute nation d'Anthropo- ^ phages n'est pas admissible aux droits des nations policées? Or, les Cannibales qui ont pour eux l'excuse de la faim sont dans leurs cruautés bien moins coupables que les Turcs, Peut^on voir un souverain légitime dans celui qui prend le titre d'impérial tueur d'hommes, ayant le droiM de tuer quatorze hommes par jour , sans aucun motif?
l!lt£RHÊI>E. as
dans celui qui » des fenêtres de soû sérail , encourage les noyades des Chrétiens liés par douzaines? dans celui qui contemple la populace coupant en morceaux et jetant aui chiens les corps de ces malheureux que les flots rejettent sur le rifage? Marat et Carrier deviennent des agneaux devant cet impérial tueur ^hommes ( c'est le titre qu'il se donne); devant ses sicaires, comme Ghezzar-Paeba qui , en montant à cheval , s'amuse à couper la tête de l'esclave qui lui tient l'étrier , et fait enterrer vives toutes les femmes de son sérail , parce que l'une d'entre elles a commis une infidélité ; ou comme un Pacha de Scutari , qui oblige les fils à pendre leurs pères » et fait piler dans un mortier ceux qui refusent d'obéir.
Voilà les Turcs, bêtes féroces à figure d'hommes, faisant empaler ceux qu'ils ont attirés sous promesse d'amnistie» égorgeant les garnisons capitulées (à Séka et Bucharest)! N'est-ce pas outrager les Princes Chrétiens , que de leur assimiler, quant aux droits, ces cannibales qui, coupant une jambe à un prisonnier, la font rôtir devant lui et l'obligent à la manger, à se manger lui-même; qui font brûler à petit feu les fenunes et les enfants, aux pieds des pères crucifiés? Si de tels monstres sont des matlres légitimes, il faudra en conclure que les lions et les tigres ' sont légitimes possesseurs de l'Afrique , parce qu'ils y exercent le massacre de temps immémorial.
Je ne m'appesantirais pas sur ces horreurs, si le tableau n'en était nécessaire à démontrer aux sophistes combien ils se sont trompés dans lews méthodes, qui n'ont abouti qu'à égarer la politique , par défiance du faux libéralisme, et la détourner du vrai, du Garaniisme , 6^. période.
On s'en éloigne de plus en plus, et Tégolteme envahit de toutes parts le domaine sociaU Jadis la Chrétienté ,
dans ses croisades , commit de nobles faales pour conquérir des monuments religieux : aujourd'hui elle ne s'émeut pas même pour les individus ; elle ne voit dans le massacre des Chrétiens, qu'un champ de spéculation mercantile ; et pour le profit des marchands , on déclare légitime un Yisir Ellatsch-Salih fumant sa pipe sur le cadavre des prélats catholiques, pendant et après leur supplice ; un Békir-Pacha, faisant saler les oreilles, langues et nez , qu'il a fait couper à des Chrétiens sans armes , dénoncés par les Juifs; puis remplissant de ces horribles trophées des sacs, pour les envoyer à C impérial tueur d^hommes. Et c'est dans la patrie de saint Louis, du fier Chrestien, que ces atrocités sont légitimées!
Tel est le résultat de l'esprit mercantile et des abus du libéralisme. Ils ont frappé la politique de petitesse et do terreur : tout est sacrifié à des craintes exagérées , à des duperies qui ne tendent qu'à garantir aux Anglais l'In* dostan ; et quand la philosophie n'aurait d'autre tort que d'avoir, par ses fausses mesures, paralysé les anciennes idées d'honneur , d'avoir détruit toutes les vertus sociales en prétendant les perfeclibiliser par le trafic et le libéralisme , c'en serait assez pour lui prouver le vice de ses doctrines , et la nécessité d'abandonner une carrière qui va devenir de plus en plus épineuse pour elle.
En vain essaiera-t-elle de se travestir, de prendre les formes les plus suaves , se tratner aux pieds des agioteurs et des Juifs ; leur promettre la perfectibilité du commerce immense et de t immense commerce des amis du commerce: ,en vain promellra-t-elle aux souverains laperfectibUisation du perfectibUisantisme de civilisation perfectible. Cet attirail doucereux ne la sauvera point. Proscrite par les dynasties européennes, elle n'en dissuadera aucune.
La défianee est aujourd'hui Fesprit dominant des cours. Les idées qu'on appelle improprement lihéraUi avaient eu quelque vogue sous Louis XYI; mais d'après . l'abus qu'on en a fait , l'opinion est irrévocablement fixée , et le nom de Philosophe est un épouvantail pour tous les gouvernements.
En admettant que ces sophistes n'aient que le tort de maladresse, au moins est-il certain qu'ils l'ont au suprême degré » puisqu'en voulant élever cette génération au bonheur social, ils ne Tout élevée qu'au régne des Clubs , des Assignats , puis de l'agiotage et de l'anarchie directoriale, terminée par un despotisme militaire. Peuvent-ils se justifier de ces honteux résultats, autrement qu'en reniai)! la science qui les a produits, et qui s'est montrée si malencontreuse dans toutes ses opérations, affranchissement des nègres, système mercantile, etc.?
D'après ces échecs trop récents, la Philosophie est perdue de réputation, même dans l'esprit de ceux qui lui attribuent des vues sages. Sans doute elle veut le bien , mais il est clair qu'elle en ignore les routes. Dans cette conjoncture , quel avenir peut lui promettre un prolongement de l'état civilisé et barbare? Les plus zélés partisans de cette science doivent être convaincus que le poste n'est pas tenable , qu'il faut définitivement songer à la retraite; et peut-être en secret sont-ils déjà bien satisfaits qu'une découverte inespérée vienne leur ouvrir des issues de Civilisation, des voies de fortune subite, dans un abandon des fausses doctrines.
Leurs talents sont dignes d'une meilleure cause; tous avouent qu'ils cherchent un sujet, et que, s'ils exploitent ce domaine ingrat du sophisme, c'est qu'ils ne savent sur quoi écrire, pour se faire connaître et vivre fle leur
commerce oratoire : la découverte de FAssocialion va les servir à souhait. Mais sur quoi se fonderait leur gloire dans ce nouvel ordre, s'ils étaient» comme aujourd'hui, bornés h ressasser vingt sujets épuisés? Ils mépriseraient eux-mêmes ce régime sociétaire qui les enrichirait pour le stérile talent d'écrire sur des riens.
Ils vont trouver dans le tableau des lois de la nature , en mouvements instinctuel , aromal , organique et passionnel (248), un trésor vraiment inépuisable pour les écrivains et les savants. Tous les sujets qui paraissent usés, comme la botanique, vont redevenir des mines plus fécondes que le Potose. La science exacte, dite mécanique êociale, et ses applications au système de l'Uuivers , fourniront plus de volumes de vérités, que les sciences trompeuses , dites politique sociale , n'ont enfanté de tomes d'erreurs. Je donne sur ce nouveau domaine scientifique un aperçu à l'article Pivot inversk, Phsycologie comparée.
Les voilà donc délivrés du tourment de chercher un sujet , de prostituer leur plume à des .paradoxes , à des pantalonnades oratoires dont on a fait des tableaux (i) si déshonorants pour la littérature. Ils n'auront. plus que l'embarras du choix.
Et lorsque j'apporte à ces légions de faméliques la plus riche moisson de fortune et de gloire , faudra-t-il
(i) Isocrate a fait Téloge de Busiris ; Alcidamus, de la Mort ; Pohjcrate, de Clytemnestre; Phavorin, de Thersite et de Tlnjdstice ; Cardan, de Néron ; Lucien, de la Mouche et des Parasites ; Heinsiuê, du Pou ; Psellius, de la Puce ; Majoraggius, de la Boue ; Pirekmeir, de la Goutte ; Galissar, de la Fièvre quarte; Erasme, de la FoKe; Synesins, des Têtes chauves;
mTERUÈDE. 447
que je me présente Fencensoir à la maio? Qu'ils sachent que si jamais on dût admettre une dispense du tribut d*encens , c'est en faveur de l'inventeur qui les relève eux-mêmes de l'avilissement, et leur ouvre une carrière où le génie sera dispensé de fléchir devant la sottise.
Conclusion.
On a vu qu'ils ont à opter entre l'immensité d'humiliations , de leurres et de privations , si l'état civilisé se prolonge;
Ou l'immensité de richesses et de triomphes , si le monde passe à l'Association , par épreuve sur 80 familles inégales.
S'ils hésitaient sur cette option , ils auraient à craindre un nouvel écueil, le reproche de trahison sociale. Ils en seraient convaincus , par le seul fait d'opposition active ou passive à la fondation sociétaire.
En effet , les grands et la classe instruite sauront bien reconnaître , dés à présent, que jamais la Philosophie n'a voulu s'occuper d'aucun des problèmes de mécanique sociale , tels que
Invention des garanties , surtout de celle du minimum i72;
Jules Scaliger, de TOie; Le Vayer, de TÂnc; Ménage, du Pédant; Homère, des Grenouilles et des Rats ; Virgile, du Moucheron; Passerai, du Rien et de TAveuglcment ; La f are, de la Paresse; Théodore, des Eunuques; Bàth, de la Guerre; Glaucon, de l'Injustice; Français de Nantes, des Droits réunis; Raynal, des Chinois, etc., etc.
448 PROLteOMÈNBS.
Invention da mode commercial vèridique , et analysa du mode mensonger 219 ;
Analyse des phases de civilisation 207 ;
Recherche des douze issues 142 , et tant d'autres énigmes sur lesquelles la science aurait réussi , pour peu qu'elle eût mis en pratique ses 12 préceptes, chap. 3.
Si , au moment où une découverte répare toutes ces négligences , au moment où la théorie sociétaire est publiée , les sophistes interviennent pour la contrecarrer , il sera évident qu'ils trahissent, de propos délibéré, la cause de l'humanité. De lé on sera fondé h conclure qu'ils l'ont trahie à dessein dans tous les temps, et que l'omission de tout calcul sur l'Association et les problèmes cidessus a été de leur part une perfidie préméditée.
J'ai dû les aviser en grand détail sur toutes ces particularités relatives à leurs intérêts , afin de les bien convaincre que si ma théorie m'oblige à attaquer leurs doctrines , j'agis sans aucune malveillance contre les auteurs , que je sers (433) par delà leurs espérances.
Je les entends répondre : c Si on était sûr que cette » Association pût réussir!!! » Eh, pour s'en assurer, il faut procéder é l'essai , provoquer une épreuve qui ne peut exposer à aucun risque. C'est un beau rôle pour les écrivains : sans sortir du doute conditionnel, sans se compromettre par une crédulité prématurée , ils peuvent innocenter leur science et réhabiliter ses auteurs, en prétextant d'inadvertance (124). Une telle marche les justifiera, sous le rapport de l'intention, qui deviendrait plus que douteuse dans le cas où ils s'obstineraient à soutenir leur caduc édifice, leur législation civilisée, qui n'a fait régner de tout temps que la cupidité et la fourberie, n'a
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su former que des êtres esclaves de l'argent» n'osant penser ni agir que selon les chances de gain , sans aucune acception de la vertu; n'ayant enGn d'autre boussole morale que la soif de l'or.
Tel est l'ouvrage des Philosophes : doivent-ils hésiter à l'abjurer, au moment où Ton découvre enfin l'ordre de choses qui conciliera F amour des richesses avec la pratique des vertus? L'excuse des sophistes passés et la fortune des sophistes présents vont dépendre du parti que ceux-ci prendront dans cette circonstance décisive. J'ai dû » en honorable adversaire , les en aviser trés-franchementy et les stimuler dans un article spécial^ par le parallèle des chances de fortune qui leur sont assurées en Association, et des disgrâces dont ils sont accablés en civilisation.
Toutefois, je les invite, après cet exposé de leurs duperies, à suspendre tout jugement, jusqu'à l'apposition de la pierre de touche ou théorie du vrai libéralisme , dans ses trois degrés qui sont (en amalgame avec le tableau 55),
Le Demi-Libéralisme , ou Demi- Association^
Garantisme, 6®. période.
Le Libéralisme simple , ou Association hongrée.
Sériisme simple, 7®. période.
Le Libéralisme composé, ou pleine Association.
Sériisme composé , 8®. période.
Je préluderai à l'éxtroduetion sur la théorie du demi* libéralisme : l'exposé de ce degré , quoique le moindre des trois, suffira à convertir les sophistes bien intentionnés ou Expectants (120); à leur prouver qu'il n'y a de vrai libéralisme que dans les méthodes quî tendent à l'Associa* lion indttstri^le, et que , hors de cette direction , les idées
libérales détoaitiëes de leur emploi naturel et appliquées à l'industrie incohérente » sont comme les armes à feu entre les mains des enfants.
Il restera donc à examiner dans mes théories sur les trois degrés de F Association » si j'en ai vraiment découvert le procédé , à défaut duquel toute alliance entre le monde social et les idées libérales est d'un succès trèsdouteux.
Dés que cette découverte sera constatée , il deviendra hors de doute qu'elle garantit l'avènement au vrai libéralisme , bien diffèrent des caractères qu'on lui prête aujourd'hui. Les sophistes assurés de recueillir une part brillante des bienfaits de l'Association , s'inquiéteront peu si elle donne aux faux systèmes un congé absolu ; et dans leur enthousiasme ils me rendront grâces de mes agressions officieuses , comme un blessé recouvrant la santé remercie son chirurgien de quelques douleurs qu'une main tutélaire lui a iait souffrir.
Par intérêt pour leurs coryphées, rappelons-les à l'exemple de saint Augustin. Lorsqu'il vit le culte des faux dieux chanceler, il ne balança point à se ranger sous la bannière du vrai Dieu. Lui seul fit plus, pour le progrès de la Religion, que n'aurait fait une grande armée. Ensuivant un parti perdu, il serait resté dans la médiocrité; en se ralliant à la lumière naissante 9 il s'éleva au fatte de la renommée.
La conjoncture est ici la même : c'est toujours la cause du vrai Dieu. Chez les anciens, il fallait arborer sa bannière religieuse, la doctrine de Jésus-Christ ou voie du salut des âmes; chez les modernes, il faut arborer sa bannière industrielle, la théorie d'Association unitaire ou voie du salut des corps sociaux. Cette lumière, espérée
par Socrate, vient éclairer enGn la raison perdue dans les sophismes : un chantre de Theureuse découverte serait un puissant accélérateur d'épreuve et de fondation. Paris, capitale du monde littéraire, fera-t-il moins que Tanciçnne capitale du monde civilisé? Rome enfanta l'Augustin religieux; que Paris enfante l'Âugustin social.
Argumentum ad hominemi quihabet aure$ audiendi, audiat.
FIN DE L'INTEBMiDI.
TABLE DE LINTERMÉDE.