‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 124 sur 219 · DANSE MACABRE · texte numérisé non relu

DANSE MACABRE

À Ernest Christophe.

Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature, Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants, Elle a la nonchalance et la désinvolture

D'une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?

Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,

S'écroule abondamment sur un pied sec que pince Un soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules, Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher, Défend pudiquement des lazzi ridicules

Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténébres, Et son crâne, de fleurs artistement coiffé, Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.

— O charme d’un néant follement attifé!

Aucuns t’appelleront une caricature,

Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair, L’élégance sans nom de l’humaine armature.

Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !

Viens-tu troubler, avec ta puissante grimace, La fête de la Vie? ou quelque vieux désir, Eperonnant encor ta vivante carcasse,

Te pousse-t-1l, crédule, au sabbat du Plaisir ?

Au chant des violons, aux flammes des bougies, Espères-tu chasser ton cauchemär moqueur, Et viens-tu demander au torrent des orgies De rafraîchir l'enfer allumé dans ton cœur ?

Inépuisable puits de sottise et de fautes!

De l'antique douleur éternel alambic!

A travers le treillis recourbé de tes côtes Je vois, errant encor, limsatiable aspic.

Pour dire vrai, je crams que ta coquetterie

Ne trouve pas un prix digne de ses efforts;

Qui, de ces cœurs mortels, entend Ia raïllerie ? Les charmes de lhorreur n’enivrent que les forts!

Le gouffre de tes yeux, plein d’horribles pensées, Exhale le vertige, et les danseurs prudents

Ne contempleront pas sans d’amères nausées

Le sourire éternel de tes trente-deux dents.

Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette, Et qui ne s’est nourri des choses du tombeau?

Qu mporte le parfum, l’habit ou Îa torlette ? Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.

Bayadère sans nez, irrésistible gouge,

Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :

«Fiers mignons, malgré l’art des poudres et du rouge, Vous sentez tous la mort! O squelettes musqués,

Antinoûs flétris, dandys à face glabre,

Cadavres vernissés, lovelaces chenus,

Le branle universel de Ia danse macabre

Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus!

Des quais froids de la Seme aux bords brülants du Gange, Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir

Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange Sinistrement béante ainsi qu’un tromblon noir.

En tout climat, sous ton soleil, la Mort t’admire En tes contorsions, risible Humanité,

Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe, Mèêle son ironie à ton insanité! »

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