CN XI LES LITANIES DE SATAN
O tor, le plus savant et le plus beau des Anges, Dieu trahi par le sort et privé de louanges,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
O Prince de l'exil, à qui l’on a fait tort, Et qui, vaincu, toujours te redresses plus fort,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Tor qui sais tout, grand roi des choses souterraines, Guérisseur familier des angoisses humaines,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui, même aux lépreux, aux parias maudits, Enseignes par l’amour le goût du Paradis,
O Satan, ‘prends pitié de ma longue misère !
O toi qui de [a Mort ta vieille et forte amante, Engendras l'Esperance, — une folie charmante !
O Satan, prends pitié de ma longue misère !'
Tor qui fais au proscrit ce regard calme et haut Qui damne tout un peuple autour d’un échafaud,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui sais en quels coins des terres envieuses Le Dieu jaloux cacha les pierres précieuses,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi dont l'œil clair connaît les profonds arsenaux Où dort enseveli le peuple des métaux,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi dont la large main cache les précipices Au somnambule errant au bord des édifices,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Tor qui, magiquement, assouplis les vieux os De livrogne attardé foulé par les chevaux,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Toi qui, pour consoler l’homme frêle qui souffre, Nous appris à mêler le salpêtre et le soufre,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Tor qui poses ta marque, Ô complice subtil, Sur le front du Crésus impitoyable et vil,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
RÉVOLTE. 210 Toi qui mets dans les yeux et dans le cœur des filles Le culte de {a plaie et amour des guenilles,
O Satan, prends pitié de ma longue misère!
Bâton des exilés, lampe des inventeurs, Confesseur des pendus et des conspirateurs,
O Satan, prends pitié de ma longue misère !
Père adoptif de ceux qu’en sa noire colère Du paradis terrestre a chassés Dieu le Père,
O Satan, prends pitié de ma longue misère