‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 151 sur 219 · LE VOYAGE · texte numérisé non relu

LE VOYAGE

À Maxime du Camp.

Pour lenfant, amoureux de cartes et d’estampes, L'univers est égal à son vaste appétit.

Ah! que le monde est grand à Ia clarté des lampes! Aux yeux du souvenir que le monde est petit!

Un matin nous partons, le cerveau plein de flamme, Le cœur gros de rancune et de désirs amers,

Et nous allons, suivant le rhythme de [a lame, Berçant notre mfini sur le fini des mers :

Les uns, joyeux de fuir une patrie infâme ;

D’autres, horreur de leurs berceaux, et quelques-uns,

Astrologues noyés dans Îles yeux d’une femme, La Circé tyrannique aux dangereux parfums.

Pour n'être pas changés en bêtes, ils s’enivrent D’espace et de lumière et de cieux embrasés ;

La glace qui les mord, les soleils qui les cuivrent, Effacent lentement la marque des baisers.

pa met à

“Mais les vrais voyageurs sont ceux-là seuls qui partent Pour partir ; cœurs légers, semblables aux ballons,

De leur fatalité jamais ils ne s’écartent,

Et, sans savoir pourquoi, disent toujours : Allons!

… « Ceux-là dont les désirs ont la forme des nues,

Et qui rêvent, ainsi qu’un conscrit le canon, De vastes voluptés, changeantes, inconnues, Et dont l'esprit humain n’a jamais su le nom!

Nous imitons, horreur! la toupie et [a boule

Dans leur valse et leurs bonds ; même dans nos sommeils La Curiosité nous tourmente et nous roule,

Comme un Ange cruel qui fouette des soleils.

Simgulière fortune où le but se déplace,

Et, n'étant nulle part, peut être n'importe où !

Où l'Homme, dont jamais espérance n’est lasse, Pour trouver le repos court toujours comme un fou!

Notre âme est un trois-mâts cherchant son carie :

Une voix retentit sur le pont: «Ouvre Pœil! »

Une voix de Îa hune, ardente et folle, crie :

« Amour... gloire... bonheur!» Enfer! c’est un écueil !

Chaque flot signalé par l’homme de vigie Est un Eldorado promis par le Destin; L'Imagination qui dresse son orgie

Ne trouve qu’un récif aux clartés du matin.

O le pauvre amoureux des pays chimériques!

Faut-il le mettre aux fers, le jeter à la mer, Ce matelot ivrogne, mventeur d'Amériques Dont le mirage rend le gouffre plus amer ?

Tel le vieux vagabond, piétinant dans la boue, Rêve, le nez en lair, de brillants paradis ;

Son œil ensorcelé découvre une Capoue Partout où la chandelle illumine un taudis.

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