‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 152 sur 219 · II · texte numérisé non relu

II

Étonnants voyageurs ! quelles nobles histoires

Nous fisons dans vos yeux profonds comme les mers! Montrez-nous les écrins de vos riches mémoires,

Ces bijoux merveilleux, faits d’astres et d’éthers.

Nous voulons voyager sans vapeur et sans voile | Faites, pour égayer l'ennui de nos prisons, Passer sur nos esprits, tendus comme une toile, Vos souvenirs avec leurs cadres d'horizons.

Dites, qu'avez-vous vu ?

« Nous avons vu des astres Et des flots ; nous avons vu des sables aussi ; Et, malgré bien des chocs et d’imprévus désastres, Nous nous sommes souvent ennuyés, comme ici.

La gloire du soleil sur la mer violette,

La gloire des cités dans le soleil couchant, Allumaïent dans nos cœurs une ardeur inquiète De plonger dans un ciel au reflet alléchant.

Les plus riches cités, les plus grands paysages, Jamais ne contenaïent l’attrait mystérieux

De ceux que le hasard fait avec les nuages.

Et toujours le désir nous rendait soucieux !

— La jouissance ajoute au désir de [a force.

Désir, vieil arbre à qui le plaisir sert d'engrais, Cependant que grossit et durcit ton écorce, Tes branches veulent voir le soleil de plus près!

Grandiras-tu toujours, grand arbre plus vivace Que le cyprès? — Pourtant nous avons, avec soin, Cueïllr quelques croquis pour votre album vorace, Frères qui trouvez beau tout ce qui vient de lom!

Nous avons salué des idoles à trompe ;

Des trônes constellés de joyaux lumineux ; Des palais ouvragés dont la féerique pompe Serait pour vos banquiers un rêve ruineux ;

Des costumes qui sont pour les yeux une ivresse ; Des femmes dont les dents et les ongles sont teints, Et des jongleurs savants que le serpent caresse.»

Et puis, et puis encore?

«Q cerveaux enfantins !

Pour ne pas oublier la chose capitale,

Nous avons vu partout, et sans lavoir cherché, Du haut jJusques en bas de l'échelle fatale,

Le spectacle ennuyeux de l’immortel péché :

La femme, esclave vile, orgueilleuse et stupide, Sans rire s’adorant et s’aimant sans dégoût ; L'homme, tyran goulu, paillard, dur et cupide, Esclave de lesclave et ruisseau dans l'égout ;

Le bourreau qui jouit, le martyr qui sanglote ; La fète qu'assaisonne et parfume Île sang ;

Le poison du pouvoir énervant le despote,

Et le peuple amoureux du fouet abrutissant ;

Plusieurs religions semblables à [a nôtre,

/ Toutes escaladant le ciel ; [a Samteté,

| Comme en un lit de plume un délicat se vautre, Dans les clous et le crin cherchant [a volupté ;

L'Humanité bavarde, ivre de son génie, .

Et, folle maintenant comme elle était jadis, Criant à Dieu, dans sa furibonde agonie : -

«O mon semblable, 8 mon maître, je te maudis!»

Et les moins sots, hardis amants de [a Démence, Fuyant le grand troupeau parqué par le Destin, Et se réfugiant dans l’oprum immense |!

— Tel est du globe entier l'éternel bulletin. »

Amer savoir, celui qu’on tire du voyage!

Le monde, monotone et petit, aujourd’huï,

Hier, demam, toujours, nous fait voir notre image : Une oasis d'horreur dans un désert d’ennui!

Faut-il partir ? rester ? Si tu peux rester, reste; Pars, s’il le faut. L’un court, et l’autre se tapit Pour tromper l'ennemi vigilant et funeste,

Le Temps! Il est, hélas! des coureurs sans répit,

Comme le Juif errant et comme les apôtres, À qui rien ne suffit, ni wagon ni vaisseau, Pour fuir ce rétiaire infâme ; il en est d’autres Qui savent le tuer sans quitter leur berceau.

Lorsque enfin il mettra le pied sur notre échme, Nous pourrons espérer et crier : En avant!

De même qu’autrefois nous partions pour la Chine, Les yeux fixés au large et les cheveux au vent,

Nous nous embarquerons sur la mer des Ténébres Avec le cœur joyeux d'un jeune passager.

Entendez-vous ces voix, charmantes et funèbres, Qui chantent : «Par ici! vous qui voulez manger

Le Lotus parfumé! c’est ic qu'on vendange Les fruits miraculeux dont votre cœur a faim; Venez vous enivrer de la douceur étrange

De cette après-midi qui n’a jamais de fin!»

A l'accent familier nous devinons le spectre ;

Nos Pylades là-bas tendent leurs bras vers nous.

« Pour rafraîchir ton cœur nage vers ton Électre! » Dit celle dont jadis nous baïsions les genoux.

O Mort, vieux capitaine, 1l est temps! levons l'ancre! Ce pays nous ennuie, Ô Mort! Appareïllons |

Si le ciel et la mer sont noirs comme de l'encre,

Nos cœurs que tu connais sont remplis de rayons!

Verse-nous ton poison pour qu’il nous réconforte! Nous voulons, tant ce feu nous brûle le cerveau, Plonger au pd du gouffre, Enfer ou Ciel, qu nee Au fond de l’Inconnu pour trouver du nouveau !

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