‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 159 sur 219 · DELPHINE ET HIPPOLYTE · texte numérisé non relu

DELPHINE ET HIPPOLYTE

A Ia pâle clarté des lampes languissantes, Sur de profonds coussins tout imprégnés d’odeur, Hippolyte rêvait aux caresses puissantes

Qui levaïent le rideau de sa jeune candeur.

Elle cherchait, d’un œil troublé par la tempète, De sa naïveté le ciel déjà lointain,

Aïnsi qu’un voyageur qui retourne la tête

Vers les horizons bleus dépassés le matin.

De ses yeux amortis les paresseuses larmes, (ia AUS À F

L'air brisé, la stupeur, la morne volupté,

Ses bras vameus, jetés comme de vaines armes, Tout servait, tout parait sa fragile beauté.

Étendue à ses pieds, calme et pleine de joie, Delphine [a couvait avec des yeux ardents Comme un animal fort qui surveille une proie Après lavoir d’abord marquée avec les dents.

Beauté forte à genoux devant la beauté frêle, Superbe, elle humait voluptueusement

Le vin de son triomphe, et s’allongeait vers elle, Comme pour recueillir un doux remercîment.

Elle cherchait dans l'œil de sa pâle victime, Le cantique muet que chante le plaisir, Et cette gratitude infinie et sublime Qui sort de [a paupière amsi qu’un long soupir.

— «Hippolyte, cher cœur, que dis-tu de ces choses ? Comprends-tu maintenant qu’il ne faut pas offrir L'holocauste sacré de tes premières roses

Aux souffles violents qui pourraient [es ffétrir ?

Mes baisers sont légers comme ces éphémères Qui caressent le soir les grands lacs transparents, Et ceux de ton amant creuseront leurs ornières Comme des chariots ou des socs déchirants ;

Ils passeront sur toi comme un lourd attelage

De chevaux et de bœufs aux sabots sans pitié.… Hippolyte, ô ma sœur! tourne donc ton visage,

Toi, mon âme et mon cœur, mon tout et ma moitié,

Tourne vers mot tes yeux pleins d’azur et d'étoiles! Pour un de ces regards charmants, baume divin, Des plaisirs plus obscurs Je purs les vorles

Et je t'endormirai dans un rêve sans fm!»

Mais Hippolyte alors, levant sa Jeune tête :

— «Je ne suis point ingrate et ne me repens pas,

Ma Delphine, je souffre et je suis mquiète, Comme après un nocturne et terrible repas.

Je sens fondre sur moi de lourdes épouvantes

Et de noirs bataillons de fantômes épars,

Qui veulent me conduire en des routes mouvantes Qu'un horizon sanglant ferme de toutes parts.

Avons-nous donc commis une action étrange | Explique, si tu peux, mon trouble et mon effrot;

Je frissonne de peur quand tu me dis : « Mon ange!» Et cependant je sens ma bouche aller vers tor.

Ne me regarde pas ainsi, toi, ma pensée | Toï que j'aime à jamais ma sœur d'élection, Quand même tu serais une embüche dressée Et le commencement de ma perdition ! »

Delphine secouant sa crinière tragique,

Et comme trépignant sur le trépied de fer,

L'œil fatal, répondit d’une voix despotique :

— «Qui donc devant l'amour ose parler d’enfer ?

Maudit soit à jamais le rêveur inutile

Qui voulut le premier, dans sa stupidité, S'éprenant d’un problème insoluble et stérile, Aux choses de l'amour mêler l'honnêteté !

Celur qui veut unir dans un accord mystique

L'ombre avec [a chaleur, la nuit avec le jour,

Ne chauffera jamais son corps paralytique À ce rouge soleil que lon nomme l'amour!

Va, si tu veux, chercher un fiancé stupide ; Cours offrir un cœur vierge à ses cruels baisers ; Et, pleine de remords et d'horreur, et livide, Tu me rapporteras tes seins stigmatisés.…

On ne peut ici bas contenter qu’un seul maître ! » Mais l’enfant, épanchant une immense douleur, Cria soudain : — «Je sens s’élargir dans mon être Un abîme béant; cet abîme est mon cœur!

Brûlant comme un volcan, profond comme le vide! Rien ne rassasiera ce monstre gémissant Et ne rafraîchira la soif de l’Euménide . 4 . À , ?

Qui, [a torche à la main, le brûle jusqu’au sang.

Que nos rideaux fermés nous séparent du monde, Et que la lassitude amène le repos!

Je veux m'anéantir dans ta gorge profonde,

Et trouver sur ton sein [a fraîcheur des tombeaux ! »

— Descendez, descendez, lamentables victimes, Descendez le chemin de Fenfer éternel !

Plongez au plus profond du gouffre, où tous les crimes, Flagellés par un vent qui ne vient pas du ciel,

Bouïllonnent pêle-mêle avec un bruit d'orage, Ombres folles, courez au but de vos désirs ; Jamais vous ne pourrez assouvir votre rage, Et votre châtiment naîtra de vos plaisirs.

Jamais un rayon frais n’éclarra vos cavernes ; Par les fentes des murs des miasmes fiévreux

Frltrent en s’enflammant ainsi que des lanternes Et pénètrent vos corps de leurs parfums affreux.

L’äâpre stérilité de votre jouissance

Altère votre soif et roïdit votre peau,

Et le vent furibond de [a concupiscence

Fait claquer votre chaïr ainsi qu’un vieux drapeau.

Loin des peuples vivants, errantes, condamnées, À travers les déserts courez comme Îles [oups ; Faites votre destin, âmes désordonnées,

Et fuyez l'infini que vous portez en vous!

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