QUI SE DISAIT SON AMI
I me dit qu’il était très-riche, Mais qu'il craïgnait le choléra; — Que de son or il était chiche,
Mais qu'il goûtait fort l'Opéra;
— Qu'il raffolait de Ia nature, Ayant connu monsieur Corot; Qu'il n'avait pas encor voiture, Mais que cela viendrait bientôt;
— Qu'il aimait le marbre et la brique, Les bois noïrs et les bois dorés;
— Qu'il possédait dans sa fabrique Trois contre-maîtres décorés;
— Qu'il avait, sans compter le reste, Vingt mille actions sur le Nord; — Qu'il avait trouvé, pour un zeste, Des encadrements d'Oppenord;
TS
— Qu'il donnerait ( fût-ce à Luzarches!) Dans le bric-à-brac jusqu’au cou,
Et qu'au Marché des Patriarches .
Il avait fait plus d’un bon coup;
— Qu'il n’aimait pas beaucoup sa femme, Nï sa mère; — mais qu’il croyait A l’immortalité de l’âme,
Et qu'il avait lu Niboyet (1)!
— Qu Il penchait pour l'amour physique, Et qu'à Rome, séjour d’ennui,
Une femme, d ailleurs dioeae
Etait morte d'amour pour lui.
Pendant trois heures et demie, Ce bavard, venu de Tournai, M'a dégoisé toute sa vie;
J'en aï le cerveau consterné.
S'il fallait décrire ma peine, Ce serait à n’en plus finir ; Je me disais, domptant ma haine : «Au moins, si Je pouvais dormir! »
Comme un qui n’est pas à son aise, Et qui n'ose pas s’en aller,
Je frottais de mon cul ma chaise, Révant de le faire empaler.
( Nous ne savons ce que vient faire ici M. Niboyet; mais M. Baudelaire n'étant pas un esclave de Ia rime, nous devons supposer que l'importun s’est vanté d’avoir lu les œuvres de M. Niboyet, comme ayant tous les courages.
(Note de l'éditeur.)
Ce monstre se nomme Bastogne; Il fuyait devant le fléau.
Moi, je fuirai jusqu’en Gascogne, Ou j'irai me Jeter à l’eau,
Si dans ce Paris, qu'il redoute, Quand chacun sera retourné, Je trouve encore sur ma route Ce fléau, natif de Tournai!
Bruxelles, 1863.