‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 176 sur 219 · LES LIMBES · texte numérisé non relu

LES LIMBES

L'Âme du Vin (alors Le Vin des Honnétes gens ); À une mendiante rousse (La robe trouée de Îa ...); Bobémiens en voyage (La Caravane des

Bohémiens); Le Châtiment de l’'Orgueil; Les Chats; La Cloche félée (Le Spleen ); Le Crépuscule du Matin; Le Crépuscule du Soir; De profundis clamavi.., (La Béatrix); La Fontaine de sang; Le Guignon (L’Artiste imconnu); Les Hiboux; L’Idéal; Le Mauvais Moine; Les Métamorphoses du Vampire MU dela Volupté); La Mort des Amants; La Mort des Artistes; La Mort [ des Pauvres |; Le Mort joyeux (Le Spleen); La Rançon (ÉPAVES); Le Reniement de saint Pierre; Le Spleen (Pluviôse irrité..….); Le Tonneau de la Haine; Le Vin de l'Assassin; Le Vin des Chiffonniers; Un Voyage à Cytbère.

Soit 26 pièces auxquelles 1l convient d'ajouter d’abord L'Homme [ bre | et la Mer, paru sans mdication d’origine, pour Îa raison que nous dirons bientôt, dans Ia Revue de Paris d'octobre 1852, mais qui très vraisemblablement faisait partie du premier «paquet» adressé à ce périodique; puis les autres pièces qui composaïent ce premier paquet, huit ou dix unités sans doute, à en conjecturer l'importance d’après celle du second; enfin les trois poésies parues du temps que le livre s'appelait LES LESBIENNES : — au total une quarantaine.

«J'aime les titres mystérieux et Îes titres pétards», écrira Baudelaire un peu plus tard, à propos d’un autre ouvrage. Celui des Limges, bien qü’un peu exsangue, même si on Îui attribue ici sa valeur dantesque, lui plaisait probablement et pour latmosphère

religieuse qu'il évoque, et pour ce qu'il renferme d'énigmatique. L'auteur d'un petit livre, La Presse de 1848, avait pu se tromper sur sa signification :

Aujourd’hui, y lit-on, nous voyons annoncé dans l’Écho des Marchands de vin : LES LIMBES, poésies. Ce sont sans doute des vers socialistes et par conséquent de mauvais vers. Encore un devenu disciple de Proudhon par trop ou trop p u d’ignorance. (A. de Ia Fizelière et Decaux, Charles Baudelaire.)

Ce titre offrait de plus sur Lzs LESBIENNES l'avantage d’une extensibilité presque sans limite. Mais un contre-temps allait surgir, que nous croyons être le premier à signaler : en mai 1852, [4 Bibliographie de la France annonçait :

LES LIMBES, poésies intimes de Georges Durand, recueillies et publiées par son ami Th. Véron, in-8°.

Nous avons eu la curiosité de feuilleter ce recueil. Faut-il dire que Baudelaire n'avait point à redouter [a comparaison ? Ce Th. Véron n’apportait rien de neuf dans le fond ni dans Ia forme; par contre il avait répandu dans tout son ouvrage cette sensibilité geignarde, si commune à l’époque, qui rebute aujourd’hui le Iecteur, même quand c’est J oseph Delorme, avec tout son talent, qui. la confesse. En outre il témoignait, en des vers déplorables,

d’admirations fâcheusement placées. Pour Paul Delaroche, par exemple :

Gloire, gloire, triomphe illustre Capitole.

Faites pleuvoir sur Paul une douche de fleurs!

Mais, après tout cela, il nes ’agissait pas moins du même tibres : s appliquant également à un volume de vers, et tirant sa justification, selon toute apparence, d’une référence commune.

Témoin les vers encore où Th. Véron présentait son ouvrage :

Avant de parcourir lescéréles dés damnés, Alighieri nous montre aux limbes condamnés Les âmes, les esprits des êtres sans baptème,

Ils attendent toujours la volonté suprême Pour les tirer de l’ombre et de l’air nébuleux Qui les fait grelotter, pauvres membres frileux …

… D'ailleurs, bien qu'imprimé à Poitiers, ce recueil n’avait pu passer maperçu du groupe où fréquentait particulièrement Baudelaïre, l’auteur comptant au nombre des admirateurs de Théophile Gautier et des amis de Thoré. Force lui était donc de changer une nouvelle fois Le titre de son livre : les pièces retenues par la Revue de Paris, et dont le manuscrit mentionnait qu “elles étaient extraites des LIMBES, parurent sans mdication d’origine.

Il est difficile d'apprécier l'effet qu'un semblable contretemps put exercer sur un tempérament aussi nerveux et irritable que celui du poète. Baudelaire n’en parle point dans sa correspondance, peu nombreuse pour cette période où il semble d’ailleurs s’être détourné de ses voies personnelles pour s’adonner plus entièrement à ses traductions de Poe. Mais peut-être en trouvera-t-on quelque indice dans ces lignes, parues en décembre 1852, sous la signature d'Ernest Prarond, un intime de [a première heure, comme on sait :

Parmi d’autres, déclarait Prarond dans l’introduction de son essai critique : : De: quelques écrivains nouveaux, [— parmi les auteurs qui ne sont point encore connus du public et ]que nous espérons ne pas voir perdus sans retour, 1l est par-dessus tous un poète qui a eu cette rare fortune, en récitant parfois pour lui seul ou quelques amis de Ia grande poésie, d'obtenir presque une renommée sans publier un seul vers; ce poète, qui a écrit à l’occasion d’une exposition du Louvre toutun catéchisme de [a peinture moderne [(Ïe Salon de 1846) |, est M. Charles Baudelaire; puisse-t-1l, poète redevenu et resté, occuper le premier : critique qui recommencera l’œuvre que Je vais tenter.

Ernest Prarond, dans ce souhait final ,nes’exprime-t-1l pas exactement comme si son ami lui eût déclaré renoncer désormais à la poésie ? Il faut noter d’ailleurs qu’à cette époque-là Baudelaire trouvait très difficilement le placement de ses vers, au dire d’Asseli-

neau : «Nous n’imprimons pas de ces fantaisies-à, nous autres», lui répondait M. Amal, directeur de la Revue politique, en Jui rendant un manuscrit. Sans prendre parti pour cette hypothèse, nous constatons qu'aucun morceau poétique ne paraîtra sous sa signature pendant la période fin 1852-1855. Ét pourtant, ce même mois où Th. Véron publiait Les LrMBES, quelques jours avant sans doute, le poète avait une fois de plus annoncé Ia publication des siens chez

Michel Lévy. (Lettre à Antonio Watripon, mai 1852.)

C'est le 1° juin 185$ que parut enfin, pour la première fois imprimé, ce titre : Les FLEURS DU MAL, qui resplendit d’un éclat à la fois si vif et si sombre. Il paraît qu'on l'avait longuement débattu : «Grande affaire! écrit Asselineau dans ses Baudelairiana (voir E.-J. Crépet, op. cit.), et Dieu sait s’il en fut longuement question!» Chose étonnante! si Fon considère avec quel bonheur il correspond, sinon au livre tout entier, du moins au génie du poète, ce n’est point Baudelaire qui le trouva : «C'est Hippolyte Babou, je m’en souviens très bien, un soir, au café Lemblin, après une longue enquête sur ce sujet.»

On sait de reste qui fut Hippolyte Babou, esprit probe et combatif dont les Lettres satiriques etcritiques sont un peu trop oubliées, et dont nous aurons l’occasion de reparler au sujet d’une certaine querelle, née de Ia publication des FLEURS DU AL précisément, qui manqua brouiller Baudelarre avec «l'oncle Beuve». On aimerait à savoir aussi quels furent les autres consultants dans cette enquête d’un tel imtérêt littérarre. Mais n1 Poulet-Malassis, pourtant grand collectionneur d’ana, ni Charles Monselet, qui a confirmé le dire d’Asselineau, ne nous ont renseignés là-dessus. Soit observé en passant, n'est-ce pas une preuve saïsissante que les contemporains de Baudelaire, et même parmi eux ses plus chauds admirateurs, n’ont jamais soupçonné le rang où la postérité devait l’élever ?

L'extrait donné par la Revue des Deux Mondes était particulièrement important : dix-huit pièces, de caractère et de ton variés, notamment Au lecteur, Voyage à Cythère, Confession, L'Amour et le Crâne, L'Invitation au Voyage, —tel en un mot, quele génie du poète avec ses diverses faces s'y produisait en pleine lumière. Si les temps

eussent été plus cléments à Ia poésie, nul doute que leffet en aurait été considérable, d’autant que le prudent Buloz, par la plume d'Emile Montégut, dit-on, avait pris soin d’en souligner l'audace :

En publiant les vers qu’on va lire, nous croyons montrer une fois de plus combien l'esprit qui nous anime est favorable aux essais, aux tentatives dans les sens les plus divers. Ce qui nous paraît ici mériter l'intérêt, c’est l'expansion vive et curieuse, même dans sa violence, de quelques défaillances, de quelques douleurs morales que, sans les partager, ni les discuter, on doit tenir à connaître, comme un des signes dé notre temps. Il nous semble d’ailleurs qu’il est des cas où la publicité n’est pas seulement un encouragement, où elle peut avoir linfluence d’un conseil utile, et appeler le vrai talent à se dégager, à se fortifier, en élargissant ses voies, en étendant son horizon.

Mais à cette heure-là, le calembour et la nouvelle à la main faisaïent florès, et on payait cent francs le manuscrit d’'Emaux et Camées. Entre tous les critiques, un seul s’émut au point d’en informer le lecteur : Louis Goudall..…., et ce fut un article d’éreintement. IT est assez divertissant à relire aujourd’hui (Figaro, 4 novembre 1855). L'auteur commence par y raconter qu’il a entendu Îe poète, dans les cafés littéraires, exposer sa théorie du beau bizarre, Il faut vraiment «que Baudelaire soit un homme fort pour avoir fait de tout Paris la dupe d’une mystification qui a duré près de dix ans», dix ans pendant lesquels il a soutenu sa réputation «en né publiant rien, mais en Tâchant de temps à autre, devant un petit nombre d'initiés, ignorants autant que bavards, quelques articles sensationnels». Malheureusement pour lui, il n’a pas su résister à l'attrait de [a publicité de la Revue des Deux Mondes, ce qui fait que «sa réputation et son talent se sont brisés en mille pièces».

Suit l'énumération des attendus que Baudelaire, toute sa vie, devait retrouver sous [a plume des universitaires égarés dans Ia critique : «indigence navrante des idées, adjectifs chevilles, abstractionsinmtelligibles, langue logogriphique, Inspirations puérilement prétentieuses, poésie scrofuleuse, écœurante, glaciale, sans couleur... , de charnier et d’abattoir, absence de toute spontanéité dans l'inspiration, de toute émotion réelle, etc.». Enfin, conclusion et

arrêt : «Baudelaire, déchu de sa renommée de surprise, ne sera plus cité désormais que parmi les fruits secs de Ta poésie contemporaine.»

Ce qui tendrait encore à établir que, contrairement à ce qu'en a écrit Maxime du Camp dans ses Souvenirs littéraires, l’extrait paru dans Ja Revue des Deux Mondes n'avait pas été un succès, du moins auprès du public, c’est que Baudelaire, à nouveau, se renferma dans le silence. L'année 1854 allait s'achever et 1856 s’écouler, sans qu'il donnât une seule pièce de vers nouvelle.

Cependant lhospitalité de Buloz, jointe à Ia publication des Histoires extraordinaires, l'avait mis en vedette, on le contestait passionnément, et pour mieux réussir on l’attaquait jusqu’en sa vie privée. Deux extraits des plus importants «petits Journaux» de l'époque donneront une idée du ton de ces attaques :

Parmi les excentriques des lettres, il en est un fort connu pour sa recherche constante-de la bizarrerie et pour sa pose de tous les instants.

C’est lur qui place à la tête des poètes de toutes les nations Olivier Basselein (sic), l’auteur des Vaux de Vire, et qui se promet de démolir bientôt Shakespeare en cinquante pages.

À ses’nombreuses-manies, il Joint celle de faire des odes latines, à la façon des RR. PP. du xvrr° siècle; maïs ses vers latins n’obtiennent guère plus de succès que ses vers français.

Ennuyé de ne pas trouver de lecteurs, 1l a imaginé un singulier moyen pour ne pas lire ses œuvres dans Ia solitude.

Le curieux écrivain est épris d’une jeune créole [Jeanne Duval] qu'il aime à la grande passion ; il la fait asseoir devant lui, à ses heures d'expansion, et lui lit impitoyablement ses alexandrins contournés.

La dame... se révolte quelquefois.

— Taïsez-vous donc, lui répond-il en lui jetant cinq francs. Je sais bien que vous êtes une oïe, mais j'ai besoin de lire mes vers à haute voix, et je tiens à ce qu’on les entende.

Heureusement ou malheureusement pour la dame que le manège ne lui arrive pas tous les soirs — et pour cause.

(Raymond de Brulh, Diogène, 2 novembre 1856.)

Plus virulente encore est Ia diatribe d’Ed. Duranty, qui, dans

bébé Dés, son. >:

un essai sur Les Jeunes (Figaro, 13 novembre 1856), se livre à de tendancieuses classifications :

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