LES VAMPIRES
Gens à tête de mort dont le principal est M. Baudelaire, personnage plein d’un froid calcul, qui emploie les niaïseries du mystère et de l’horreur pour étonner le public,
C’est un croquemitaime littéraire qui a toujours l'air de sortir d’une caverne, 1l tient dans l'ombre, comme une menace, des livres qui n'existent pas, et n’a rien fait en dix ans. Ce qui a donné Ia vie à M. Baudelarre, c’est sa traduction d'Edgar Poe; il s’est collé aux flancs de cet Américain pour prendre une part de son manteau... M. Baudelarre est de tous les traînards romantiques celui qui a le plus de tournure, Quoiqu'il fasse un kaléidoscope dans son cerveau avec les mots : Guignon, Satan, Doute, Fatalité et Pourriture; quoiqu’il veuille se faire passer pour une goule, un époux de la mort, 1l a un coin d’intelligence qui résiste aux détraquements qu’il s’impose mécaniquement, Quatre ou cinq Jeunes Bordelais vampirisent À sa suite.
Mais autre chose est [a façon de juger des petits Journalistes, autre chose celle des artistes, — Baudelaire comptait déjà parmi ses amis Barbey d'Aurevilly, Flaubert, Théophile Gautier, Eugène Delacroix, pour ne citer que Îles plus grands, — et autre chose encore celle des éditeurs, sur Iesquels le bruit fait autour d’un auteur exerce une séduction irrésistible.
En lisant l’article de Louis Goudall, rapporte Legendre dans le Figaro, M. Michel Lévy qui a, comme on sait, le génie de Ia fmance, s’est, dit-on, écrié : «J’hésitais à publier les poésies de M. Baudelaire; ceci me décide!»
Ainsi, après avoir vainement, pendant près de dix ans, porté ses manuscrits chez es Martinon, Lecou ou Michel Lévy, Baudelaire allait s’en voir sollicité.
On sait que c’est sur Poulet-Malassis, fmalement, que se porta son choix. La biographie de ce lettré érudit et fin, que doublait, malheureusement, un très médiocre négociant, et qui a tenu une place importante dans la vie littéraire de l’époque, a été donnée par Maurice Tourneux (Paris, aux bureaux de L'Artiste, 1893)
t par le C' de Contades (Le Livre, n° 51, Quantim, 1884). Après Asselineau, Eugène Crépet, d'autre part, a raconté en quelques pages substantielles de son Charles Baudelaire (Quantm, 1887), les relations du poète et de l'éditeur. On en dira donc assez ici en rappelant que Île courant de sympathie qui, très vite, s'était établi entre eux, avait procédé de leur goût commun du rare, du singulier, du nouveau. Dans la mesure de son effort, Poulet-Malassis fut, lui aussi, un précurseur, et salué comme tel, dès ses premières éditions, par les gens de goût.
. c'est de l'Orne aujourd’hui que nous vient la lumière, écrivait Edmond Texier dans le Courrier de Paris du 16 avril 1857, MM. Poulet-Malassis et de Broise, des typographes qu ont l'amour de [eur art, nous envoient d’ NES de jolis petits livres aux titres rouges et noirs, aux fleurons et aux initiales de couleurs, imprimés en caractères de Hoi quelquefois même en italique, tantôt sur vélin ancien, tantôt sur Vergé et tout au moins sur beau papier d’Angoulème. A les voir, ces volumes armables qui tous méritent la reliure, on les prendrait pour des ressuscités de l’âge d’or de la typographie et l’on est charmé, en Îles ouvrant, de trouver, non pas de vieilles œuvres et de vieux auteurs arrachés de l’oubli', mais de jeunes études, de jeunes
écrits, de jeunes poésies signées par de plumes contemporaines oseuses et littéraires.
La lettre par laquelle Baudelaire accepte les conditions que lui offrait Poulet-Malassis est du 9 décembre 1856, et le traité définitif du 30 du même mois. Ce traité, qui a été publié par M. Jules Le Petit (La Plume, 1° juillet 1893), prévoyait un tirage de mille exemplaires à 2 francs, dont o fr. 25 pour l’auteur. Le manuscrit devait être remis le 20 janvier 1857. Au cas où l'éditeur se refuserait à rérmprimer, il perdrait son droit sur l'ouvrage. — Conditions qui, on le verra bientôt, ne devaient pas être toutes observées. d |
Il serait aisé’, à partir de ce moment, de retracer par le menu l'histoire de la première édition des Fzzurs pu Ma. Les lettres du poète sont, pour cette période, particulièrement nombreuses. Plus heureux que nos devanciers, nous disposons en outre d’une source encore inédite : les notes Ho est zébré un exemplaire
d'épreuves ayant appartenu à Poulet-Malassis, et dont feu M. Parran, le bibliophile bien connu, avait donné copie à M. Eugène Crépet. Sans entrer ici dans ua détails qui feraient double emploi avec les éclaircissements qu’on trouvera sous le titre de chaque pièce, nous relaterons l'essentiel.
Barbey d’Aurevilly a imsisté, dans un article fameux, sur l'Architecture secrète des Fleurs du Mal. Il n’avait pas tort, surtout auprès des juges, lors du procès dont nous parlerons tout à l'heure. Les FLeurs DU MAL ne sont pas un recueil, maïs un livre, qui a un commencement, un milieu, une fin, et Baudelaire n’en a jamais parlé autrement. Maïs la correspondance du poète nous
prouve, ce dont nous ne doutions pas d’ailleurs, — qu’il s’agit là d’une architecture a posteriori, À a date du a décembre 1846
po 9 59 ; 11 écrivait à Poulet-Malassis : ,
Nous pourrons disposer ensemble l’ordre des matières, ensemble, entendez-vous, car la question est importante. I] nous faut faire un volume composé seulement de bonnes choses : peu de matière, qui paraiïsse beaucoup, et qui soit très voyante,
Poulet- Malassis participa-t-1l effectivement à [a mise en ordre des pièces retenues ? II semble plus probable qu'il n’mtervint que pour leur choix, car, le 29 janvier suivant, le poète lui écrivait : «di ne me faut qu’une journée pour mettre un peu d'ordre dans le dictionnaire [de mélancolie et de crime, voir la Dédicace], et cette journée, je la prendrai dans deux jours.» (Billet médit, communiqué par M. Vandérem). Si l'on ajoute for à certain passage des Lettres inédites à sa mère, ce classement aurait été d'ailleurs, quelques mois plus tard, Fobjet d'une revision importante : Œpouvanté moimême de lhorreur que j'allais ispirer, j'en aï retranché [des pièces retenues] un tiers aux épreuves.» (9 juillet 1857). Toutefois nous devons signaler qu'aucun retranchement de cette importance n’a laissé de traces dans les épreuves parvenues entre nos mains, et après tout il n’est pas inadmissible que cette étonnante délit n’ait eu d'autre but que de tranquilliser la timorée M” Fupick.
Le manuscrit fut remis à peu près à Ja date fixée par Ie traité : le 4févrierau lieu du 20 janvier. Par contre la durée de l'impression
devait dépasser toute prévision : près de cinq mois allaient s'écouler avant la mise en vente!
C’est d’abord que les typographes de Poulet-Malassis et Poulet-. Malassis lui-même étaient fort négligents, comme Îe prouvent les fautes nombreuses qu'on peut relever dans Îes livres sortis antérieurement des presses alençonnaises, et aussi celles qui devaient déparer la 1° édition des FLEURS (voir plus lon). C’est encore, et peut-être surtout, que la frèvre du scrupule, cette rançon du don critique, possédait et rongeait Baudelaire comme elle n’a jamais persécuté personne d'autre. De quels doutes il est obsédé icr, de combien de recommandations 1l presse son éditeur, 1l faut le constater pour y croire. [I a peur du caractère convenu, «le 8 ne lui paraissant pas assez grave», du papier «trop transparent», des blancs qui ne sont pas assez nombreux à son goût... IT proteste contre l'usage des guillemets retournés. II demande «qu'on ne donne pas à un manuscrit moderne Îles archaïsmes et es gentillesses du rouge», il réclame «une orthographe ancienne, maïs modérée», il supplie qu’on ait égard à sa ponctuation « qui sert à noter non seulement le sens, mais la déclamation», ou 1l s’mquiète de ne pas faire de son livre une plaquette, — on se rappelle que, jadis, 1f Favait annoncé in-4° — et soudain, croyant ses craintes justifiées, 1Î pousse un vrai cri de
désespoir :
Je viens de faire une découverte effrayante. En comptant deux pages par sonnet, six strophes de 4 vers par page, cinq 'strophes de 5 vers, sept ou huit strophes de 3 vers, 10 ou 12 strophes de deux vers, en supposant toujours deux strophes au-dessous du titre et deux pages pour les titres généraux, nous tomberons Juste sur 240 pages. Piteux, bien piteux.…. Et il n’y a pas de remède. Car je ne me soucie pas de faire des vers nouveaux, et les sonnets sur La Mort font une excellente conclusion. (Inédit en marge d’une épreuve.)
Ou bien encore il s'avise que les notes précautionneuses qui accompagnent Franciscæ meæ laudes et Révolte, et dont la rédaction a certammement été débattue avec l'éditeur, sont mauvaises et doivent être rejetées à la fin du livre. Et il s’en explique non sans quelque aïgreur : «Ma note sur Révolte est détestable, Je suis
étonné que vous ne mayez pas fait de reproche à ce sujet.» — «Si vous tenez à souiller le volume, je découvrirai un moyen mixte.»
Encore ] jusqu’ ICI ses inquiétudes n'ont-elles eu trait qu'à des questions importantes. Maïs ïl n'en montre pas moins dans les petites.
Faut-il écrire ressuscité ou resuscité, dans lépigraphe empruntée à d'Aubigné? IT a vérifié sur Île texte des Tragiques, et barré le
premier s. Mais 11 demeure perplexe :
Resuscité est bien bizarre. Ne serait-ce pas une faute d’ impression ? Prenez-y garde, quoi! pas même d’accent aigu ? Je comprends bien
e c’est une orthographe Îatine, maïs comment prononçait-on dans ce temps-là? (Inédit, ex. d'épreuves.)
Convient-il, pour le titre, de faire suivre ou non Les FLEURS DU {MAL du mot poésies ?
Que penseriez-vous de supprimer le ot poesies ? Quant À moi, cela me choque beaucoup. IT est clair que les FLEURS DU MAL sont des poésies ; le mot par remplaçant poésies ferait beaucoup mieux.
Et 1l répète:
Que penseriez-vous de supprimer le mot poésies ? Quant à moi, cela
me choque beaucoup. (d., ibid.):
IT hésite aussi, parfois, pour la quantité prosodique, suivant
orthographe adoptée :
Poëte me paraît faire un seul pied, poëte fait deux pieds. (Jd., ibid.) Ou sur certaines convenancesitypographiques :
Faut-il ponctuer une phrase composée en etes capitales ? (Ibid.
à propos du titre.)
Et, comme bien on pense, tout le temps qui lui est nécessaire pour résoudre ces diverses questions, il Pemploie aussi à revoir ses épreuves, et à amender le texte... Le 7 maïs, nous voyons dans sa Correspondance que tous és placards des FLEURS sont
«finis depuis le 1°», et prêts à être retournés à l'imprimerie. Plus de deux mois après, le 14 mai, 1[ mandait en toute simplicité : «Je m’escrime contre une trentaine de vers msuffisants, désagréables, mal faits, mal rimants. Croyez-vous donc que j'aïe la souplesse de Banville ?»
Après cela, on ne s’étonnera pas st les rapports se tendirent par instants, entre l'auteur et l'éditeur. Il arriva une fois que Baudelaire envoya à de Broise une lettre (15 mars) qui aurait pu amener une vrale brouille si Poulet-Malassis, qui lintercepta, n'avait été lui-même en termes assez frais avec son beau-frère et associé. [l arriva une autre fois que Poulet-Malassis écrivit au poète: «Je crois de plus en plus, mon cher Baudelaire, que vous vous foutez de moi, ce que je n’ai mérité en aucune façon.» (Ex. d'épr.) Il y eut encore des mciïdents plus sérieux, comme celui de fa Dédicace à Théophile Gautier, qu'on trouvera plus lom rapporté sous ce titre, et qui eut pour conséquence dernière la rérmpression de la première feuille aux dépens de l’auteur.
Mais Poulet-Malassis était trop artiste pour ne pas honorer grandement, même si elle allait contre ses mtérêts, la façon d'héroïsme, mêlé parfois d’un pittoresque assez comique, que montrait ici Baudelaire, comme lui-même accablé toujours de soucis d’argent, et pour Jors peinant sur ses traductions de Poe. Témoin cette note de sa main, si parfaitement modérée : «On trouvera dans ma bibliothèque un exemplaire d'épreuves des FLEURS Du MAL, — celui-là même auquel nous venons de faire quelques emprunts — qui fera connaître Je désir de perfection et les scrupules de l'auteur, et donnera une bonne idée de Ia patience de limprimeur.» (E.-J. Crépet, op. cit.) Et pour Baudelaire, bien qu'il sût de naissance — car c'est un des privilèges du génie — que ses scrupules avaïent raison , Il avait aussi trop de générosité naturelle pour ne pas excuser les nervosités de l'éditeur et compenser de quelque manière les frais que sa minutie entraînait.
De cette épreuve les deux amis sortirent plus amis.
Enfin le livre parut : En voici Ja description, que le lecteur complétera en se reportant soit à la table comparative des trois pre-
mières éditions, donnée en fin de ce volume, soit encore aux ? ° 0 0 & Eclaireissements et Variantes.
Les || FLEURS DU MAL || par || CHARLES BAUDELAIRE || Paris || Poulet-Malassis et de Broise || Iibraires-éditeurs || 4, rue de Buci Il 1857.
1 vol. in-12 de 256 p., dont 8 n. ch., couverture jaune-clair, imp. en noir0), qui porte, outre les mentions précitées, l’épigraphe suivante :
On dit qu'il faut couler les exécrables choses Dans le puits de l'oubli et au sépulchre encloses, Et que par les escrits le mal resuscité
Infectera les mœurs de la postérité ; Mais le vice n’a point pour mère la science,
Et la vertu n’est pas fille de l'ignorance.
(THÉODORE AGRIPPA D'AUBIGNÉ, Les Tragiques, liv. Il.)
et la marque de léditeur : un caducée dans un médaïllon, avec la devise : concordiæ fructus. — 1° faux titre, Au verso : Ia réserve des éditeurs, relative aux droits de traduction et de reproduction. En bas, sous un filet, ALENÇON. — Imprimerie de PouLET-MaLassis ET DE BROISE. — Titre identique à la couverture, mais les mots : FLEURS DU MAL, POULET-MALASsIS ET DE BROISE, et la marque de l’éditeur en rouge; verso blanc. Ces quatre premières pages ne comptent pas dans la pagination. — Dédicace (voir ce mot), verso blanc. — 2° faux titre, verso blanc. Les quatre pages comptent dans la pagination, mais ne sont pas chiffrées. — Au lecteur (Préface) + 100 pièces réparties en
cinq divisions : [. Spleen et Idéal; I. Fleurs du Mal; II. Révolte; IV. Le
- © Une seconde couverture fut tirée, un peu différente, au cours de cette même année 1857. Voir l’intéressante plaquette de M. Georges Vicaire, Les deux couvertures des Fleurs du Mal (Librairie Henri Leclerc, 1914). H est d’ailleurs très facile de les distinguer à leur second plat, celui de la première portant en premiers mots : En vente a Paris, et celui de la seconde : LIBRAIRIE PouLET- MALASSIS ET DE BROISE.
=. Ajoutons que nous avons eu en mains des exemplaires dont le titre est au millésime de 1848, bien qu'ils aient été tirés très vraisemblablement en
1857, puisqu'on y trouve les fautes caractéristiques : p. 29, vers 3, guêres pour guüëre, jeterai pour jetterai au vers 52 de Bénediction, p. 44 pour 45, Au parfum au lieu de un parfum. dans Le Chat.
Vin; V. La Mort. — Table de 4 pp. n. ch., les pièces n’y sont pas numérotées. |
Tiré, d’après une note manuscrite de Poulet-Malassis , à 1,300 exemplaires sur papier vélm [un peu mince]|et à 20 exemplaires sur papier de fil [non à 10, comme l’a écrit Asselineau].
Annoncé par la Bibliographie de la France le 11 juillet (n° 6057), le livre avait été mis en vente le 25 jum, au prix de 3 francs. Quelques jours plus tard, Île bruit se répandaït que des poursuites allaient être dirigées contre son auteur.
Parce que Baudelaire a maintes fois attribué sa condamnation à un «malentendu», plusieurs de ses historiographes ont écrit que le procès de 1857 fut, pour lui, «une surprise». Affirmation qui ne tient point contre certains textes et certaines précautions qu'il avait prises. Nous avons déjà cité un passage d’une lettre par lui adressée à sa mère, le 9 juillet 1857, qui témoigne de ses inquiétudes au cours de l'établissement du livre : «Épouvanté de l'horreur que j'allais imspirer, j'en aï retranché un tiers aux épreuves». Quelques lignes d’une autre lettre à Poulet-Malassis, appartenant à la même période (9 mars), ne sont pas moins significatives; parlant de sa Dédicace à Théophile Gautier (voir aux Eclaircissements et Variantes), dont le texte premier fut écarté, il écrit: «Le maglcien m'a très bien expliqué qu’une dédicace ne devait pas être une profession de foi, laquelle d'ailleurs avait pour défaut d'attirer les yeux sur le côté scabreux du volume et de le dénoncer.» Et ïl est très certain encore que la note qui accompagnait Révolte (voir ce titre) dans Ia 1° édition, note où le poète semble aller au-devant des griefs de accusation et qu'il maintint, bien qu'il la Jugeñt «détestable», doit