RÉQUISITOIRE DE M. PINARD U
Poursuivre un livre pour offense à la morale publique est toujours chose délicate. Si la poursuite n’aboutit pas, on fait à l’auteur un succès, presque un piédestal ; il triomphe, et on a assumé, vis-à-vis de lui, l’apparence de la persécution. #
J'ajoute que, dans laffaire actuelle, l’auteur arrive devant vous,
® Le publicateur de ces pièces les a fait précéder d'un exposé où on lit notamment :
« Avant l'audience, Baudelaire s'était rendu dans le cabinet de M. le substitut Pinard et il lui exprimait, avec une bonne foi complète, sa stupéfaction, exposant candidement une théorie artistique, que M. Pinard ne pouvait partager. Du moins « l'organe du ministère public» fut-il convaincu de la sincérité absolue de celui dont il allait demander la condamnation, et le sentiment qu'il eut de [a loyauté littéraire du «prévenu», explique le ton, modéré pour lépoque, de son réquisitoire ».
Il aurait été intéressant de lever le masque du publicateur anonyme, si bien informé, ne fût-ce que pour pouvoir se prononcer sur l'authenticité des documents. Mais c'est en vain que nous l'avons tenté. La maison Chevalier- Marescq, éditeur de la Revue des Grands Procès contemporains , nous a répondu qu’à tant d'années d'intervalle il n’y avait aucune chance de retrouver dans ses écritures une indication utile, | bn
protégé par des écrivains de valeur, des critiques sérieux dont le témoignage complique encore la tâche du ministère public
t cependant, messieurs, Je n’hésite pas à [a remplir. Ce n’est pas homme que nous avons à juger, c'est son œuvre; ce n’est pas le résultat de [a poursuite qui me préoccupe, c’est uniquement la question de savoir si elle est fondée.
Charles Baudelaire n’appartient pas à une école. IT ne relève que de fur-même, Son principe, sa théorie, c’est de tout peindre, de tout mettre à nu. Î] fouillera la nature humaine dans ses replis les plus intimes ; 1l aura, pour Îa rendre, des tons vigoureux et saïsissants , il l’exagérera surtout dans ses côtés hideux; il la grossira outre mesure, afin de créer l'impression, la sensation. Il fait ainsi, peut-il dire, la contre-partie du classique, du convenu, qui est singulièrement monotone et qui n’obéit qu’à des règles iharelle
Le juge n’est point un critique littéraire, appelé à se prononcer sur des modes opposés d’apprécier l’art et de le rendre. Il n’est point le juge des écoles, mais le législateur l’a investi d’une mission définie : le législateur a inscrit dans nos codes le délit d’offense à Ia morale publique, 1l a puni ce délit de certames pemes, 1l a donné au pouvoir judiciaire une autorité discrétionnaire pour. reconnaître si cette morale est offensée, st la limite a été franchie. Le juge est une sentmelle qui ne doit pas laisser passer [a frontière, Voilà sa mission.
Lei, dans le procès actuel, le ministère public devait-1l donner l'éveil ? Voilà le procès. Pour le résoudre, citons dans ce recueil de pièces détachées celles que nous ne pouvons laïsser passer sans protester.
Je His, à la page 53; la pièce 20, Imtitulée Les Bijoux), et] y signale trois strophes qui, pour le critique le plus imdulgent, constituent la pemture lascive, offensant la morale publique :
Et ses bras et sa jambe, et sa cuisse et ses reins,
Polis comme de lhuile, onduleux comme un cygne, Passaient devant mes yeux clairvoyants et sereïns. Et son ventre et ses seins, ces grappes de ma vigne,
S'avançaient, plus câlins que les anges du mal, Pour troubler le repos où mon âme était mise, Et pour la déranger du rocher de cristal Où, calme et solitaire, elle s'était assise.
) Le texte donné par la Revue des Grands Procès contemporains offre quelques incorrections que nous n'avons pas cru nécessaire de conserver,
Je croyais voir unis par un nouveau dessin
Les hanches de lAntiope au buste d’un imberbe, Tant sa taille faisait ressortir son bassin.
Sur ce teint fauve et brun, le fard était superbel
À la page 73, dans la pièce 30, intitulée Le Léthé, je vous signale cette strophe finale :
Je sucerai, pour noyer ma rancœur,
Le népenthès et la bonne ciguë
Aux bouts charmants de cette gorge aiguë Qui n'a jamais emprisonné de cœur.
Dans a pièce 39, À celle qui est trop gaie, à la page 92, que pensez-
vous de ces trois strophes où l’amant dit à sa maîtresse :
Ainsi je voudrais, une nuit,
Quand l'heure des voluptés sonne, Sur les trésors de ta personne, Comme un lâche, ramper sans bruit,
Pour chôtier ta chair joyeuse, Pour meurtrir ton sein pardonné, Et faire à ton flanc étonné
Une blessure large et creuse,
Et, vertigimeuse douceur !
A travers ces Ièvres nouvelles, Plus éclatantes et plus belles, T'infuser mon venin, ma sœur !
De Ia page 187 à la page 197, les deux pièces 80 et 81 intitulées : Lesbos et Les Femmes damnées sont à lire tout entières. Vous y trouverez dans leurs détails les"plus mtimes les mœurs des tribades.
À Ia page 206, la pièce 87, intitulée Les Métamorpboses du Vampire, débute par ces vers:
La femme cependant, de sa bouche de fraise, En se tordant ainsi qu'un serpent sur [a braise Et pétrissant ses seins sur le fer de son busc, Laissait couler ces mots tout imprégnés de musc :
«Moi, j'ai la lèvre humide et je sais [a science De pérdre au fond d’un lit l'antique conscience.
Je”sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants, Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles, La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
Je suis, mon cher savant, si docte aux voluptés, Lorsque j'étouffe un homme en mes bras veloutés, Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste, Timide et libertme, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas, qui se piment d’émoi,
Les anges impuïissants se damneraient pour mot. »
Sans doute, Baudelaire dira qu’à la strophe suivante 1l à fait la contre-partie en écrivant ces autres vers :
Quand elle eut de mes os sucé toute [a moelle,
Et que languissamment je me tournaï vers elle
Pour fui rendre un baiser d'amour, je ne vis plus Qu’une outre aux flancs gluants, toute pleme de pus!
De bonne for, croyez-vous qu’on puisse tout dire, tout peindre, tout mettre à nu, pourvu qu'on parle ensuite du dégoût”né de Ia débauche et qu’ on décrive les maladies qui la punissent ?
Messieurs, je crois avoir cité assez de passages pour affirmer qu y a eu offense à la morale publique. Ou le sens de Ia pudeur n’existe pas, ou la limite qu’elle impose a été audacieusement franchie.
La morale religieuse n’est pas plus respectée que la morale publique. Je signalerai sur ce second point : Le Reniement de saint Pierre, pièce 90, à la page 217; — Abel et Caïn, pièce 91, à la page 219; — Les Litanies de Satan, prèce 92, à la page 222; — Le Vin de l’Assassin, pièce 93; à la page 235.
Prendre parti pour le reniement contre Jésus, pour Caïn contre Abel, invoquer Satan à l'encontre des Saints, faire dire à l’assassin : Je m'en moque comme de Dieu, du Diable ou de [a Sainte-Table, n’est-ce pas accumuler des débauches de langage qui justifient lordonnance du juge d'instruction ?
Oui : il a dû renvoyer Baudelaire devant les juges correctionnels
our offense à cette grande morale chrétienne qui est en réalité la seule base solide de nos mœurs publiques.
Pour justifier ce renvot, pour amener ce débat public entre Ia prévention et la défense, les présomptions suffisarent et les présomptions y étaient. Mais, après les explications contradictoires de l’audience,
avez-vous la certitude nécessaire pour condamner sur le second chef? Vous apprécierez si Baudelaire, cet esprit tourmenté, qui a voulu faire de l'étrange plutôt que du Plasphème, a eu conscience de cette offense-la.
L’offense à la morale publique, voilà celle que je trouve invimerblement démontrée, et je tiens, sur ce point, à répondre à toutes les objections. |
La première objection qu’on me fera sera celle-cr: Le livre est triste ; le nom seul dit que l’auteur a voulu dépeindre le mal et ses trompeuses caresses, pour en préserver. Ne s’appelle-t-11 pas LES FLEURS DU MAL? Dès lors, voyez-y un enseignement au Jieu d’y voir une offensel),
Un enseignement ! Ce mot-là est bientôt dit. Mais, 1er, 1l n’est pas la vérité. Croit-on que certames fleurs au parfum vertigmeux soient bonnes à respirer ? Le poison qu’elles apportent n’éloigne pas d’elles ; il monte à la tête, 1l grise les nerfs, 1l donne le trouble, le vertige, et 1] peut tuer aussi.
Je peins le mal avec ses enivrements, mais aussi avec ses misères et ses hontes, direz-vous ! Soit; maïs tous ces nombreux lecteurs pour lesquels vous écrivez, car vous tirez à plusieurs milliers d’exemplaires et vous vendez à bas prix, ces lecteurs multiples, de tout rang, de tout âge, de toute condition, prendront-ils l’antidote dont vous parlez avec tant de complaisance ? Même chez vos lecteurs instruits, chez vos hommes faits, croyez-vous qu’il y ait beaucoup de froids calculateurs pesant le pour et le contre, mettant le contre-poids à côté du poids, ayant la tête, l’imagination, les sens parfaitement équilibrés ? L'homme n'en veut pas convenir, Il a trop d’orgueil pour cela. Mais Ia vérité, la voici : l’homme est toujours plus ou moins infirme, plus ou moins faible, plus ou moins malade, portant d’autant plus le poids de sa chute originelle, qu’il veut en douter ou la nier. Si telle est sa nature intime tant qu’elle n’est pas relevée par de mâles efforts et une forte discipline, qui ne sait combien il prendra facilement le goût des frivolités lascives, sans se préoccuper de l’ensergnement que l’auteur veut
y placer.
Pour tous ceux qui ne sont encore ni appauvris ni blasés, 1l y a
® M. Pinard rétorque ici l'argument développé par Barbey d’Aurevilly dans le chapitre 1°° de son article (voir l'édition Lévy des Fzeurs pu Mai). Mais y avait-il de quoi se montrer si flatté ?
toujours des impressions malsaines à recueillir dans de semblables tableaux. Quelles que soïent les conséquences du désordre, st édifiés que soïent à cet égard certains lecteurs, ils rechercheront surtout dans les pages de ce livre: La Femme nue, essayant des poses devant l'amant fasciné (pièce 20) ; — la Mépère libertine qui verse trop de flammes et qu’on ne peut, comme le Styx, embrasser neuf fois (pièce 24 , Non satiata) ; — la Vierge folle, dont la jupe et la gorge aiguë aux bouts charmants versent le Léthe (pièce 30); — la Femme trop gaie, dont l’amant châtie la chair Joyeuse, en lui ouvrant des lèvres nouvelles (pièce 39); — le beau Navire, où la femme est décrite avec la gorge triomphante, provoquante, bouclier armé de pointes roses, tandis que Iles jambes, sous les volants qu’elles chassent, tourmentent les désirs et les agacent (pièce 48); — la Mendiante rousse, dont les nœuds mal attachés dévoilent le sem tout nouvelet, et dont les bras, pour la déshabiller, se font prier, en chassant les doigts lutins (pièce 65); — Lesbos, où les filles aux yeux doux, de leurs corps amoureuses, caressent les fruits mürs de leur nubilité (pièce 80); — les Femmes damnées ou les Tribades() (pièces 81 et 82 ); — les Métamorphoses, ou la Femme Vampire étouffant un homme en ses bras veloutés, abandonnant aux morsures son buste sur les matelas qui se pâment d’émor, au point que Îles anges rmpuissants se damneraïent pour elle (pièce 87).
Dans ces pièces multiples où l’auteur s’évertue à forcer chaque situation comme s’il tenait la gageure de donner des sens à ceux qui ne sentent plus, messieurs, vous qui êtes juges, vous n’avez qu’à choisir. Le choix est facile, car l’offense est à peu près partout.
On me fait une seconde objection, en signalant dans le passé des livres tout aussi offensants pour la morale publique, et qui n’ont pas été poursuivis. Je réponds, qu’en droit, de semblables précédents ne lient pas le ministère public, qu’en fait, il y a des questions d’opportunité qui expliquent souvent l’abstention et qui la justifient. Amsr, on ne poursuivra pas un livre immoral qui n’aura nulle chance d’être lu ou d’être compris : le déférer à la justice, ce serait l’imdiquer au public, et lui assurer peut-être un succès d’un jour qu'il n’aurait point eu sans cela.
Mais cette réserve du ministère public ne pourra être, le lendemain, retournée contre lui. Autrement, son action ne serait plus libre. Si l’immoralité des productions s’accentue, 1! faut qu’il puisse toujours
( IT s’agit de la seconde des deux pièces intitulées FEMMES DAMNÉES : À la pâle clarté...
punir le vice, sans qu’on aït à ur reprocher de n’avoir pas antérieurement poursuivi. Sans cela le résultat final serait l'impunité absolue, à quelque degré qu’on fût descendu. |
Messieurs, j'ai répondu aux objections, et je vous dis: Réagissez, par un jugement, contre ces tendances croissantes, maïs certaines, contre cette fièvre malsame qui porte à tout peindre, à tout décrire, à tout dire, comme si le délit d’offense à la morale publique était abrogé, et comme st cette morale n’existait pas.
Le paganisme avait des hontes que nous retrouvons traduites dans les ruines des villes détruites, Pompéï et Herculanum. Maïs au temple, sur la place publique, ses statues ont une nudité chaste. Ses artistes ont le culte de Ia beauté plastique ; ils rendent les formes harmonieuses du corps humain, et ne nous le montrent pas avili ou palpitant sous ’étremte de la débauche. Ils avarent le respect de la vie socrale.
Dans notre société imprégnée de christianisme, ayons au moins ce même respect.
J'ajoute que le livre n’est pas une feuille légère qui se perd et s’oublie comme Îe journal. Quand le livre apparaît, c’est pour rester; 1l demeure dans nos bibliothèques, à nos foyers, comme une sorte de tableau. S'il a ces peintures obscènes qui corrompent ceux qui ne savent rien encore de la vie, s’il excite les curiosités mauvaises et s’il est aussi Je piment des sens blasés, il devient un danger toujours permanent, bien autrement que cette feuille quotidienne qu’on parcourt le matin, qu’on oublie le soir, et qu’on collectionne rarement.
Je sais bien qu’on ne sollicitera l’acquittement qu’en vous disant de blâmer le livre dans quelques considérants bien sentis. Vous n’aurez pas, messieurs, ces imprévoyantes condescendances. Vous n’oublierez pas que le public ne voit que le résultat final. S’il y a acquittement, le public croit le livre absolument amnistié ; il oublie vite les attendus, et s'il se les rappelait, 1l les réputerait démentis par le dernier mot de la sentence. Le juge n’aurait mis personne en garde contre l’œuvre, et 1] encourrait un reproche qu'il est lom de prévoir, et qu'il ne croyait pas mériter, celui de s’être contredit.
Soyez indulgent pour Baudelaire, qui est une nature inquiète et sans équilibre. Soyez-le pour les imprimeurs, qui se mettent à couvert derrière l’auteur. Mais donnez, en condamnant au moins certaines pièces du hvre, un avertissement devenu nécessaire.