‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 178 sur 219 · PTE PC CO EE · texte numérisé non relu

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être rapportée à la même préoccupation. Mais 1l ya plus formel encore : les dernières strophes de Femmes damnées,

Descendez, descendez, lamentables victimes...

ont été revues et corrigées «en prévision de l'intervention du parquet, quelques jours avant [a publication». Cela résulte d’une note manuscrite de Poulet-Malassis. Voilà qui est décisif — et qui n’étonnera pas d'ailleurs, si l'on veut bien y réfléchir. Baudelaire n'était rien moins qu'un naïf. Î[[ savait, mieux que personne, les audaces de son œuvre, — et l'exemple tout récent du procès fait à l'auteur de Madame Bovary suffisait à lu en rappeler le danger. Mais la vérité est que, sans se dissimuler qu’il risquait des poursuites, il comptait bien s'en tirer aussi avantageusement que son ami Flaubert, devenu célèbre en vingt-quatre heures, et qu'il avait pour cela confiance dans Ia valeur de son livre «revêtu d’une . beauté sinistre et froide, fait avec fureur et patience». — Seulement, où il s'était trompé, c'était sur [es chances d’éviter, auprès des juges, ce «malentendu» contre Iequel 11 devait protester toute sa vie, — léternel malentendu qui procède tant de Ia confusion de la Beauté et de [a Morale que de celle de l’auteur et de son œuvre. Sa «surprise» fut de ne pas réussir à le dissiper et son erreur de ne pas se méfier davantage de Ia petite presse. Au cours de la préparation du livre, il avait donné à des revues, tant pour se faire quelque argent que pour annoncer les FLEURS, quelques pièces détachées. Fidèles à leurs habitudes, les folliculaïires n'avaient pas manqué de lui décocher aussitôt leurs traits les plus malicieux. C'est ainsi que [a Revue anecdotique (20 avril 1857) avait accouché d’un M, Charles Baudelaire à l'ombre de la jeune GÉANTE et que Île Figaro, par la plume d'A. Legendre (4 juin), avait dédié une parodie pire qu'inutile > Margotæ mæe laudes , à Francisca, Ja «modiste érudite et dévote»; amsi encore qu’on avait annoncé qu'un abonné de la Revue française, éberlué par ses vers «ruisselants d’inouïsme», venait de se désabonner... Et nous avons cité tout à l'heure des attaques beaucoup plus vives. ÎT était clair que les petits journaux ne manqueraïent pas l’occasion, puisqu'on la

leur fournissait en grand, de prouver une fois de plus leur acharnement contre les nouveautés du génie.

Ce fut Gustave Bourdin qui ouvrit le feu. Auteur d’un Voyage autour de Pomaré, reine de Mabille, princesse du Ranelagb, grande duchesse de la Chaumière, par la grâce de la polba, du cancan et autres cachuchas, commis sous le pseudonyme de G. Malbert, son passé le désignait évidemment pour venger Îa morale outragée. Il ne se déroba pas à sa mission:

.… J'ai lu le volume, je n'ai pas de jugement à prononcer, pas d'arrêt à rendre; maïs voici mon opinion.

.…Ï] y a des moments où l’on doute de l’état mental de M. Baudelaire; 11 y en a où l’on n’en doute plus ; — c’est, [la plupart du temps, la répétition monotone et préméditée des mêmes mots, des mêmes pensées. — L’odieux y coudoie Vignoble; — Je repoussant s’y allie à l’infect. Jamais on ne vit mordre et même mâcher autant de seins dans si peu de pages; jamais on n’assista à une semblable revue de démons, de fœtus, de diables, de chloroses, de chats et de vermime, — Ce livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l'esprit, à toutes les putridités du cœur; encore si c’était pour les guérir, mais elles sont mcurables.

... Et au milieu de tout cela, quatre pièces, Le Reniement de saint Pierre, puis Lesbos, et deux qui ont pour titre les Femmes damnées, quatre chefs-d’œuvre de passion, d’art et de poésie; mais on peut le dire, — il le faut, on le doit: — si l'on comprend qu’à vingt ans l'imagination d’un poëte puisse se laïsser entraîner à traiter de semblables sujets, rien ne peut justifier un homme de plus de trente, d'avoir donné la publicité du livre à de semblables monstruosités. ( Figaro,

5 juillet 1857.) |

C'était, comme en témoignent les passages soulignés, une dé-

nonciation en règle, la justice était sommée d’agir : on lui signalait .même les pièces condamnables.

Faut-il croire, comme Asselineau le donne à entendre dans ses Baudelairiana (voir E.-J. Crépet, op. cit.), que cet article avait été inspiré par le ministre de YIntérieur, M. Billault? Quelques lignes de Baudelaire, annotant une coupure du Figaro, revenu à Ia charge le 12 juillet, sous Ja signature de J. Habans, qui insistait

sur [a putridité de l'ouvrage, sont de nature à établir que, du moins, telle fut [a conviction du poète :

M. J. Habans est un jeune homme protégé par M. Billaut (sic). Maus les rédacteurs du Figaro ont trouvé sans doute que la dénonciation de M. Gustave Bourdin n’était pas suffisante. (Pièce commu-

niquée par M. Ancelle.)

Maïs le récit d’Asselmeau renferme des mexactitudes si fagrantes quant aux dates citées à l'appui, qu'il serait dangereux d’y ajouter for. C’est amsi qu'il place les premiers bruits de poursuites un mois après a publication, alors que Baudelaire les mentionne dans sa lettre du 9 juillet, soit quatorze jours Après la mise en vente; et qu’il donne l'article de Bourdin comme postérieur à celui d’ ER Rte Thierry, dont nous parlerons tout à l’heure, alors qu’il Pa précédé de neuf jours. — D'ailleurs l’acharnement dont le Figaro, depuis plusieurs années, poursuivait le poète, suffit à expliquer amplement, à lui seul, son attitude en cette occasion.

Quoi qu’il en soit, il semble que Baudelaire, tout d’abord, n’ait pas cru à la possibilité de cet étrange procès — Ile premier dont on menaçât un poète depuis Béranger. IT écrivait à sa mère :

Le livre met les gens en fureur... On me refuse tout, l'esprit d'invention et même [a connaissance de [a [langue française. Je me moque de tous ces imbéciles, et je sais que ce volume, avec ses qualités et ses défauts, fera son chemin dans la mémoire du publie lettré, à côté des meilleures poésies de V. Hugo, de Th. Gautier et même de Byron. — On avait répandu le bruit que j'allais être poursuivi; mais il m'en sera rien. Un gouvernement qui a sur les bras les terribles élections de Paris n’a pas le temps de poursuivre un fou. (9 juillet.)

Mais le surlendemain ce bruit se précisait, recueilli aux meïlleures sources par Leconte de Lisle, qui s’empressait d’en faire part à l’auteur. D’où un cri d'alarme, à l'adresse de Malassis, resté

à Alençon :

Vite, cachez, mais cachez bien toute l’édition; vous devez en avoir neuf cents exemplaires en feuilles... Voïlà ce que c’est que d’envoyer

des exemplaires au Figaro!!! Voïlà ce que c’est de ne pas vouloir lancer sérieusement un livre. Au moins nous aurions la consolation, si vous aviez fait tout ce qu’il fallait faire, d’avoir vendu l'édition en trois semaines, et nous n’aurions plus que la gloire d’un procès, duquel d’ailleurs il est facile de se tirer.

La même lettre (11 juillet) mentionne la visite de «M. Finspecteur général de Îa presse» au dépositaire du livre à Paris, et le refus de celui-ci de répandre Îles exemplaires restants chez ses confrères, ledit inspecteur, croit-il, en ayant vérifié le nombre «avec un coup d'œil d’argle ». — Prétexte courtois, dont Baudelaire n'avait point tort de s'étonner : la vérité est que, dans la crainte d’être compromis en cette affaire, le dépositaire venait de signifier à Malassis et de Broise que «la nature des livres publiés par eux Jui interdisait de mettre désormais son personnel à leur disposition pour la vente». (Lettre médite de Poulet-Malassis, 8 juillet 1857. Collection de M. Sacha-Guitry.) L'article de Bourdin avait eu, tout au moins, cet effet-là. |

Ainsi la saisie et l'inculpation semblaient imminentes. Réussiraït-on à les éviter ? Edouard Thierry lessaya, d'autant plus méritoire en ceci que, ne connaissant nullement Baudelaire, le seul souci de la dignité de l’art et de ses droits l’animait.

On connaît son courageux article qui, depuis cinquante ans, figure dans PAppendice de Pédition Lévy. Les FLEURS Du MAL y sont qualifiées de «chef-d'œuvre» pour la première fois peut-être; leur poète y est placé «sous l’austère caution du Dante».

Avec quelle impatience Baudelaire en avait attendu Ia publication (Moniteur, 14 juillet}, Asselineau nous l’a conté :

Le jour du feuilleton de Thierry, nous le passâmes, Baudelaire et moi, sur le trottoir du quai Voltaire. Baudelaire entrait d’heure en heure au Journal, et m'en rapportait des bulletins. Premier bulletin : l'article était composé et Thierry avait corrigé l’épreuve. Deuxième : Turgan [le directeur du Moniteur] avait vu en seconde épreuve. Une formalité décisive était le visa du ministre d’État qu’on allait demander chaque soir, avant le tirage. À onze heures, nous vimes Turgan monter en fiacre et s’en aller chez M. Fould, avec les épreuves.

Il revint au bout d’une heure, et, bientôt après, nous eûmes la satisfaction d'apprendre que le tirage était commencé. Baudelaire respira, car 1} lur semblait impossible que cet article ne fût pas un bâton jeté dans les roues du parquet. ( Baudelairiana.)

* Mais le bâton cassa, et les roues continuèrent de rouler : l’article de Thierry eut surtout pour effet de courroucer le ministre de la Justice, M. Abbatucci, aussi intéressé que son collègue de lIntérieur à prouver que les foudres gouvernementales n’étaient pas réservées aux délits d'opinion politique, ou plutôt de les courroucer lun et autre contre M. Fould, coupable «d’entraver l'attaque» — et, par suite, de précipiter les événements. Le lendemain, — füt-ce simple coïncidence ? — Ie Journal de Bruxelles, sous la mystérieuse signature Z.Z.Z., publiait un réquisitoire plus violent encore que celui de Gustave Bourdin, avec lequel 11 semble qu'Asselineau, dans son récit, l'ait confondu :

.. Je vous parlais récemment de Madame Bovary, ce scandaleux succès, qui est à la fois une ignominie littéraire, une calamité morale et un symptôme social. Ce hideux roman de Madame Bovary est une lecture de piété en comparaison d’un volume de poésies qui vient de paraître, ces Jours-ci, sous le titre de FLEURS DU MAL. L'auteur est un Monsieur Baudelaire, qui a traduit Edgar Poe, et qui, depuis dix ans, passe pour un id homme dans un de ces petits cénacles d’où partent les immondices de la presse bohème et réaliste. Rien ne peut vous donner une idée du tissu d’infamies et de saletés que renferme ce volume. Les amis de l’auteur en sont épouvantés, et se hâtent de proclamer une chute, de peur que la police n’intervienne : les citations mêmes ne sont pas possibles à une plume honnête. C’est par là et par un sentiment de dégoût, plus fort que tout le reste, #4 M. Baudelaire échappera au fouet des ci qui se respectent ().

@) Cet article figure dans la collection de M. Ancelle, collé sur une feuille blanche, pour permettre l’annotation.

Au-dessous on lit de [a main de Baudelaire :

« IL était, quelques lignes auparavant, question de Béranger et de ses sentiments chrétiens; or Veuillot me disait, il y a peu de jours : Dites, si vous êtes obligé de vous défendre, que lorsque tout un peuple va s'informer de la

Si bien que le 17 juillet, à un journaliste qui s’étonnait deïle rencontrer, tout de noir vêtu, aux obsèques de Béranger, Baudelaire, dont le beau-père abhorré, Ie général Aupick, venait de mourir, pouvait répondre :

Je porte le deuil des FLEURS DU MAL. Elles ont été saisies hier soir à cinq heures (), (Henri Plassan, Gazette de Paris.)

Baudelaire avait constitué un dossier pour son procès; l'ouvrage bibliographique de Pincebourde donne même le détail des pièces qui le composaïent. On en a retrouvé la plupart, maïs non Îa plus importante : Sommaire de mon interrogatoire et ma justification devant le juge d'instruction. D'autre part le dossier de [a procédure, qui devait être conservé au greffe, a été anéanti dans l'incendie de Ia Commune. Ce sont là des pertes auxquelles on ne saurait remédier entièrement. Néanmoins, en s’aidant tant de la Correspondance du poète que des documents retrouvés, Il est possible, sauf en ce qui concerne l'interrogatorre, de retracer approximativement l’histoire de ce procès dans sa seconde phase.

IT faut dire d’abord que Baudelaire, après [a saisie, ne montra aucun découragement. IT s'était HSE E d'écrire au ministre d'État. Lettre aussi digne qu'habile et courtoise. IT le remercrait d'abord de lhospitalité du Moniteur, en s’excusant de [a «petite contrariété» d'ordre interministériel dont elle avait pu être l’occa-

santé de ce misérable, on n’a pas le droit de poursuivre l’auteur des FLEURS DU MAL l»

Puis, entre crochets :

([IT serait peut-être imprudent de se servir à l'audience de cette méthode de défense.]»

Mais ce passage est raturé, Et, au-dessous encore :

«Le Journal de Bruxelles représente en Belgique, à ce qu'on dit, les idées de l'Univers. C’est un mouchard catholique, mais Belge! C'est ho qu'il n'a que les vices et non l'esprit de son patron.

«Ses bureaux sont à Bruxelles, place des MARTYRS, rue des Rose 0) À Alençon.

sion, et le priait de lui continuer sa protection. Et, entre ceci et cela, 1Î savait glisser une protestation qui, pour peu que M. Fould s'y prêtât, pouvait retentir utilement jusqu’au sem du Conseil des Ministres :

J'avais hier lmtention d’adresser une espèce de plaïdoirie secrète à M. le Garde des sceaux, mais j'ai pensé qu'une pareïlle démarche impliquait presque un aveu de culpabilité, et Je ne me sens pas du tout coupable, Je suis au contraire très fier d’avoir produit un livre qui ne respire que la terreur et l’horreur du mal. J’ar donc renoncé à me servir de ce moyen. S'il faut me défendre, je saurai me défendre convenablement.

Faisait-1l fonds sur ce recours, appuyé de lenvor d’un exemplaire en grand papier, au point d'espérer l'interruption des poursuites ? Quelques lignes parues dans Le Présent » revue qui menait campagne ouvertement en sa faveur, — qui allait notamment publier, sous le titre: De la moralité en matière d'art et de littérature, un article signé d’Antonio Watripon auquel son avocat fera des emprunts, — peuvent le donner à penser: «(On nous rendra le livre de M. Baudelaire sans le juger, et nous Îe relirons, pour mieux l'aimer...» En tout cas 1l conservait toute confiance dans Vissue du procès. Témoin sa lettre à sa mère, du 27 juillet, où 1Î montre une humeur quasi triomphante et presque combative :

. Je suis l’occasion d’un conflit entre trois ministres.

M. Fould se trouve obligé de me défendre. Me sacrifiera-t-11? Toute la question est Ia,

M. Büllault est si enragé qu'il a fait défendre au Pays de parler de moi. Cela est absolument illégal, car Je ne suis pas condamné, je ne suis que prévenu. — Je vais avoir communication de l’article dont M. Billault empêche illégalement l'impression ; Je le ferai tirer en pla- | cards dans Pimprimerie d’un de mes amis; j'en adresserai un à M. Fould, un à M. Piétri [le prétet de police], un au Juge d’instruction, un à mon avocat (je n’en aï pas encore), et un à M. Billault Réntes

J'ai pour moi M. Fould, M. Sainte-Beuve, et M. Mérimée (qui est

non seulement un littérateur 1llustre, maïs Île seul qui représente

la littérature au Sénat), M. Piétri, une puissance très grande, et, comme M. Mérimée, l’ami intime de l’empereur.

Îl me manque une femme ; il y aurait peut-être moyen d’engager Îa princesse Mathilde dans cette affaire; maïs je me creuse en vain le cerveau pour trouver le moyen.

J'ai comparu devant le juge d'instruction. Mon interrogatoire à duré 3 heures. J'ai trouvé d’ailleurs un magistrat très bienveïllant.

.… Tout le monde m’engage à ne pas souffler mot à l’audience, dans la crainte que je ne cède à un de mes mouvements de colère.

On m'engage aussi à prendre un avocat célèbre et en bonnes relations avec le Ministère d'Etat, M. Chaix d’Est-Ange par exemple.

Je vous embrasse bien, et vous prie de ne considérer ce scandale (qui cause une vraïe émotion dans Paris) que comme le fondement de ma fortune.

Cette lettre n’est pas précieuse seulement parce qu'elle fixe l'état du procès dix Jours après Îa saisie, mais aussi parce qu'elle constitue une sorte de plan de défense que Baudelaire allait exécuter point par point.

L'article dont il y est question, et dont Baudelaire n'obtenait pas qu'il parût, bien que M. Camusat-Busserolles, le juge d'instruction, ui afffrmÂt «que tout le monde avait Je droit de se défendre, dans tous les journaux, sans exception», était a page fameuse de Barbey d’Aurevilly, où le poète des FLEURS Du ÂVTAL, «victime de sa sincérité» et «malade d’infini», nous est montré portant «sur sa tête hérissée d’horreur» son épouvantable corbeille, et se voit sommé, «misanthrope de Ia vie coupable», de choisir entre les deux termes de ce dilemme: «se brüler la cervelle... ou se faire chrétien». — Un autre article subissait également, à [a Revue française, l'effet de a consigne mimistérielle : celui d’Asselineau, qui y plaïdait quelques-unes des idées chères à Baudelaire et utiles à sa défense, notamment [a nécessité de distinguer dans leur objet la morale et la poésie; que celle-cr ne poursuit pas un but didactique; et que lArt ne saurait sans abaissement s’accommoder de cette littérature omnibus que réclament quelques impuissants sous couleur de ménager la pudeur — Un troisième venait de paraître, au Présent, sous la signature

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de F. Dulamon ; assez médiocre à la vérité, mais chaleureux tant à l'égard du livre dont il justifiait les audaces par des comparaisons avec des ouvrages théologiques, qu'à celui de son auteur, présenté comme «tolérant, doux et obligeant dans ses relations».

Baudelaire réunit ces trois articles à celui de Thierry, dans une plaquette” qui s’ouvrait par cette déclaration :

Les quatre articles suivants, qui représentent la pensée de quatre esprits délicats et sévères, n’ont pas été composés en vue de servir de plaïdoirie. Personne, non plus que moi, ne pouvait supposer qu’un livre empreint De spiritualité aussi ardente, aussi éclatante que Les FLEURS DU MAL, dût être l’objet d’une poursuite, ou plutôt l'occasion d’un malentendu. ( Voir PAppendice de l’édition Lévy.)

Et 1 fit tenir la plaquette à ses juges, avec un exemplaire de son livre.

I était allé les voir d’ailleurs, dans l’exercice de leurs fonctions, et ils ne lui avaient guère plu. «Je ne dirai pas qu'ils ne sont pas beaux ; ils sont abominablement laïds ; et leur âme doit ressembler à leur visage.» IT essaya de les gagner par des influences.

Flaubert avait pour lut lmpératrice, écrivait-il (18 août) à M°° Sabatier — à qui appartenaient, par droit d'inspiration, plusieurs des FLEURS DU MAL, et, de ce fait, leur devait sa protection. — Il me manque une femme. Et la pensée bizarre que peut-être vous pourriez, par des relations et des canaux peut-être compliqués, faire arriver un mot sensé à une de ces grosses cervelles, s’est emparée de moi, 1l y a quelques jours...

Les monstres se nomment :

PAS LT a AE O DüPATY, Procureur impérial... PINARD (redoutable), Re L'RRDNEMRSRT DELESVAUX, PRENONS DE PONTON D’AMÉCOURT, ORNE ANNEE NACQUART.

6° chambre PT onnelle

M Articles justificatifs pour CHARLES BAUDELAIRE auteur des FLEURS Dv . Maz, Paris, ARRONENE de V'° Dondey- Dupré, rue Saint-Louis, 46, Marais. — 33 pages in-4°, couv. gris rose. — Tirage à 100 exemplaires, d'après une note de Poulet-Malassis,

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Un surtout linquiétait, comme on voit: l'organe du ministère public. M. Pinard passait pour libéral, voire pour imdulgent. Dans un procès récent, imtenté à une feuille Iégère, 1l s'était même montré tout bienveïllant, allant presque jusqu'à demander son acquittement: «Je ne cherchera pas"si parfois cette presse, au lieu de représenter Fesprit national, n’en montre pas seulement la caricature ; ce que nous tenons à dire ïcr, c'est qu’au lieu d’anathématiser la prose Iégère, nous reconnaissons son utilité et sa raison d’être.» Maïs, par contre, c'était lui qui avait requis contre Madame Bovary... Et la défaite que lur avait infligée M° Sénart lui avait-elle servi de leçon, ou bien n’allait-1l pas plutôt chercher ici sa revanche ?... Brücker était de ses grands amis, — Raymond Brücker, le convertisseur de Barbey d’Aurevilly, et qui comptait bien sans doute venir à bout aussi de ce «chrétien-païen». que se disait Baudelaire parfois. On Îe lui dépêcha :

Je pétrirai Brücker, qui pétrira Pinard, qui pétrira vos Juges, promettait Barbey, .…

Eh! eh! l’affarre vient jeudi!!!

Voilà un pâté... Ce que c’est que de penser aux juges! (EJ. Crépet, op. ait.) |

Entre temps, enfin, Baudelaire travaillait avec M° Chaix d’'Est- Ange le fils, qu'il avait décidément choisi pour défenseur, à mettre sa cause en état; 1] prenait conseil de ses amis, et réunissait des cautions de marque. Si les folliculaires contimuaïent à s’égayer à ses dépens, rééditant par exemple lépigramme de Ia Revue

anecdotique (1-16 avril 1857):

Foin de ce Baudelaire aux trompeuses couleurs f

I ne tient qu’à demi ses promesses flatteuses,

Je vois beaucoup de mal dans ses rimes rageuses, Mais j'y découvre peu de fleurs,

— par contre il faut dire que plusieurs des grands esprits de l'époque tinrent à honneur de lui apporter le soutien de leur crédit. On connaît les beaux témoignages du marquis de Custine

et d'Émile Deschamps qui, depuis plus de cinquante ans, figurent à l'Appendice de Ja 3° édition. Samnte-Beuve ne pouvait paraître en la circonstance, ayant déjà scandalisé le monde officiel par sa récente protestation en faveur de Madame Bovary. I fournit du moins à son ami des «Petits moyens de défense».

Tout était pris dans le domaine de la poésie.

Lamartine avait pris les cieux, Victor Hugo avait pris [a terre et plus que la terre, Laprade avait pris les forêts. Musset avait pris a passion et l’orgie éblowssante, D’autres avaient pris le foyer, la vie rurale, etc.

‘Théophile Gautier avait pris l'Espagne et ses hautes couleurs. Que restait-1[ ?

Ce que Baudelarre a pris.

If y a été comme forcé.

Ce «moyen-là» était-il heureux? IT est permis de ne pas le enser, car, à épouser un instant le point de vue du ministère public, la nouveauté dans le corps du délit ne constitue pas une excuse au délit. Cependant Baudelaire adopta celui-là comme Îes autres, qui allaient, pour les résumer d’un mot (voir, pour plus de détails, E.-J. Crépet, op, cit.), à se prévaloir des licences tolérées chez les poètes contemporains: Lamartine, Musset, Béranger, etc.

Chose curieuse, Flaubert, dans une lettre d’ailleurs parvenue à Baudelaire au lendemain du procès, indiquait également ce moyen, mais où le critique des Lundis s’exprimait avec une modération toute politique, l'auteur de Madame Bovary, lui, fonçait avec sa belle ardeur de sanglier et sa prodigalité d’épithètes voyantes :

Cette poursuite n’a aucun sens. Elle me révolte.

Et on vient de rendre des honneurs nationaux à Béranger ! à ce sale bourgeois qui a chanté les amours faciles et les habits râpés !

J'imagme que, dans leffervescence d'enthousiasme où l’on est à l'encontre de cette glorieuse bmette, quelques fragments de ses chansons... seraient d’un bel effet... Et puisqu'on vous accuse, sans doute, d’outrage aux mœurs et à je religion, je crois qu’un parallèle entre vous deux ne serait pas maladroit. (23 août.)

Précisément Baudelaire, quelques jours auparavant, avait écrit

à M° Chaix d'Est-Ange:

Je vous supplie... de ne pas négliger les monstruosités de La Chute d'un Ange. Si vous voulez, je chercherar avec vous les passages.

Décidément citez (avec dégoût et horreur) les bonnes ordures de Béranger : Le bon Dieu, Margot, Jeanneton...

Au reste, le document qui suit va nous renseigner d’abondance sur les arguments qui [ur semblaient le plus solide :

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