Livre Ia clef du nid
Le pied dans sa pantoufle Voilà lépoux tout prèt Qui souffle
Le bougeoir indiscret.
Au pudique hyménée
La Vierge qui se croit Menée,
Grelotte en son lit froid.
Mais Monsieur tout en flamme, Commence à rudoyer
Madame
Qui commence à crier.
Ouf! dit-il, je travaille, Ma bonne, et ne fais rien Qui vaille;
Tu ne te tiens pas bien...
Je vous le demande, messieurs, y at-il, dans tous les vers de Baudelaire, quelque chose qui approche de ces simples mots, et de cette image :
Tu ne te tiens pas bien!
Vous nous reprochez la pièce qui s'appelle Les Bijoux; pourquoi, je vous prie? Est-ce donc parce que:
La tres-chère était nue, et, connaïssant mon cœur, Elle n'avait gardé que ses bijoux sonores.
Sur cette nudité qui vous choque et que vous voulez élever à la hauteur d’un outrage à la morale publique.. — comme si l’on pouvait supprimer le nu dans l’art et l’interdire à la poésie plus qu à la peinture ou à la statuaire — c’est encore avec Musset que je vais vous répondre :
Le sofa sur lequel Hassan était couché Etait dans son espèce une admirableïchose.
I était de peau d'ours, — mais d’un ours bien léché, Moelleux comme une chatte, et frais comme une rose; Hassan avait d'ailleurs une tres noble pose,
Il était nu comme Eve à son premier péché.
Quoi! tout nu! dira-t-on, — n’avait-il pas de honte? Nu! dès le second mot! — Que sera-ce à la fin? Monsieur, excusez-moi; — je commence ce conte Juste quand mon héros vient de sortir du bain.
Je demande pour lui l'indulgence, et J'y compte, Hassan était donc nu; — mais nu comme la main,
Nu comme un plat d'argent, nu comme un mur d'église, Nu comme le discours d’un académicien.
Ma lectrice rougit, et je [a scandalise. , Mais comment se fait-il, madame, que l’on dise
Que vous avez la jambe et la poitrine bien ?
Comment le dirait-on, si l’on n’en savait rien ?
Madame alléguera qu’elle monte en berline,
, , prete Qu'elle a passé les ponts lorsqu'il faisait du vent; Que lorsqu'on voit le pied, la jambe se devine; Et tout le monde sait qu’elle a le pied charmant, Mais moi, qui ne suis pas du monde, j'imagine Qu'elle aura trop armé quelqu'indiscret amant.
Et quel crime est-ce donc de se mettre à son aise,
Quand on est tendrement aimée, — et qu'il fait chaud ? On est si bien tout nu, dans une large chaise! Croyez-m'en, belle dame, et ne vous en déplaise,
Si vous m’apparteniez, vous y seriez bientôt,
Vous en cririez sans doute un peu, — mais pas bien haut!
Tout est nu sur la terre, hormis lhypocrisie;
Tout.est nu dans les cieux, tout est nu dans Îa vie,
Les tombeaux, les enfants et les divinités,
Tous les cœurs vraiment beaux laissent voir leurs beautés. Ainsi donc le héros de cette comédie,
Restera nu, madame, — et vous y consentez,
Que de beaux vers de Musset Je pourrais vous citer surtout dans Rolla, ou dans Portia... et qu’il faudrait supprimer, si c'était [à de l’outrage à la moralité publique.
Mais que dire aussi du poète populaire, de Béranger, dont Perrotin a publié il y a peu de temps une nouvelle et si magnifique édition ? faudra-tl aussi expurger Béranger, faudra-t1l retrancher tant de pièces charmantes? faudra-t-1l supprimer et Les Deux Sœurs de charité, et La Cantharide, et Jeannette, et La Grand'M£re, et Le Chapeau de la Mariée? Non, n'est-il pas vrai? et personne ne le voudrait. Et pourtant, la grand’mère, vous savez bien ce qu’elle dit Ie soir de sa fête, de vin pur ayant bu deux doigts :
Combien Je regrette Mon bras si dodu, Ma jambe bien faite Et le temps perdu!
Quoi, maman, vous n’étiez pas sage ?
— Non vraiment; et de mes appes | Seule, à quinze ans, j'appris l'usage, Car, la nuit, je ne dormais pas.
Maman, vous aviez le cœur tendre ?
— Oui, si tendre qu’à dix-sept ans Lindor ne se fit pas attendre
Et qu'il n’attendit pas longtemps.
Maman, Lmdor savait donc plaire ?
— Oui, seul 11 me plut quatre mois, Mais bientôt J'estimar Valère
Et fis deux heureux à la fois.
Quoi, maman, deux amants ensemble ?
— Oui, mais chacun d’eux me trompa; Plus fine alors qu'il ne vous semble, .J’épousai votre grand-papa.
Maman, que lui dit la famille ?
— Rien, mais un mari plus sensé Eüût pu connaître à [a coquille Que l'œuf était déjà cassé.
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Bien tard, maman, vous fûtes veuve ?
— Oui, mais grâces à ma gaité,
Si l’église n'était pas neuve
Le saint n’en fut pas.moïns fêté.
Comme vous, maman, faut-il farre ?
— Eh! mes petits-enfants, pourquoi, Quand jar fait comme ma grand'mère, Ne feriez-vous pas comme moi?
S1 c’est là ce que la grand’mère appelle du temps perdu, je me demande ce que serait du temps bien employé : elle ne parle pas de remords... soit; mais 1] me semble qu’il ne devrait pas être question de regrets.
Et cette autre amoureuse de Béranger, Jeannette, elle me paraît n'avoir jamais pensé, celle-là, n1 à des remords ni à des regrets :
Fi des coquettes maniérées,
Fi des bégueules du grand ton ; Je préfère à ces mijaurées Ma Jeannette, ma Jeanneton.
Jeune, gentille et bien faite, Elle est fraiche et rondelette, Son œil noir est pétillant.
Prudes, vous dites sans cesse
, ù à Qu'elle a le sein trop saïllant :
C'est pour ma main qui le presse Un défaut bien attrayant,
La nuit, tout me favorise, Point de voile qui me nuise, Point d’imutiles soupirs;
Des deux mains et de la bouche Elle attise Îles désirs,
Et rompit vingt fois sa couche Dans l’ardeur de nos plaisirs...
Voilà ce qu'a écrit Béranger, et bien d’autres choses encore, n’est-il pas vrai? Voilà ce qui se rérmprime sans cesse, et vous n’avez Jamais songé à poursuivre, et vous ne pourriez Île Rs sans courir à un échec certain.
Et Gautier, cet admirable ciseleur de style et ce peintre merveileux! ... laissez-mor vous en parler; laïssez-moi vous parler de ce chefd'œuvre de style qui s'appelle Mademoiselle de Maupin : c’est peut-être le roman le plus osé, si cela peut s’appeler un roman, qui ait été
publié depuis longtemps... à quelle page l'ouvrirai-ie ? ; Je n’aï que
l'embarras du choix.
(La scène représente le lit de Rosette; un rayon de soleil plonge à travers les rideaux : il est dix heures... la chemise de Rosette a un tour de gorge de malines toute déchirée; [a nuit a été orageuse; ses cheveux s’échappent confusément de son petit bonnet; elle est aussi jolie que peut l'être une femme que f'on n'aime point et avec qui l'on est couché.)
Une querelle s'engage entre les deux amants, et voicr comment le dialogue se termine :
RoSETTE. — Laissez-moi!
Mor. — Pardieu non!°
RosETTE (se débattant). — Oh! vous me lâcherez! Moi. — J'ose, madame, vous assurer le contraire.
ROSETTE (voyant qu'elle n'est pas la plus forte). — Eh bien, je reste, vous me serrez le bras d’une force!... Que voulez-vous de moi?
Mot. — Je pense que vous Île savez. — Je ne me permettrais pas de dire ce que je me permets de faire; je respecte trop la décence.
RoSETTE (déjà dans l'impossibilité de se défendre). — A condition que tu m’aimeras beaucoup... je me rends.
Mor. — Il est un peu tard pour capituler, lorsque l'ennemi est déjà dans la place.
ROSETTE (me jetant les bras autour du cou, à moitié pâmée). — Sans condi-
tion... je m'en remets à ta générosité...
Je passe à la conclusion du roman: Mademoiselle de Maupin a épuisé, comme elle Le dit, toutes ses cruautés ; elle vient elle-même trouver d'Albert et se remettre entre ses mains:
C'était bien Rosalinde, si belle et si radieuse qu'elle éclairait toute Ia chambre, avec ses cordons de perles dans les cheveux, sa robe prismatique, ses grands sabots de dentelles, ses souliers à talons rouges, son bel éventail de plumes de paon, telle enfin qu’elle était le jour de la représentation. Seulement, différence importante et décisive, elle n'avait ni gorgerette, ni guimpe, ni fraise, ni quoi que ce soit qui dérobât aux yeux ces deux charmants frères ennemis, — qui, hélas! ne tendent trop souvent qu’à se réconcilier.
Une gorge ‘entièrement nue, blanche, transparente comme un marbre antique, de la coupe la plus pure et [a plus exquise, saïllait hardiment hors d’un corsage très échancré et semblait porter des défis aux baisers .…
ae Pourquoi, ma chère souveraine, avez-vous l'air chaste et sérieux d’une Diane antique, là où il faudrait plutôt les levres souriantes de Vénus sortant de [a mer?
— Voyez-vous, d'Albert, c’est que je ressemble plus à Diane chasseresse
LE PROCFS. 355$
qu'a toute autre chose. — J'ai pris fort jeune cet habit d'homme... En un mot, quoique ce soit une chose incroyable et ridicule, je suis vierge — vierge comme Îa neige de l'Himalaya, comme [a lune avant qu'elle n'eût couché avec Endymion, comme Marie avant d’avoir fait connaissance avec le pigeon divin; et je suis grave ainsi que toute personne qui va faire une chose sur laquelle on ne peut revenir. — C’est une métamorphose, une transformation que je vais subir...
D’Albert, singuliérement ému, fui prit les mains et en baisa tous Îles doigts, les uns après les autres, puis rompit fort délicatement le lacet de fa robe, en sorte que Île corsage s'ouvrit et que les deux blancs trésors apparurent dans toute leur splendeur. Sur cette gorge étincelante et claire comme l'argent s’épanouissaient les deux belles roses du paradis. Il en serra légèrement les pointes vermeïlles dans sa bouche et en parcourut ainsi tout le contour; Rosalinde se laissait faire avec une complaisance inépuisable... L'étreignant dans ses bras, il couvrait de baisers ses épaules et sa poitrine nues. Les cheveux de l'infante à demi pämée se dénouèrent, et sa robe tomba sur ses pieds comme par enchantement. Elle demeura tout debout comme une blanche apparition avec une simple chemise de {a toile la plus transparente. . La chemise douée d'un heureux esprit d'imitation ne resta pas en arrière de la robe, elle glissa d’abord des épaules sans qu’on songet à la retenir; puis, profitant d'un moment où les bras étaient perpendiculaires, elle en sortit avec beaucoup d'adresse et roula jusqu'aux hanches dont le contour ondoyant larrêéta à demi. — Rosalinde s’aperçut alors de [a perfidie de son dernier vêtement, et leva un peu le genou pour l'empêcher de tomber tout à fait. — Ainsi posée, elle ressemblait parfaitement à ces statues de marbre des déesses, dont la draperie intelligente, fâchée de recouvrir tant de charmes, enveloppe à regret les belles cuisses, et, par une heureuse trahison, s'arrête précisément au-dessous -de l'endroit qu’elle est destinée à cacher. — Mais, comme [a chemise n’était pas de marbre et que ses plis ne la soutenaient pas, elle continua sa triomphale descente, et se coucha en rond autour des pieds de sa maîtresse, comme un grand lévrier blanc...
Vous m'en voudriez peut-être de continuer, INESSIEUrS .… ; bien que la Justice puisse et doive tout entendre et que sa dignité n’en puisse être atteinte, J'avoue que Je trouverais téméraire de lire dans cette enceinte la scène qui suit... D’Albert aurait voulu que cette nuit durât quarante-huit heures, comme celle où fut conçu Hercule; et cependant il est vaincu par la fatigue, et le sommeil lui touche les “yeux du bout de l’aile au moment où l’aube commence, dit le poète, à Jeter ses rayons blanchâtres à travers les rideaux... cependant que fait la Rosalinde? Elle ne dort pas: lassata, peut-être... sañata, sa curiosité ne l’est pas : elle se lève sans bruit, ‘se rajuste à la hâte, se retire doucement et: «au lieu de retourner dans sa chambre. ..».
— Si je vous disais qu’il était bien temps, quelqu'un me répondrait peut-être comme dans la prèce : «non, il n’était plus temps...» Donc :
Au lieu de retourner dans sa chambre, elle entra chez Rosette;: — ce qu'elle y dit, ce qu’elle y fit, je n'ai jamais pu le savoir : seulement une femme de chambre de Rosette m’apprit cette circonstance singulière : bien que sa maîtresse n’eût pas couché cette nuit-là avec son amant, le lit était rompu et défait, et portait l'empreinte de deux corps. — De plus elle me montra des perles exactement semblables à celles de la Rosalinde. Elle les avait trouvées dans le lit en Îe faisant : je Iaïsse cette remarque à la sagacité du lecteur.
Quoi! et après tout ce que je viens de vous lire, vous condamneriez Baudelaire? Vous le condamnertez après tant d’autres citations que Je pourrais faire et dont vous trouverez dans mon dossier une collection bien incomplète encore, maïs fidèlement transcrite? vous y trouverez du Rabelais, du Brantôme qui «a cogneu tant d’honnestes dames...»; mais J'aurais pu puiser partout! La Fontaine et ses contes, Molière, Voltaire et ses contes en prose, et Rousseau dont les confessions renferment des passages immondes, et Beaumarchais, «auquel de toutes les choses sérieuses le mariage a toujours paru È plus bouffonne». Maïs si J osaïs, si la prosopopée pouvait ici trouver sa place, J'évoqueraïs et j'invoquerais Montesquieu : «Oh! Montesquieu, que dirait ta grande âme, si pour ton malheur rappelé à Ja vie, tu voyais poursuivre pour outrage à la morale publique Baudelaire et ré FLEURS DU MAL, toi qui as écrit le Temple de Gnide et les Lettres persanes..… ?» Que dirait Lamartine qui a fait La Chute d’un ange, et Balzac avec sa Fille aux yeux d'or, et George Sand avec Lélia.…?
Je m’arrête, messieurs, et Je ne veux pas abuser plus longtemps de vos moments.
Je vous at dit ce qu'était Baudelaire, et quelles avaient été ses intentions ; Je vous ai montré sa méthode, et son procédé littéraire, Je viens de vous faire voir longuement qu 1] n’y a rien dans son œuvre qui soit aussi osé dans le fond et dans la forme, dans l’expression et dans Ja pensée, que tout ce que notre littérature imprime et réimprime tous les jours; J'ai confiance que vous ne voudrez pas frapper ce galant homme et ce grand artiste et que vous le renverrez purement et simplement des fins de la poursuite.