JUGEMENT
En ce qui touche le délit d’offense à la morale religieuse, attendu que la prévention n’est pas établie, renvoie les prévenus des fins des poursuites ;
En ce qui touche [a prévention d’offense à la morale publique et aux bonnes mœurs ;
Attendu que l'erreur du poète qe le but qu'il voulait attendre et dans la route qu'il a suivie, quelque effort de style qu 1l ait pu faire, quel que soit le blâme qui Dee ou qui suit ses peintures, ne saurait détruire l'effet funeste des tableaux qu’il présente au lecteur, et qui, dans Îes pièces incrimimées, conduisent nécessairement à l’excitation des sens par un réalisme grossier et offensant pour la pudeur ;
Attendu que Baudelaire, Poulet-Malassis et de Broise ont commis le délit d’outrage à la morale publique et aux bonnes mœurs;
Savoir : Baudelaire en publiant, Poulet-Malassis et de Broise, en publiant, vendant et mettant en vente à Paris et à Alençon l'ouvrage intitulé : LES FLEURS DU MAL, lequel contient des passages ou expressions obscènes ou immorales ;
Que lesdits passages sont contenus dans les pièces portant les numéros 20, 30, 39, 80, 81 et 87 du recueil ;
Vu Particle 8 de la loi du 17 mai 1819, Particle 26 de Ia loi du 26 maï 1819;
Vu également l’article 463 du Code pénal;
Condamne Baudelaire à 300 francs d'amende ; Poulet-Malassis et de Broise chacun à 100 francs d'amende ;
Ordonne la suppression des pièces portant les numéros 20, 30, 39, 80, 81 et 87 du recueil;
Condamne Baudelaire, Poulet-Malassis et de Broise solidairement aux frais liquidés à dix-sept francs, 35°, plus 3 fr. pour droit de poste. Et non compris les frais de signification du présent jugement à Poulet-Malassis, n1 les frais de capture s’il y a lieu;
®) XX, Les Buoux; XXX , LE LÉTHÉ; XXXIX, À CELLE QUI EST TRoP GAIE; LXXX, Lessos; LXXXI, FEMMES DAMNÉES, À la pâle clarté des lampes languissantes.… LXXX VII, Les MAG DU VAMPIRE (voir ces pièces dans LES ÉPA VES).
Fixe à une année la durée de contrainte par corps qui pourra être exercée contre Baudelarre.
Au Palais de justice... le jeudi vingt août 1857.
Comme on le voit par ces dernières lignes, le tribunal n'avait pas jugé utile de prendre huit jours de réflexion : il avait, séance tenante, flétri Baudelaire et mutilé les FzEurs pu MA...
Le poète éprouva d’abord un vif sentiment de révolte. A Charles Asselineau qui lui demandait, au sortir de Faudience : «Vous vous attendiez à être acquitté?» 1l répondait : «J’attendais qu'on me ferait réparation d'honneur!» Et, bien que nous n’ayons pas sous ce rapport de document décisif, il semble certain qu'il refusa, quelque temps au moins, d'accepter le Jugement qui le frappait. La présomption en résulte du fait qu’il protesta vivement quand Poulet-Malassis mit en vente une centaine d'exemplaires expurgés, avec cartons (") :
Si vous pouviez comprendre quel tort vous vous êtes fait avec votre ridicule opération chirurgicale! Les plaintes ont tardé quelque temps. Enfin, elles ont fait explosion. Naturellement, comme j'en avais le droit, j'ai tout rejeté sur Malassis. vert
Tout ce que je vous demande, pour le moment... c’est de ne pas faire de nouveaux cartons, avant de nous être entendus tous les deux sur la manière de les fure. (9 octobre 1857.)
Baudelaire a malheureusement négligé d'indiquer ici comment il concevait les nouveaux cartons; mais, si l’on en croit Malassis
® Nous en avons eu plusieurs entre les maïns. La couverture y est du second modèle, dont nous avons parlé, p. 313. De plus, ils offrent les particularités suivantes : 2 pages blanches, 91 et 187; les pages 53-54, 73-74, 03-94, 189-190, 191-192, 193-194, 195-196 n'existent plus qu'à l'état d'onglets; Parfum exotique, qui commençait page 54, a été reculé à Ja page 52, Réversibilité de la page 94 à la page 92, et Femmes damnées (Comme un bétail pensif..….) de la page 196 à la page 188. — Le volume, dans sa présentation, est vraiment déshonoré, et l’on comprend doublement la protestation de l’auteur, quand on sait que Poulet-Malassis, au lendemain du procès, se solidarisait ‘entièrement avec lui, écrivant notamment : « Quant à moi, Je mettrais plutôt toute l'édition en terre que de consentir à la mutilation du livre. II se vendra comme il est dit et comme il pourra, mais jamais avec des cartons.» (Lettre inédite communiquée par M. Sacha-Guitry.)
(lettre médite communiquée par M. Sacha-Guitry, 10 novembre 1857), ils auraient été de nature à motiver de nouvelles poursuites. Ainsi le poète, loin de faire amende honorable, songeait à renchérir sur l'audace des pièces condamnées.
IL finit cependant par accepter l’inévitable :
Vous savez que j'ai résolu de me soumettre complètement au jugement et de refaire six poëmes nouveaux, beaucoup plus beaux que ceux supprimés. Mais quand [a disposition poétique me reviendrat-elle? (30 décembre.)
I était allé voir des magistrats, — notamment M. Pmard, qui, sans doute, ayant pour lors quitté sa robe, fui offrit force compliments, l'assura de sa sympathie, peut-être même Jui fit espérer un dédommagement officiel dans un court délaï: le nom du substitut impérial figure de sa main, postérieurement au procès, sur une liste d'envoi de ses livres, et l’année suivante, 1l écrira à sa mère:
Voilà donc le 15 août passé sans que la décoration soit venue. Je ne sais pas si Je t'ai jamais dit qu’il en avait été question déjà l'an passé, mais que le procès des FLEURS DU MAL avait fait renvoyer | question à plus tard. (22 août 1858.) |
À se plier aux circonstances, trouva-t-1l une de ces jouissances d'amère ironie qui sont réservées au génie méconnu comme une compensation inaccessible au vulgaire ?.…. Il y gagna, du moins, une remise partielle de l'amende. Pour cette remise, !l avait, peu de temps après l'issue du procès, sollicité l'intervention de FImpératrice, dans une lettre qui a été récemment publiée dans la Revue d'Histoire littéraire de la France (janvier-mars 1922) par M. H. Patry :
ne 6 novembre 1857.