‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 214 sur 219 · BAUDELAIRE ET LES FLEURS DU MAL · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE ET LES FLEURS DU MAL

M. Charles Baudelaire, auteur d’un volume de poésies qui a fait un bruit regrettable, est mort hier. après une maladie de plusieurs années. [I avait demandé et 1l a reçu les sacrements.

Il avait du talent, et les pensées du fond de l'âme valaïent mieux que celles qu’il a montrées. Comme tant d’autres, il a été, dans sa vie et dans ses œuvres, le jouet des egarements de son esprit. Le frivole désir d’étonner lui a ouvert un abîme où sa santé s’est perdue, où sa raison à faïlli périr. Il a joué, nous ne dirons pas sérieusement, mais on pourrait dire héroïquement, le personnage de son imagination, souvent contre sa propre nature; être étrange, Il a usé une force qui aurait pu lui permettre de devenir original. Dieu a eu pitié de son âme qu'il opprimait lui-même, et sa fin console ceux qui, le connaissant mieux qu'il ne voulait se connaître, le plaïgnaïent, le condamnaient et ne cessaient pas de l’aimer.

Louis VEUILLOT (1867). L'Univers.

… C'était un écrivain éminent et un grand poëte, on ne saurait trop l’affirmer. La merveilleuse pureté de son style, son vers brillant, solide et souple, sa puissante et subtile imagination, et par-dessus tout peutêtre la sensibilité toujours exquise, protonde souvent, et parfois cruelle dont témoignent ses moindres œuvres, assurent à Charles Baudelaire

s04 NOTES ET ÉCLAIRCISSEMENTS.

une place parmi les plus pures glorres littéraires de ce temps — Balzac et Hugo mis à part, bien entendu.

Paul VERLAINE (1867). Œuvres posthumes. Messein, éd.

IT faut admirer en Baudelaire un des plus grands hommes de ce temps, et qui, si nous ne vivions pas sous le règne intellectuel de Victor Hugo, mériterait que nul poète contemporain fut mis au-dessus de ur... De tous les artistes modernes du vers, l’auteur des Fleurs du Mal est le seul qui n’ait rien dû à l’auteur de La Légende des Siècles… I ne procédait n1 de lui n1 de personne. Non qu’il ait existé comme un produit du hasard et en dehors de la tradition; car en lui, comme en tout vrai chanteur, on retrouve, depuis Homère, toute Ia race qui l’a précédé. Maïs sa pensée, résolument sincère, s’affirme tou- Jours par une forme vraiment originale ; aussi Baudelaire fut-il, dans le sens du mot le plus complet et le plus absolu, un poëte nouveau.

Théodore DE BANVILLE (1867). Galerie contemporaine.

. Plus des Esseintes relisait Baudelaire, plus 1 reconnaissait un indicible charme à cet écrivain qui, dans un temps où le vers ne servait plus qu à peindre l'aspect extérieur des êtres et des choses, était parvenu à exprimer l’mexprimable, grâce à une langue mas et charnue, qui, plus que toute autre, possédait cette merveilleuse puissance de fixer avec une étrange santé d’expressions, les états morbides les plus fuyants, les plus troublés, des esprits épuisés et des âmes

tristes. É J.-K. Huysmans. À Rebours (1884). Fasquelle, éd.

Le premier qui ait apporté dans notre littérature l’ennut dans la volupté et son décor bizarre : l’alcôve triste... et s’y complaise. .. le Fard et son extension aux ciels, aux couchants. . le spleen et [a maladie (non la Phtisie poétique, mais [a né vrose, sans en avoir écrit une fois le mot). Et la damnation 1cr-bas.

Jules LAFORGUE. Mélanges posthu mes.

Mercure de France, éd.

QUELQUES OPINIONS SUR BAUDELAIRE. sos

... Trois hommes à la fois vivent dans cet homme, unissant leurs sensations pour mieux presser le cœur et en exprimer jusqu’à la dernière goutte [a sève rouge et chaude. Ces trois hommes sont bien modernes, et plus moderne est leur réunion. La crise d’une foi religieuse, la vie à Abe et? esprit scientifique du temps ont contribué à façonner, puis à fondre ces trois sortes de sensibilités, jadis séparées jusqu’ à * paraître irréductibles l’une à l’autre, et les voici liées } jusqu’à paraître inséparables, au moins dans cette créature, sans analogue avant le xIx* siècle français, qui fut Baudelaire.

Paul BourGEr (1883).

Essais de Psychologie contemporaine, Plon-Nourrit, éd.

Lisez l'œuvre de Baudelaire, écoutez ses familiers, relisez-les avec soin, vous sentirez sous cette forme enveloppée un homme étrange, mais sincère, une autobiographie, la vie d’un sensualiste. Son titre truculent déroute dès l’entrée. Il naquit de l’idée mystique qui tient en défiance la chair et la nomme volontiers le Mal. De 1à, les Fleurs du Mal. Baudelarre, toujours inquiet d’étonner, dut se réjouir de cette trouvaille... C’est bien la tradition des sataniques, continuée aujourd'hui par des esprits analogues, par M. Maurice Rollinat, qui nous apparaît foudroyé, yeux fulgurants, cheveux hirsutes, en tête de son volume les Névroses ; par les Poèmes saturniens et les Poètes maudits, de M. Paul Verlaine ; par le Guignon, de M. Stéphane Mallarmé.

. Cet homme est tourmenté comme son œuvre. Ses puissances et ses souffrances sont bien faites de sa chair... Où donc Baudelaire eût-1l connu ces sensations rares, plus fortes que variées, et si logiques les unes aux autres, sinon dans sa conscience même ? SAR aide à concevoir son sérieux, son grossissement tout sincère, son amertume aussi.

Maurice BARRÈS (1884). Les Taches d'encre.

Cet homme, si peu simple — en apparence — si obscur dans ses idées, si préoccupé d’étonner et de mystifier les autres, m’eût immensément déplu, J'imagine, à une premiére rencontre. Maïs j'aurais bientôt découvert que le plus mystifié et le plus étonné de tous, c'était encore lur. Sa personne m'aurait sûrement intéressé, et Proban ent

séduit à Ia longue. Ce qu'on ne peut certes Jui refuser, c’est d’avoir été un Inquiet. IT a eu, au plus haut point, ce qui a manqué à de plus grands que lu : le sentiment, le souci et souvent la terreur du Mystère he nous entoure..

. Le Pod itemne serait donc, en résumé, le suprème effort de lé épicuréisme intellectuel et AM Il dédaigne les sentiments que suggère la simple nature. Car les plus délicieux, ce sont les plus inventés, les plus savamment ourdis. Le fin du fin, ce sera la combinaison de la sensualité païenne et de [a mysticité catholiale: s’arguisant l'une par l’autre, — ou de Ia révolte de l’esprit et des émotions de Ia piété. Comme rien‘n’égale en intensité et en profondeur les sentiments religieux (à cause de ce qu’ils peuvent contenir de terreur et d'amour), on les reprend, on les ravive en soi, — et cela, en pleine recherche des sensations les plus directement DE DER par les croyances d’où dérivent ces sentiments. On arrive ainsi à quelque chose de merveilleusement artificiel.

Le baudelairisme est bon à son heure, pour nous consoler de Voltaire, de Béranger, de M. Thiers, et des esprits qui leur ressemblent. Et récrproquement.

Jules LEMAITRE (1887). Journal des Débats.

Baudelaire a senti l’âme du Paris laborieux. Il a senti la poésie du faubourg, compris la grandeur des petits et montré ce qu’il y a de noble encore dans un chiffonnier ivre...

. Remarquez... comme le vers de Bd est classique et traditionnel, comme 1l est pleim. Je ne me résoudraï jamais pour ma part à voir en ce poète l’auteur de tous les maux qui désolent aujourd’hui la littérature. Les Fleurs du Mal sont et demeureront le charme de tous ceux que touche une [lumineuse image portée sur les ailes du vers.

Anatole FRANCE (1891). La Vie littéraire. Calmann-Lévy, éd.

C’est au seuil de la vieillesse d’un monde, un homme de décadence, encore mystique et catholique, demeuré tout imprégné de l'Eglise. Certes un pécheur; l'air d’un pâle évêque, déposé de son diocèse, moins pour des péchés de chair que pour le péché d’orgueil. Aussi son vocabulaire reste emmiellé de liturgie, de latinité, de bréviaire et de

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