‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 58 sur 219 · LA CHEVELURE · texte numérisé non relu

LA CHEVELURE

O toison, moutonnant jusque sur l’encolure !

O boucles ! O parfum chargé de nonchaloir !

Extase ! Pour peupler ce soir l’alcôve obscure Des souvenirs dormant dans cette chevelure, Je [a veux agiter dans Fair comme un mouchoir !

La langoureuse Asie et la brülante Afrique, Tout un monde lointain, absent, presque défunt, Vit dans tes profondeurs, forêt aromatique!

Comme d’autres esprits voguent sur [a musique, Le mien, ô mon amour ! nage sur ton parfum.

J'irai là-bas où l'arbre et l’homme, pleins de séve, Se pâment longuement sous lardeur des climats ; Fortes tresses, soyez [a houle qui m'enlève!

Tu contiens, mer d’ébène,un éblouissant rêve

De voiles, de rameurs, de flammes et de mâts :

Un port retentissant où mon âme peut boire À grands flots le parfum, le son et la couleur ;

Où les vaisseaux , glissant dans l'or et dans la moire,

Ouvrent leurs vastes bras pour embrasser la gloire

D'un ciel pur où frémit l’'éternelle chaleur.

Je plongerai ma tête amoureuse d'ivresse Dans ce noir océan où l’autre est enfermé ; Et mon esprit subtil que le roulis caresse Saura vous retrouver, 6 féconde paresse, Infinis bercements du loisir embaumé !

Cheveux bleus, pavillon de ténêbres tendues, Vous me rendez l’azur du ciel immense et rond ; Sur les bords duvetés de vos mèches tordues

Je m’enivre ardemment des senteurs confondues De lhuïle de coco, du musc et du goudron.

Longtemps ! toujours ! ma main dans ta crinière lourde Sèmera le rubis, [a perle et Le saphir,

Afin qu’à mon désir tu ne sois jamais sourde !

N’esetu pas l’oasis où je rêve, et [a gourde

Où je hume à longs traits le vm du souvenir ?

Je t'adore à l’égal de la voûte nocturne, O vase de tristesse, Ô grande taciturne, Et t'aime d’autant plus, belle, que tu me fuis,

Et que tu me parais, ornement de mes nuits,

Plus ironiquement accumuler les lieues | Qui séparent mes bras des immensités bleues.

Je m'avance à l'attaque, et je grimpe aux assauts, Comme après un cadavre un chœur de vermisseaux, Et je chéris, ô bête implacable et cruelle !

Jusqu'à cette froideur par où tu m’es plus belle !

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