‹ Œuvres complètes de Charles BaudelaireChapitre 62 sur 219 · UNE CHAROGNE · texte numérisé non relu

UNE CHAROGNE

Rappelez-vous l’objet que nous vimes, mon âme, Ce beau matin d’été si doux :

Au détour d’un sentier une charogne infâme Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en r’air, comme une femme lubrique, Brûlante et suant les poisons,

Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique Son ventre plem d’exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture, Comme afin de la cuire à point,

Et de rendre au centuple à la grande Nature Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe Comme une fleur s'épanouir, La puanteur était si forte, que sur lherbe Vous crûtes vous évanouir.

so LES FLEURS DU MAL.

Les mouches .bourdonnaïent sur ce ventre putride, D'où sortaïent de noirs bataillons

De larves, qui coulaient comme un épais liquide Le long de ces vivants haillons.

Tout cela descendait, montait comme une vague, Ou s’élançait en pétillant,

On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague, Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique, Comme l’eau courante et le vent,

Ou le grain qu'un vanneur d’un mouvement rhythmique Agite et tourne dans son van.

Les formes s’effaçaïent et n’étarent plus qu’un rève, Une ébauche lente à venir Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète Nous regardait d’un œil fâché,

Épiant le moment de reprendre au squelette Le morceau qu’elle avait lâché.

— Et pourtant vous serez semblable à cette ordure, A cette horrible infection,

Etoile de mes yeux, soleil de ma nature, Vous, mon ange et ma passion !

Ouï ! telle vous serez, 6 la rene des grâces, Après les derniers sacrements,

Quand vous irez, sous l'herbe et Îles floraisons grasses, Moisir parmi les ossements.

Alors, Ô ma beauté ! dites à la vermine Qui vous mangera de baisers, A , cu Que j'ai gardé la forme et l'essence divine De mes amours décomposés !

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