‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 102 sur 210 · II · texte numérisé non relu

II

rez que c'est le hasard qui conduisit Newton de la chute d'une poire au mouvement de la lune, et du mouvement de la lune au système de l'univers ; vous verrez que le hasard en aurait conduit un autre à la même découverte. Newton n'en pensait pas ainsi ; quand on lui demandait comment il y était arrivé, il répondait : A force de méditer... Et vous verrez que la méditation d'un autre aurait eu le même résultat; et quand elle aurait produit Ip même résultat, vous verrez que tout homme eût été capable de méditer aussi profondément.

Ibid. — Il faut plus d* attention pour suivre la démonstration d'une vérité déjà connue que pour en découvrir une nouvelle.

Cela peut être vrai, cela peut être faux. Communément, un bon écolier entend en deux ou trois heures de réflexion ce qui en a coûté deux ou trois mois à l'inventeur épuisé de tentatives inutiles.

Mais quand il en serait toujours ainsi, que s'ensuivrait-il? Que l'esprit d'invention est aussi grand dans l'auteur que dans son lecteur. Pense-t-il sérieusement qu'il soit aussi facile de suivre une page de son livre que d'en écrire une pareille? lui qui passait une, deux, trois matinées à décomposer un mot et à arriver à un résultat de quatre lignes, d'autant plus claires qu'il avait employé plus de temps et de sagacité à les éclaircir.

Page 199. — Quelle misérable comparaison que celle des petites ruses d'une jeune fille, et des méditations d'un Archimède et d'un Galilée M On peut se payer soi-même cette monnaie-là, mais les autres ne s'en contentent pas.

Au reste, monsieur Helvétius, n'allez pas imaginer que j'accorde tout ce que je ne contredis pas.

NOTES

Page 200. — Ils ne sont pas mélancoliques ^ parce qu'ils méditent.

Mais ils sont plus enclins que les autres à la méditation, parce qu'ils sont atteints de mélancolie.

1. «Les passions peuvent tout. H n*est point de flUe idiote que l*amour ne rende spirituelle. » Da VHomme.

La mélancolie est une habitude de tempérament avec laquelle on natt et que l'étude ne donne pas. Si Tétude la donnait, tous les hommes studieux en seraient attaqués, ce qui n'est pas vrai.

Ibid. — La gloire est le besoin de quelques-uns.

Si la gloire est leur besoin, ce ne sont donc plus ni les femmes, ni un bon lit, ni une bonne table, ni la richesse, m les honneurs, ni aucune des voluptés sensuelles.

Triste ou gai, on est studieux, mais le caractère gai dissipe et distrait. Rabelais entre deux bouteilles oublie sa bibliothèque. A côté d'une jolie femme, la montre de Fontenelle ne marque plus l'heure ^ Le mélancolique au contraire fuit la société, il n'est bien qu'avec lui-même, il aime la retraite et le silence, ce qui signifie presque, il pense et médite sans cesse.

Au sortir de la méditation, l'homme gai retrouve sa gaieté, et le mélancolique reste mélancolique.

Ibid. — Ce n'est communément ni la femme svelte, ni la femme replète que l'homme préfère ; s'il est jeune et pressé, c'est la femme facile. Si la fureur de jouir ne le promène plus, le je ne sais quoi qui l' enchaîne, à son insu, est l'image de quelque vertu dont il a le modèle dans son imagination, et qu'il trouve empreinte sur le front de la fenmie qu'il aime.

Page 205. -» Je ne voudrais ni assurer ni nier que l'homme sauvage ait ou n'ait aucune idée de justice, et qu'il p&t massacrer son semblable avec aussi peu de répugnance qu'il perce de sa flèche le cerf ou le taureau.

Je serais assez porté à croire que le sauvage qui enlève au sauvage la provision de fruits qu'il a faite, s'enfuit, et que par sa fuite il s'accuse lui-même d'injustice, tandis que le spolié, par sa colère et sa poursuite, lui fait le même reproche.

Les lois ne nous donnent pas les notions de justice; il me semble qu'elles les supposent.

Au reste, cette question est une de celles auxquelles je voudrais avoir pensé plus longtemps avant que de prononcer.

Lorsque vous avez défini l'homme, vous avez dit que c'était un animal qui combine des idées. Quelles idées combine-t-il, si ce

1 . Réponse do Fontanelle à la dachesse da Haine qui loi demandait la différence qu'il y avait entre elle et une pendule : « Cest que la pendule marque les heures et que Votre Altesse les flsit oublier. »

n'est celles de son repos, de son bonheur, de sa sécurité, idées très-voisines de la notion de justice? Utilitas justi prope mater et œqui.

Si un homme seul était plus fort que tous les hommes qui l'entourent, peut-être vieillirait-il sans avoir d'autres idées claires que celles de la force et de la faiblesse ; mais il ne tarde pas à connaître le ressentiment, puisqu'il l'éprouve, et à savoir que la flèche qui le frappera par derrière traversera sa poitrine, retendra mort sur place, et que cette flèche peut partir de la main d'un enfant. Qu'en conclura-t-il ? Qu'il est dangereux de faire injure à l'enfant.

L'homme fort n'est pas un homme de bronze. S'il était de bronze, il ne serait plus de la même espèce que l'homme de chair; et j'avoue qu'il n'y aurait plus de morale commune entre eux; car la morale est fondée sur l'identité d'organisation, source des mêmes besoins, des mêmes peines, des mêmes plaisirs, des mêmes aversions, des mêmes désirs, des mêmes passions.

Polyphème n'était pas le semblable d'Ulysse ; il n'avait qu'un œil qu'Ulysse lui creva.

Dans presque tous les raisonnements de l'auteur, les prémisses sont vraies et les conséquences sont fausses, mais les prémisses sont pleines de finesse et de sagacité.

Il est difficile de trouver ses raisonnements satisfaisants, mais

il est facile de rectifier ses inductions et de substituer la conclusion légitime à la conclusion erronée qui ne pèche communément que par trop de généralité, 11 ne s'agit que de la restreindre.

Il dit : L'éducation fait tout. Dites : L'éducation fait beaucoup.

// dit : L'organisation ne fait rien. Dites : L'organisation fait moins qu'on ne pense.

Il dit : Nos peines et nos plaisirs se résolvent toujours en peines et plaisirs sensuels. Dites : Assez souvent.

// dit : Tous ceux qui entendent une vérité l'auraient pu découvrir. Dites : Quelques-uns.

Il dit : Il n'y a aucune vérité qui ne puisse être mise à la portée de tout le monde. Dites : 11 y en a peu.

Il dit : L'intérêt supplée parfaitement au défaut de l'organisation. Dites : Plus ou moins, selon, le défaut.

// dit : Le hasard fait les hommes de génie. Dites : Il les place dans des circonstances heureuses.

// dit : Il n'y a rien dont on ne vienne à bout avec de la contention d'esprit et du travail. Dites : On vient à bout de beaucoup de choses.

// dit : L'instruction est la source unique de la différence entre les esprits. Dites : C'est une des principales.

Il dit: On ne fait rien d'un homme qu'on ne puisse faire d'un autre. Dites : Gela me semble quelquefois.

Il dit : L'influence du climat est nulle sur les esprits. Dites : On lui accorde trop.

// dit : C'est la législation, le gouvernement qui rendent seuls un peuple stupide ou éclairé. Dites : Je l'accorde de la masse ; mais il y eut un Sâadi, de grands médecins, sous les califes.

// dit : Le caractère dépend entièrement des circonstances. Dites : Je crois qu'elles le modifient.

Il dit : On fait à l'homme le tempérament qu'on lui veut; et quel que soit celui qu'il a reçu de la nature, il n'en a ni plus ni moins d'aptitude au génie. Dites : Le tempérament n'est pas toujours un obstacle invincible aux progrès de l'esprit.

// dit : Les femmes sont susceptibles de la même éducation que les hommes. Dites : On pourrait les élever mieux qu'on ne fait.

// dit : Tout ce qui émane de l'homme se résout, en dernière analyse, à de la sensibilité physique. Dites : Comme condition, mais non comme motif.

Il dit : Il en coûte souvent plus pour entendre une démonstration que pour trouver une vérité. Dites : Mais cela ne prouve point l'égalité du génie.

// dit : Tous les hommes communément bien organisés sont également propres à tout. Dites : A beaucoup de choses.

// dit : L'échelle prétendue qui sépare les esprits est une chimère. Dites : Elle est peut-être moins longue qu'on ne l'imagine.

Et ainsi de toutes ses assertions, aucune qui soit ou absolument vraie ou absolument fausse.

11 fallait être bien entêté ou bien maladroit pour ne s'en être pas aperçu et n'avoir pas effacé des taches légères sur lesquelles l'envie des uns, la haine des autres appuiera sans mesure, et

qui relégueront un ouvrage plein d'expérience, d'observations et de faits, dans la classe des systématiques, si justement décriés par l'auteur.

Pour tout lecteur impartial et sensé, avec ses défauts le livre d'Helvétius sera excellent. 11 excitera de grands cris, parce que beaucoup d'hommes puissants y sont attaqués, parce que les hommes rares y sont relégués dans la classe commune d'où ils n'ont été tirés que par des circonstances peu flatteuses pour leur vanité; mais ces cris dureront peu, parce que l'auteur est mort et qu'il faut renoncer à la douce satisfaction de le perdre, ce qui serait infailliblement arrivé, si l'ouvrage eût été publié de son vivant.

Je le jugeai trop sévèrement sur le manuscrit : cela ne me parut qu'une paraphrase assez insipide de quelques mauvaises lignes du livre de l'Esprit^ je le reléguai dans la classe de ces ouvrages médiocres dont la hardiesse faisait tout le mérite, et qui ne sortaient de l'obscurité que par la sentence du magistrat qui les condamnait au feu. J'ai changé d'avis; je fais cas et trèsgrand cas de ce traité De l'Homme; j'y reconnais toutes les sortes de mérite d'un bon littérateur et toutes les vertus qui caractérisent l'honnête homme et le bon citoyen. J'en recommande la lecture à mes compatriotes, mais surtout aux chefs de l'État, afin qu'ils connaissent une fois toute l'influence d'une bonne législation sur l'éclat et la félicité de l'empire, et la nécessité d'une meilleure éducation publique ; afin qu'ils se défassent d'une prévention qui ne montre que leur ineptie, c'est que le savant, le philosophe, n'est qu'un sujet factieux et ne serait qu'un mauvais ministre. Je la recommande aux parents, afin qu'ils ne désespèrent pas trop aisément de leurs enfants ; aux hommes vains de leurs talents, afin qu'ils sachent que la distance qui les sépare du commun de leurs semblables n'est pas aussi grande que leur orgueil se le persuade; à tous les auteurs, afin qu'ils s'étonxient de l'étrange absurdité où peut être conduit un esprit d'une trempe qui n'était pas ordinaire, mais trop fortement occupé de son opinion, et qu'ils en deviennent plus circonspects.

Il y a des endroits où Helvétius chancelle, d'autres où la contradiction est si palpable, l'objection si forte, la réponse si faible, qu'il est difficile que l'auteur n'ait pas eu quelque soupçon de son erreur. A-t-il été retenu par la mauvaise honte de se rétracter?

A-t-il voulu faire sensation et publier un ouvrage qui fût contredit et illustré par des critiques, même sensées ? A-t-il préféré d'avoir son coin séparé parmi les philosophes et par des opinions singu-* lières, que d'être confondu dans la foule avec des vérités plus communes et des idées moins piquantes?

Il est lui-même l'exemple d'un phénomène qu'il a remarqué; c'est comment d'excellents esprits sont tombés et restés dans des erreurs palpables. Il leur suffisait d'en avoir été longtemps défenseurs. On ne convertit point celui qui a composé des in-folio sur une ineptie ; cet homme serait un héros dans son genre, s'il avait le courage de condamner au feu le travail de toute sa vie.

Un professeur en théologie trouva une réponse très-subtile à je ne sais quelle difficulté qui lui fut proposée contre la vérité de la religion; et le voilà qui, d'incrédule qu'il était, devint croyant, précisément comme si cette objection même solidement résolue, il n'en restait plus à résoudre; mais sa vanité était intéressée à. la regarder comme la plus importante, et c'est ce qu'il fit. On retrouve à chaque pas la scène du maître de danse et du maître en fait d'armes, où nous allons rire tous les jours de nous-mêmes.

// dit : La justesse de l'esprit dépend de la comparaison des idées et de l'attention avec laquelle on observe. Dites : Tout esprit n'est pas propre à comparer toutes idées ; tout esprit n'est pas capable d'attention.

Il dit : Poursuivez toujours le bonheur, ne l'atteignez jamais; c'est sous peine de retomber dans l'ennui, en l'éprouvant fort inférieur à votre attente. Dites : Je sais bien que c'est à la peine à assaisonner le plaisir ; je sais que sa possession répond rarement à notre attente; avec cela, monsieur Helvétius, je ne suivrai pas votre conseil : si la nature, le travail ou l'occasion m'offre le moyen d'être heureux, je le saisirai, je le saisirai vite, je ne craindrai pas de manquer de désirs. Je ne laisserai pas à mon imagination le temps de me surfaire une jouissance que je trouverais moins douce ; je tendrai mes bras au plaisir qui vient, mais je ne veux pas les tenir tendus trop longtemps, c'est une position qui fatigue. Je courrai après le plaisir qui s'éloigne, mais je ne m'excéderai pas, j'arriverais avec la lassitude et le dégoût. Illusions d'avare ou de coquette, sottes illusions, plate duperie; aussi la coquette vieillit-elle avec douleur et regret, l'avare meurt-il désespéré.

Il dit : L*amour enhardit l'animal le plus faible. Dites : Oui, ranimai ; mais l'homme, l'homme tendre et délicat, il bégaye, il tremble, il se déconcerte, il ne sait ni ce qu'il dit, ni ce qu'il fait.

// dit : C'est sur la tige de la douleur et du plaisir physiques que se recueillent toutes nos peines et tous nos plaisirs, et je révèle une grande vérité. Dites-lui : Mais cette grande vérité n'est pas générale. On demandait à Saint-Mard* où il avait pris tout le mal qu'il pensait de l'homme. En moi, répondit-il; et sa réponse n'avait qu'un défaut, c'est de croire que tout le monde lui ressemblait.

// dit : La grande mémoire est exclusive d'un grand esprit. Ajoutez : Mais la mémoire est une qualité de l'organisation ; un homme organisé de cette manière n'a donc pas la même aptitude naturelle à l'esprit et au génie qu'un autre homme, et la source de leur différence sera dans l'organisation ; il en sera de l'homme à grande mémoire et de l'homme à mémoire honnête comme du chien couchant et du lévrier : l'âme de l'un se porte» tout entière à son nez, et l'âme de l'autre tout entière à ses yeux. Et voilà l'origine de la variété des esprits dans l'espèce humaine, et de la variété des instincts entre les animaux. Chaque être fait naturellement ce qu'il peut faire le mieux, avec le plus de plaisir et le moins de peine. Ajoutez: Vous avez oublié, monsieur Helvétius, qu'aucune organisation n'est exclusive d'aucun talent.

Il dit : L'homme de bonne société obtient peu d'estime, parce qu'il ne se rend point utile aux hommes. Dites : Et il les sauve de l'ennui. Un bon conteur est un homme très-essentiel où l'on s'ennuie beaucoup; il y jouit d'une grande considération on le désire, on se l'arrache. C'est le rôle de l'abbé Makarty à Constantinople, où il s'était fait conteur comme on se fait barbier. Il avait beaucoup de pratiques, et vous n'en devez pas être surpris, si vous vous rappelez ce que vous avez dit de l'ennui.

Il dit : A quoi sert une grande mémoirel Dites : A exclure le génie. Ce n'est pas moi, c'est vous qui le prétendez; d'où il

1. Rémond de Saint-Mard (1G82-1757), autour de Lettres sur la décadence du goût en France, à la suite de Réflexions sur la Poésie, La Haye, 1733, in-12.

arrive que vous répondez juste à Tobjeclion qu'on ne vous fait pas, et que vous en levez une à laquelle vous ne répondrez jamais. C'est que l'homme à grande mémoire a trop de la même couleur brune sur sa palette, trop de pente à l'employer, et qu'il peint noir ou gris.

// dit : Ne vous plaignez pas du trop peu de mémoire. Dites: Mais si je me plains du trop qui me raye de la classe des hommes à talent, vous me le permettrez.

// dit : Les Sapho, les Hypathie, les Catherine furent des femmes de génie. Ajoutez: Et de ce petit nombre j'en conclurai une égale aptitude au génie dans l'un et dans l'autre sexe, et qu'une hirondelle fait le printemps.

Il dit : Les hommes ont été grands dans tous les recoins de terre où ils n'ont éprouvé aucune influence étrangère qui les ait rapetisses. Dites : Également grands, je n'en crois rien.

// dit: La nature de Tesprit consiste à observer des rapports. Ajoutez : Je le veux ; mais est-ce l'oreille qui observe et compare des rapports? Non. Est-ce l'œil qui observe et compare des rapports? Non. Ils reçoivent des impressions, mais c'est ailleurs que la comparaison s'en fait. Cette opération n'est d'aucun des sens, à qui appartient-elle donc? Au cerveau, je crois. A quoi bon avoir fait le procès aux sens, si vous ne démontrez pas qu'on peut tout avec un cerveau communément bien organisé? Quoi, un vaisseau de la tête un peu plus ou moins dilaté, un de ses os un peu plus ou un peu moins enfoncé, le plus faible embarras de circulation dans le cervelet, un fluide un peu trop ou pas assez fluide, une petite piqûre dans la pie-mère rend un homme stupide ; et la conformation totale de la boîte osseuse et du fromage mou qu'elle renferme et des nerfs qui y sont implantés ne fera quoi que ce soit aux opérations de l'esprit! Je crains bien que vous n'ayez négligé dans votre calcul les deux principaux ressorts de la machine, la cervelle et le diaphragme.

Il dit : Que m'importe la diversité de l'organisation? Il me suHît qu'elle préexiste, même à la naissance. Dites: Oui, cela suffit pour que vous ayez tort et que votre conclusion soit fausse. Ces causes naissent différentes et n'en sont pas moins également capables des mêmes effets ; cela ne se conçoit pas.

// dit : L'usage des mauvaises eaux, des aliments grossiers, des appétits désordonnés ne font rien à l'esprit. Ajoutez : Bien

qu'ils abrutissent l'homme à la longue? Ni le climat, quoique ce soit une cause dont l'effet ne cesse point? Ni le local, quoique l'homme de la montagne soit \îf et nerveux, et l'homme de la plaine pesant et replet. Dites : Si la fraîcheur des organes ne produit pas les beaux ouvrages, leur caducité produit bien les mauvais. Mais est-ce qu'il n'y a pas des enfants vieux et des vieillards jeunes? Quelle égalité raisonnable établirez-vous entre les uns et les autres? Comment ferez- vous mouvoir cette aube * immense, que le volume énorme des eaux accélérées du torrent meut à peine, par le filet d'eau de ce ruisseau?

Il dit : Le Voltaire de trente ans et le Voltaire de soixante ont également d'esprit. Dites : Où avez-vous pris cela? Le Voltaire de soixante ans est le perroquet du Voltaire de trente, et voilà ce qui vous en impose. Le vieillard ne s'enrichit plus, il vit de son bien, sa récolte est faite, ses greniers sont pleins. Son champ peut à présent devenir stérile, sans qu'il y paraisse au retranchement de sa dépense.

// dit : On ne peut pas avoir été soi et un autre. Ajoutez : Il faudrait donc s'en rapporter un peu à ce qu'im autre nous dit de lui.

Il dit : Pourquoi l'heureuse disposition de nature ne contrebalance-t-elle pas dans l'amateur le petit degré d'attention de plus que le maître donne à son art? Dites ironiquement : Le petit degré d'attention ? Mais l'art est l'amusement de l'amateur, et la fatigue journalière de toute la vie de l'artiste; et vous appelez cela un petit degré d'attention de plus?

// dit : La jouissance d'une belle femme peut porter dans l'âme de mon voisin plus d'ivresse que dans la mienne; mais cette jouissance est pour moi comme pour lui le plus vif des plaisirs. Dites {et Dieu veuille toutefois que ce ne soit pas d'après votre expérience) qu'il y a des plaisirs qui piquent infiniment plus son voisin que la jouissance d'une belle femme. Dites que ce qu'il peut dire de lui, il ne faut pas le dire de son voisin, qui est un avare qui ne tirerait pas vingt louis de son coffrefort pour coucher avec la belle M"* Helvétius.

Chacun a sa sorte d'intérêt, et sa violence n'est pas moins variable dans chaque individu que sa nature. 11 y en a qui pré-

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