‹ Œuvres complètes de DiderotChapitre 103 sur 210 · Roue à aubes, roue de moulin à eau · texte numérisé non relu

Roue à aubes, roue de moulin à eau

fèrent le reposa toutes les jouissances qu'on n'obtient que par des soins. Qu'attendre de celui qui a mis son bonheur dans la paresse? Niez-vous l'existence des vrais paresseux? Nous le sommes tous par intervalles, et il y a des hommes nés las.

Il dit qu'il est étonnant que des hommes s'occupent sérieusement de tours et d'arts futiles. Z)iïe* qu'il ne faut pas s'étonner que quelques-uns s'occupent de ce qui en amuse un grand nombre d'autres. Chez les Romains, le peuple quittait les pièces de Térencepour des sauteurs, dçs funambules et autres bateleurs de cette espèce. Le poëte qui s'en plaighait avait raison ; le philosophe qui en eût été surpris, aurait mal connu le peuple.

Il dit qu'il veut détruire le merveilleux et non le mérite de l'esprit. Dites qu'on ne détruit point le merveilleux d'une chose utile, grande et rare par quelque cause que ce puisse être.

Si Helvétius avait eu autant de justesse que d'esprit et de sagacité, combien de choses fines et vraies il n'aurait pas dites! 11 est heureux qu'il se soit trompé. Il y a toujours quelque chose à apprendre dans les ouvrages des hommes à paradoxe, tels que lui et Rousseau ; et j'aime mieux leur déraison qui me fait penser, que des vérités communes qui ne m'intéressent point. S'ils ne me font pas changer d'avis, presque toujours ils tempèrent la témérité de mes assertions.

Il dit : Le mot esprit juste comprend dans sa signification étendue toutes les différentes sortes d'esprit. Ajoutez^ vous: Est-ce qu'il y a différentes sortes d'esprit? Vous ne pouvez le nier sans contredire l'expérience, ni l'accorder sans renoncer à vos principes. 11 y a des esprits vifs, des esprits lourds, mais ou ces instruments différents sont capables ou ils sont incapables des mêmes ouvrages. Quidquid dixerisj argumerUabor.

Il dit : Les jansénistes disaient que les jésuites avaient introduit le plaisir dans un ballet, et que pour le rendre plus piquant ils l'avaient mis en culotte*; il faut rendre justice aux jésuites, cette accusation est fausse. DiteSy vous : 11 faut rendre

1. ff Les Jésuites donnèrent à Rouen, en 1750, un baUet dont Tobjet était de montrer « que le plaisir forme la jeunesse aux vraies vertus, c'est-à-dire, première « entrée, aux vertus civiles ; seconde entrée, aux vertus guenières ; troisième entrée, « aux vertus propres à la religion. » Ils avaient, dans ce ballet, prouvé cette vérité par des danses. La Religion personnifiée y avait un pas de deux avec le Plaisir; et, pour rendre le Plaisir plus piquant, disaient alors les jansénistes, les jésuites Tout mis en calotte. » (De V Homme, section II, chapitre xvi.)

364 RÉFUTATION DE L'OLVRAGE D'HELVÉTIL'S

justice aux jé>uites, cette accusation est vraie, et je le prouve : c'est que les jt*suites sont hommes et qu'ils n'ont aucun commerce avec les femmes. Cette raison est démonstrative dans les principes d'Helvêtius.

// dît : Les mots une fois bien définis, une question est résolue presque aussitôt que proposée. Dites : Les mots sont bien définis entre cet auteur et moi, et c'est par cette raison même que nous ne sommes pas d'accord.

— Mais alore la question est d'.expérience et de fait, et quand on en est là, on est converti.

— Nullement; la querelle n'a fait que changer d'objet» et la difficulté s'accroît à tel point que quelques hommes sensés ont prétendu que les faits ne prouvaient rien, tant on avait de peine à les constater et à les appliquer précisément à la question.

Il dit : tn ouvrage où Ton fixerait la véritable signification des mots ne peut s'exécuter que chez un peuple libre. J'en ai eu la pensée, et c'est moins le courage que le talent qui m'a manqué. Dites : Ce dictionnaire bien fait terminerait bien des disputes, mais non toutes. Les géomètres en ont entre eux, elles subsistent depuis longtemps, et je ne sais quand elles finiront.

// dit : Il ne faut rien avancer sans s'appuyer de l'expérience. Dites : Cela est juste ; mais la contemplation étant sédentaire et l'expérience agitée, c'est-à-dire qu'il faut être ou Aristote, ou Newton, ou Galilée, ce que tout homme communément bien organisé peut être.

Je ne sais comment l'auteur, qui sait tant de bons mots, ne s'est pas rappelé celui-ci : on a dit qu'une épigramme heureuse était une bonne fortune, mais qui n'arrivait presque jamais qu'à un homme d'esprit.

Combien d'inventeurs, et quelle pauvre gloire à l'être, si le mérite n'en était dû qu'au hasard, à l'intérêt, au désir ou à l'instruction !

// dit : Les plus honnêtes gens ne sont pas ceux qui reconnaissent dans l'homme le plus de vertu. Dites franchement à l'auteur : Je ne suis pas de votre avis. Dites qu'il est des actions difficiles dont on aurait tort de se croire capable avant que de les avoir faites. Dites queCodrus, interrogé longtemps avant son étonnant sacrifice, aurait pensé de lui comme vous pensez de vous.

On peut se promettre un courage qu'on ne se retrouve pas, une vertu qui nous abandonne au moment.

On peut se croire incapable d'un crime qu'on commet, et capable d'une grande action qu'on ne fait pas.

L'homme enivré de l'attente d'un bonheur éternel, s'ignore lui-même et fléchit le genou devant les idoles qu'il bravait au fond de son cœur, mais loin du chevalets

Ne pensons ni trop bien ni trop mal de nous , sans y être autorisés par des épreuves réitérées. Attendons le dernier moment pour prononcer sur notre sort et sur notre vertu.

M"'"' Makaley* disait que jamais la vue d'un despote ou d'un prince n'avaitsouillé la pureté de ses regards. M™" Makaley avait vu son roi.

Il dit que des expériences sans nombre prouvent que partout les hommes sont essentiellement les mêmes. Dites que s'il parle d'une société d'hommes policés et libres comparée à une autre société d'hommes policés et libres, peu s'en faut que cela ne soit vrai ; que s'il veut dire que partout un homme est un homme et non pas un cheval, c'est une platitude; et que s'il entend par là que dans une société quelconque un homme en vaut essentiellement un autre, c'est une erreur. La définition de l'homme et de l'homme d'esprit n'étant pas la même, et toute définition contenant deux idées, dont l'une e^t le genre prochain et l'autre la différence spécifique ou essentielle, l'homme d'esprit est essentiellement différent de l'homme, et aussi essentiellement différent que l'homme l'est de la bête.

L'organisation bonne ou mauvaise constitue entre les hommes une différence que rien peut-être- ne saurait réparer. Les anatomistes, les médecins, les physiologistes vous le démontreront par un nombre infini de phénomènes : ouvrez leurs ouvrages, et vous verrez que ce ressort, quel qu'il soit, de toutes nos opérations intellectuelles souffre d'une manière presque miraculeuse de la moindre altération qui survient dans le reste de la machine ; vous verrez un léger accès de fièvre ou donner de l'esprit ou rendre stupide. N'avez-vous jamais eu le mal de tête? Vous n'avez pas dit un mot des fous ; cependant la

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